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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-8124-0628-7
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4191-2.p.0007
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 09-24-2012
  • Language: French

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Support: Digital
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Avant-propos

– Je crois, interrompit Silvandre, que Hylas n’a jamais aimé ces belles estrangères ; car autrement il les aimeroit encores, d’autant que les liens d’amour ne se peuvent ny user ny rompre.

– S’ils ne peuvent estre usez ny rompus, respondit Hylas, ils sont donc bien aisez à desnouer.

Honoré d’Urfé, L’Astrée

Les êtres humains qui se croisent, s’interpellent et s’entreconnaissent finissent par s’attacher les uns aux autres. Or qu’est-ce qui précisément les unit ? Le mystère des liens qui se nouent hors de toute institution réside dans leur invisibilité : pas d’anneau au doigt des amis, ni de contrat entre les amants. Qu’y a-t-il entre les êtres qui puisse constituer un lien, celui-là même que le personnage de Hylas qui dans L’Astrée joue le rôle de l’inconstant se plaît à nouer et à dénouer ? L’observateur extérieur d’une union est confronté à l’espace vide – c’est-à-dire libre de toute chaîne – qui sépare les amis ou les amants. S’il doit se prononcer quant à la nature de ce qui les lie, il y verra tantôt une union spirituelle, tantôt un commerce intéressé. À la liberté de l’union contractée volontairement répond la liberté de son interprète.

La mise en récit des relations humaines présente néanmoins certaines régularités, comme le propose par exemple Jean Rousset dans son étude sur la « scène de première vue dans le roman ». Aussi est-il aisé de constater que, en vertu de sa riche tradition d’analyse morale, la littérature de la Renaissance et de l’âge classique offre un terrain d’exploration de ces motifs particulièrement fertile. Nous avons donc réuni autour du thème des liens humains des études portant sur des œuvres françaises, de même que sur certaines œuvres italiennes et

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espagnoles qui leur sont apparentées. La première partie de ce volume est consacrée aux écrits de moralistes et de mémorialistes, tandis que la deuxième traite d’œuvres de fiction. La troisième concerne les liens que les belles-lettres aspirent à nouer. Toutes ces études contribuent à une même réflexion sur les différentes façons dont la littérature, lorsqu’elle pénètre dans l’intimité des bosquets et des foyers, dépeint les rapports humains établis sans médiation apparente d’une quelconque institution. La littérature crée un public – public des lecteurs – pour des relations qui autrement resteraient confinées au secret. Grâce à elle, nous devenons les témoins privilégiés de liens noués entre simples particuliers.

Le lien humain le plus étudié dans ce volume est aussi celui qui a été le plus tôt célébré par la philosophie, soit l’amitié. On discerne dans les œuvres des moralistes français l’héritage de l’antiquité, qui a placé sa confiance dans l’amitié fondée sur la vertu. Le lien amical se noue-t-il pour autant en marge de la communauté, dans un lieu préservé de ses tensions ? Le vibrant éloge que fait Montaigne de sa relation avec La Boétie, aussi sublime soit-il, ne suffit pas à occulter la dépendance des liens humains en regard du politique. À force de se distinguer de tout commerce, l’amitié peine à trouver la « place » dont elle aurait besoin pour s’épanouir (Ph. Desan). Les moralistes redevables de la philosophie épicurienne, parmi lesquels Saint-Évremond et Sorbière, examinent pour leur part le rôle incertain joué par l’intérêt dans les relations amicales (J.-Ch. Darmon). Le soupçon s’étend aussi aux auteurs nourris d’un christianisme d’inspiration augustinienne et de sa méfiance en regard de liens ne reposant pas sur la charité. Chez La Bruyère, en revanche, réapparaît l’idéal de l’amitié véritable à travers la dénonciation de ses semblants (E. Bury).

Quant aux œuvres de fiction, elles présentent souvent les conflits d’allégeance qui surviennent lorsqu’une même personne noue plusieurs liens distincts, posant à nouveaux frais la question déjà abordée par les philosophes antiques du nombre convenable d’amis. Le conflit entre amitié et mariage, tel qu’il se dresse à l’aube de la modernité chrétienne, structure l’une des nouvelles insérées dans la première partie de Don Quichotte (J. Chamard-Bergeron). Les liens humains constituent donc plus qu’un motif pour la littérature narrative : ils en sont souvent le principe dynamique. En outre, le topos de l’ami lecteur, convoqué de manière stratégique par des auteurs souhaitant placer leur œuvre

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sous le signe de l’amitié et ainsi entraîner le public dans le circuit de la reconnaissance, nous invite à voir la littérature elle-même comme une forme particulière de lien humain (É. Méchoulan). Les livres permettent de franchir la distance entre les êtres, avec pour résultat de produire un monde commun ; une république susceptible de faire concurrence à d’autres types de communautés.

