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Émile Ryckeboer, paysan pionnier. Il a osé !
Émile Ryckeboer, Jean Leroux (collab.), Paris, Orep Éditions, 2016, 224 p.

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  • ISBN: 978-2-406-08722-9
  • ISSN: 2555-0411
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-08722-9.p.0287
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Online parution: 12-10-2018
  • Periodicity: Annual
  • Language: French
Free access
Support: Digital
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Émile Ryckeboer, paysan pionnier.
Il a osé !

Émile Ryckeboer, Jean Leroux (collab.),
Paris, Orep Éditions, 2016, 224 p.

Roland Condor

École de management de Normandie

Louvrage retrace lhistoire dÉmile Ryckeboer, le fondateur de Florette et de la quatrième gamme, cest-à-dire du concept de salades et légumes frais vendus en sachets. Ce nest pas une œuvre scientifique mais un livre qui retrace une aventure entrepreneuriale. Louvrage est très agréable à lire. Cest dautant plus le cas quil rappelle de nombreuses histoires de paysans flamands venus en France entre les deux guerres et qui usaient de leur savoir-faire en matière de polders pour créer des fermes de toutes pièces. Émile Ryckeboer va cependant plus loin que la création dune ferme : il est à lorigine dune multinationale agroalimentaire. Cest ce qui en fait un agri entrepreneur ; cest aussi ce qui légitime ce compte rendu alors que le monde agricole a besoin de modèles pour construire lagriculture de demain.

Le parcours dÉmile Ryckeboer :
des Flandres à la Normandie

Émile Ryckeboer est dorigine belge flamande. Il est né le 2 avril 1933 à Adinkerke, petite ville belge située à quelques kilomètres de la frontière française. Il est petit-fils et fils dagriculteurs. Il est arrivé 288en France en 1943 à lâge de 10 ans. Les raisons de son départ de la Belgique sont liées à loccupation allemande. La ferme de 45 hectares de ses grands-parents est submergée par les eaux de la mer du Nord suite à une décision de létat-major allemand de ralentir la progression des alliés. Ayant perdu une partie de leurs terres, les grands-parents dÉmile cherchent une nouvelle ferme. Cest alors que les réseaux flamands fonctionnent. Un membre de la famille Ryckeboer passé par la France les met en relation avec un Flamand installé dans lEure, à lest de Rouen en Normandie. Celui-ci les aide à sinstaller dans cette ferme qui sera exploitée quelques années plus tard par le père dÉmile. Émile Ryckeboer commence à travailler à la ferme à lâge de 13 ans. Il y apprend la dureté du travail ainsi que le français. Son intégration est bonne. Elle est facilitée par la présence dune importante communauté flamande dans la région.

Le véritable virage intervient en 1952 lorsque toute la famille déménage dans la Manche, toujours en Normandie. La famille Ryckeboer doit partir car le fils du propriétaire de la ferme euroise reprend celle-ci à son compte. Linstallation dans le département de la Manche résulte plus dune opportunité que dun choix : le père dÉmile apprend quune lande de 130 hectares est libre dans la région de Lessay, au centre du département, dans les marais du Cotentin. La lande est une friche : les terres ne sont pas cultivables ; il faut défricher, déraciner les arbres, retourner la terre et la rendre fertile. Cest un travail de titan, vu par les paysans locaux comme une absurdité. Les Ryckeboer sont perçus comme des fous, ce qui blesse Émile mais en même temps le galvanise. À force de travail, de patience et surtout dun savoir-faire en matière de terrassement – les Flamands sont réputés maîtres en matière de défrichage et de création de polders – les Ryckeboer arrivent à produire des carottes, des navets et des rutabagas. Ils élèvent également des poules et des vaches. Leur ferme est grande pour lépoque ce qui laisse beaucoup despoir pour la suite.

En 1960, Émile Ryckeboer, alors âgé de 27 ans, sinstalle à quelques kilomètres de ses parents dans une ferme appartenant à la famille de sa femme, épousée quelques années plus tôt. Les deux époux ont trois enfants qui contribueront aux côtés de leur père et de leur mère à faire de la ferme naissante une entreprise agroalimentaire. Le paysan-entrepreneur est naturalisé français à lâge de 33 ans, en 1966. À cet âge et après 289quelques années dinsertion réussie dans la Manche, il se construit un réseau (agriculteurs, coopératives, banques, hommes politiques) qui lui servira plus tard dans son parcours dentrepreneur.

