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La sécurité alimentaire mondiale : état des lieux et prospectives
Jean-Louis Rastoin et Christian Ferault (éd.), Paris, L’Harmattan, 2017, 316 p.

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  • ISBN: 978-2-406-08721-2
  • ISSN: 2555-4670
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-08722-9.p.0293
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 12/12/2018
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
293

La sécurité alimentaire mondiale :
état des lieux et prospectives

Jean-Louis Rastoin et Christian Ferault (éd.),
Paris, LHarmattan, 2017, 316 p.

Bertrand Hervieu

Académie dagriculture de France

En une vingtaine de chapitres rédigés par les meilleurs connaisseurs de ce grand sujet quest la sécurité alimentaire mondiale – quils en soient des acteurs ou des penseurs – cet ouvrage dirigé par Jean-Louis Rastoin et Christian Ferault aborde lensemble des facettes du sujet, y compris les profondes interrogations et controverses auquel il donne lieu.

« Environ 3 milliards de personnes sur les 7,4 que compte aujourdhui notre planète, soit 40 %, souffrent de malnutrition par défaut ou par excès : cest le constat dun échec de grande ampleur » : cest en rappelant ce « lourd bilan » de linsécurité alimentaire mondiale que Jean-Louis Rastoin énonce le problème posé, son ancienneté et les causes qui en expliquent lampleur.

Une première partie de louvrage examine les trois composantes premières de la sécurité alimentaire : les quantités produites et à produire, objectif ambitieux mais pas irréaliste, selon André Neveu ; la dynamique de la consommation dont le scénario tendanciel peut être infléchi de lavis de Céline Laisney ; et la qualité sanitaire des aliments, « en constante augmentation » selon Didier Montet.

Une seconde partie aborde de façon détaillée des besoins spécifiques : les plantes annuelles cultivées dont André Gallais souligne avec inquiétude le ralentissement de laugmentation des rendements et la consommation de viande qui devrait pouvoir être satisfaite sous certaines conditions à lhorizon 2050 selon Jacques Risse ; Tomas Garcia Azcarate attire 294lattention sur les « oubliés » du débat, à savoir les fruits et légumes ; quant à la production halieutique, « si lon vise une consommation de poisson moyenne mondiale de 20 kg par tête en 2050 (cest-à-dire à peine supérieure à ce quelle est aujourdhui, 18,5 kg) sur la base dune population de 9,6 milliards, cest de 192 millions de tonnes de produits aquatiques dont il faut disposer » estime Jérôme Lazard. Laquaculture devra, dans ces conditions, produire le double de ce quelle produit aujourdhui.

Loin de ne sen tenir quaux aspects quantitatifs pour lesquels les auteurs se tiennent éloignés dune posture alarmiste, louvrage fait une large place aux innovations techniques et organisationnelles.

Les auteurs de la prospective « Agrimonde-Terra » reviennent sur la complexité dassurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle, en insistant sur une nécessaire évolution de lusage des terres, ce qui conduit à souligner la pertinence dune approche localisée des systèmes de production, de logistique et dapprovisionnement ainsi que des avancées technologiques et scientifiques en matière de production et de transformation dont limportance est soulignée par Gilles Trystram et Jean-Claude Guillon.

Les deux dernières parties du livre sont consacrées à lanalyse du rôle des institutions et des politiques publiques dans la gouvernance de la construction de la sécurité alimentaire mondiale. Michel-Jean Jacquot dissèque la faillite de lOMC face à cette question, faillite quexplique en partie le vide du droit international en la matière selon Geneviève Parent, même si cette question de la sécurité alimentaire revient régulièrement à lagenda des grandes concertations internationales comme le rappelle le témoignage dacteurs tels que Luc Guyau, Gérard Viatte, Dacian Ciolos, Bénédicte Hermelin.

On retiendra, en conclusion, le bilan contrasté dressé par Guillaume Benoit « entre recul des grandes famines, dégradation croissante des ressources et mise en danger des systèmes productifs » et laffirmation dune nécessité impérieuse darticuler le défi climatique et le défi alimentaire, ce qui, certes, vient complexifier le dossier, mais lui assure une première place à lagenda politique. Michel Petit sinterroge finalement sur le fait de savoir si un consensus sur les moyens dassurer la sécurité alimentaire mondiale est possible. Pour répondre à cette question il revient sur les arguments et sur les forces en présence qui ont jalonné le débat depuis 295le premier consensus international de 1974. Il sattache à analyser les critiques de la révolution verte rassemblées en trois questionnements : laugmentation de la production agricole mondiale est-elle la principale condition de la sécurité alimentaire mondiale ? Laugmentation nécessaire de la production agricole est-elle possible sans détruire notre planète ? La croissance de la production agricole implique-t-elle la substitution du capital au travail ? Cest bien cette troisième question qui est le lieu de la fracture du consensus. La disparition ou la marginalisation économique et sociale des petits paysans pauvres seraient-elles ou non le passage obligé de la résolution du problème ? Force est de constater que lors des crises aiguës la voix du « productionnisme » se fait entendre et même rassemble, faisant alors de laugmentation de la production la réponse unique alors que « la production agricole est bien évidemment vitale, mais pas suffisante » comme lavaient rappelé Nicolas Bricas et Benoît Daviron en 2008. Lhistoire des débats reflète bien la complexité du sujet et son caractère systémique tel que lensemble de cet ouvrage parvient à le montrer.

En décortiquant avec méthode chacune des composantes qui constituent ensemble la question de la sécurité alimentaire mondiale, le livre est assurément un outil efficace pour la mieux comprendre. Au fil des chapitres, les auteurs sefforcent douvrir des pistes davenir, mais insistent chacun à sa manière sur la nécessité de relier entre elles ces multiples pistes pour parvenir au but. Ni simplement technique et scientifique, ni strictement politique et sociale, la résolution de la question de linsécurité alimentaire nest pas hors de portée et pourtant demeure profondément incertaine.

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