Les récits contribuent aux débats contemporains quant à la manière de régler les rapports humains, comme c’est le cas du roman de la première moitié du xvie siècle en regard de la valeur des promesses échangées lors de mariages clandestins (L. Dion). L’amour, grand favori des poètes comme des romanciers, est certes le lien qui enserre le plus étroitement les volontés ; surtout lorsque – comme le font, le temps d’une nouvelle, Cinzio et Cervantès – l’on prend au pied de la lettre les métaphores de la dépossession de soi causée par la passion amoureuse. Le récit révèle dès lors la part d’aliénation et d’obligation associée à la liberté, tout récemment conquise, de disposer de personnes à la manière de biens (A. Duprat). Dans les épisodes de catastrophes ponctuant le roman de la première moitié du xviie siècle, le lien amoureux détermine si fortement le comportement du héros qu’il incite celui-ci à ne voir dans l’incendie ou le déluge qu’un faire-valoir de son amour extrême. Le lien amoureux s’oppose ainsi à l’expression de compassion envers les victimes, tandis que le roman s’offre comme discours susceptible de restaurer le lien humain rompu par le désastre collectif (F. Lavocat). C’est dans ce dernier cas la loi du genre romanesque, plaçant l’amour au-delà de tout autre devoir, qui fait primer celui-ci dans la représentation de liens en concurrence les uns avec les autres.

Les autres genres littéraires ne se soumettent pas aux mêmes contraintes, et dépeignent les liens humains sous un angle différent. Dans Le Misanthrope de Molière, les exigences d’exclusivité et de transparence qu’on pourrait être tenté d’appliquer aussi bien en amitié qu’en amour sont frappées de ridicule par le biais d’une parodie du style intime (L. Norman). Il existe en revanche au xviie siècle un style familier en voie d’élaboration dans les écrits des mémorialistes, accompagnant ainsi le développement de « relations à plaisanteries » au sein de petites sociétés qui se constituent au croisement des sphères privées et publiques (H. Merlin-Kajman). On constate dès lors que les liens humains, en plus de constituer un thème de prédilection des œuvres littéraires, sont susceptibles d’infléchir leur dimension stylistique.

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Un lien moins souvent abordé par la littérature, la filiation, complète le tableau des relations humaines offert par ce recueil. Montaigne, avant d’être un ami, est d’abord un fils, soucieux de faire l’éloge de son père, mais aussi de peindre un portrait de lui-même qui le présente comme en étant le digne successeur. Reconstruisant dans ses écrits sa relation à Pierre Eyquem sur un mode idéal, l’auteur des Essais assure le public de la noblesse de son propre ethos (J. Balsamo). Quant au roman dans ses variantes grecque et prémoderne, il ne représente pas l’intimité quotidienne des familles comme le fera le roman moderne, mais souligne le caractère sacré des liens du sang à travers le motif de la reconnaissance des enfants par leurs parents (G. Hautcœur). Enfin, le conflit entre les liens familiaux et les devoirs envers la cité exposé par la tragédie cornélienne, à cause des sacrifices extrêmes auxquels il donne lieu, permet de remonter jusqu’au fondement normatif de l’expérience esthétique que les classiques ont désigné sous le vocable du « sublime » (T. Pavel). On en revient ainsi, par une voie détournée, à considérer l’œuvre littéraire en regard du lien qu’elle permet de tisser entre des êtres séparés dans le temps et dans l’espace, puisque le ravissement et la sympathie que celle-ci engendre s’étendent bien au-delà de sa culture d’origine.

Plusieurs des articles ici rassemblés ont fait l’objet d’une présentation lors d’un colloque qui s’est tenu le 29 avril 2011 au Centre de l’université de Chicago à Paris. Nous remercions vivement ceux qui ont aidé à l’organisation de ce colloque et qui ont participé aux échanges auxquels il a donné lieu.

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