De lexploitation agricole à la multinationale

Louvrage développe assez peu les circonstances ayant abouti à la création de la quatrième gamme, mais un terme contemporain pourrait expliquer cette transition de la production à linnovation et à la vente : léconomie circulaire. Émile, qui cultive des poireaux, sétonne du gâchis dans sa production : il vend principalement le blanc des poireaux et jette le vert dans les champs pour amender le sol. Il se dit alors que le vert pourrait être vendu car il est parfaitement comestible. Cest ainsi quil réfléchit à la commercialisation de ce produit, en mélange avec dautres légumes. Il suit le même raisonnement avec les carottes : les produits abîmés ou malformés ne sont pas vendus, ce qui représente un immense gâchis. Lenjeu est alors de valoriser ces produits.

Dans les années 70, lentreprise est encore artisanale : latelier se situe à la ferme et les machines sont rudimentaires. Mais, progressivement, elle se développe grâce notamment à des partenariats avec la grande distribution. On en nest encore quaux prémices de la quatrième gamme : loffre se limite pour linstant aux mélanges de légumes pour soupes. À partir du début des années quatre-vingt, la croissance démarre : les volumes de ventes croissent, de nouveaux matériels sont achetés et le marketing se met en place. En 1983, Émile Ryckeboer a lidée de proposer des salades en sachets, non sans relever de nombreux défis techniques comme la conservation et lensachage. Avec laide dorganismes de recherche et par essais-erreurs, lentreprise arrive à un produit commercialisable. Puis, elle participe à des salons et gagne plusieurs prix.

En 1984, lentreprise – qui a déménagé dans une usine à proximité de la ferme – emploie 25 personnes et réalise 2,3 millions de francs de chiffre daffaires. Le potentiel est tel quelle doit sappuyer sur un investisseur pour passer un nouveau cap de croissance. Cest alors quintervient la Casam, devenue Agrial. En février 1985, un accord est 290signé : 51 % du capital de la société familiale est cédé. Sur lexercice 1984-1985, lentreprise réalise 7 millions de francs de chiffre daffaires, puis 21 millions lannée suivante. Suite à la prise de contrôle de la Casam, Émile Ryckeboer devient directeur technique ; son fils Pascal est chargé de la maintenance et sa fille Anne est responsable des ventes. En 1986-1987, une nouvelle usine est construite à Lessay dans la Manche et la marque Florette apparaît. En 1988, Florette réalise 200 millions de francs de chiffre daffaires et embauche 350 salariés. La gamme Florette compte 33 produits : salades composées, mélanges de crudités, potages, etc. 150 000 sachets sont fabriqués par jour en juillet, contre 50 000 le même mois lannée précédente et 5 000, deux ans auparavant. Lentreprise détient alors 25 % de parts de marché.

Cest à cette époque que la concurrence se développe. Lentreprise sassocie alors à des concurrents pour établir un guide de bonnes pratiques afin de garantir une qualité au client et dexclure des opérateurs peu scrupuleux. En 1990, pour des raisons qui ne sont pas évoquées dans louvrage, Émile Ryckeboer quitte Florette et crée une nouvelle société spécialisée dans laccompagnement des innovations agroalimentaires. Il poursuit sa quête dinnovations en créant Créaline, gamme de purées fraîches de fruits et légumes, et en exploitant la marque Florette aux États-Unis et en Australie. À la fin des années 2000, Créaline est cédée à Agrial et Émile Ryckeboer est appelé à la rescousse de Récréa, une entreprise spécialisée dans la gestion de piscines et de campings. Ce sera lune des rares expériences du paysan-entrepreneur en dehors de la sphère agroalimentaire.

Les questionnements scientifiques
soulevés par louvrage

Lentrepreneuriat paysan est-il différent des autres formes dentrepreneuriat, comme par exemple lentrepreneuriat à la ville ou lentrepreneuriat dans dautres secteurs que lagriculture ? Cest à cette question, entre autres, que louvrage apporte des éléments de réponse. Certes, Émile Ryckeboer nest pas un scientifique : il relate une aventure 291entrepreneuriale quil a lui-même vécue et qui est donc empreinte dune forte subjectivité. Mais son histoire apporte des éléments de compréhension de lentrepreneuriat dans un contexte agricole, qui plus est, par un immigré venu des Flandres.

Lhistoire dÉmile Ryckeboer rappelle de nombreuses histoires entrepreneuriales, vécues et narrées par des individus ayant la fièvre entrepreneuriale. Émile Ryckeboer a un goût certain pour linnovation ; il a un profond besoin de reconnaissance qui provient à la fois de ses origines flamandes (il est perçu comme un étranger par les agriculteurs normands) et des moqueries dont il fait preuve lorsquil innove ; il a également une vision internationale (il va chercher les innovations aux Pays-Bas, en Belgique et dans dautres pays dEurope). Cest sans doute son caractère dentrepreneur qui fait passer sa ferme laitière et maraîchère à lentreprise spécialisée dans les légumes frais prêts à consommer : il ne manque pas didées, il ne contient pas son énergie et, même sil est touché par les remarques désobligeantes, il continue à creuser son sillon. On voit que sa réussite tient en ses capacités et à son histoire : être un étranger est finalement une force dans son projet.

Mais la réussite dÉmile Rickeboer tient également aux autres. Il est dabord entouré par sa famille, qui lui reproche parfois son engagement excessif mais qui laide aussi dans son développement. Ses enfants vont fortement sinvestir à ces côtés : notamment son fils Pascal, sur le plan technique, et sa fille Anne, sur le plan commercial. Il a également des relations sur le plan politique qui sont dune importance capitale pour développer la société. Ensuite, il monte plusieurs projets avec dautres agriculteurs : création dune banque de travail, construction dun congélateur collectif, création dun groupement de producteurs. Il est, par ailleurs, accompagné dans son développement par des experts, des coopératives, des banques, des consultants, des organismes de recherche ; tous ces acteurs laident à résoudre des problèmes techniques (il est agriculteur avant dêtre industriel), à améliorer son produit, à financer la croissance, etc.

Émile Ryckeboer est un entrepreneur comme les autres : il est doté de qualités personnelles et sappuie sur son entourage pour réussir ses entreprises. Toutefois, il a deux particularités : il est paysan et flamand. En tant que paysan, il doit exercer un métier lié à la terre dans un environnement conservateur. À plusieurs reprises dans louvrage, il peste contre 292ceux qui le prenaient pour un fou, qui le jalousaient, qui lui mettaient parfois des bâtons dans les roues. Si lentrepreneuriat en général est semé dembûches, celles-ci ont une dimension particulière dans lagriculture : le regard des autres est permanent et lisomorphisme est courant. Entreprendre et innover est une forme de déviance. Lentrepreneur doit lutter contre tous ces conservatismes ; il doit travailler avec les autres tout en étant indépendant. Mais Émile Ryckeboer est flamand. Son exemple nous rappelle ce quAlain Peyrefitte a appelé le miracle hollandais : un petit pays créé partiellement sur la mer et qui est devenu une grande puissance mondiale, notamment en matière dhorticulture. En lisant louvrage, le miracle hollandais apparaît nettement. Face aux regards incrédules et aux conservatismes, la grande force dÉmile Ryckeboer a surtout été sa culture : il a utilisé son sens de linnovation, son sens de la mobilité et ses compétences en matière de polders pour construire ce parcours entrepreneurial atypique.

Au final, louvrage retrace une histoire entrepreneuriale, ce qui na rien dinnovant dans la littérature retraçant le parcours des grands capitaines dindustrie. Mais cette histoire de petit paysan flamand parti à la conquête dune nouvelle filière agroalimentaire hors de ses terres natales montre que les réussites entrepreneuriales passent par la capacité à lutter contre toutes formes de résistances. Cela a un écho particulier aujourdhui alors que beaucoup dagriculteurs tentent dinnover pour sinscrire dans une démarche durable. Lexemple dÉmile Ryckeboer est très certainement un bon exemple à suivre, à la fois pour les agriculteurs qui expérimentent de nouveaux procédés et pour les chercheurs qui sintéressent à la résistance au changement en agriculture.

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