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Avant-propos de la présente édition

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  • ISBN: 978-2-406-08350-4
  • ISSN: 2108-5471
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-5407-3.p.0007
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 07-04-2018
  • Language: French

  • Book chapter: 1/38 Next
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Support: Digital
7
AVANT PROPOS

DE LA PRÉSENTE ÉDITION



Ce livre avait au départ un objectif très simple, qui était de clarifier
la polysémie étonnante de lieux communs au xv~ siècle. L'expression
désigne soit des développements oratoires sur un thème général, soit
une méthode pour trouver des arguments, soit enfin un recueil de cita-
tions. Ce dernier sens, propre au xv~ siècle, suffisait à problématiser la
question, puisque les deux autres, légués par l'Antiquité, n'ont a priori
rien à voir entre eux.

Dans un premier point, je reviendrai ici sur l'évolution qui m'a finale-
ment conduit à retenir, pour le titre du livre, le sens de «développement
général », où l'orateur dépasse la question particulière pour s'élever aux
généralités (Cicéron). Au départ en effet, l'enquête était focalisée sur
le deuxième sens, les lieux qui relèvent de l'inventio rhétorique et plus
largement de la topique (Aristote). Ces lieux sont ou bien la source ou
bien la garantie des arguments, ou encore les deux, alors que les dévelop-
pements généraux relèvent en première analyse de l'éloquence et non de
l'argumentation — de l'elocutio et non de l'inventio. Au moment même où
j'ai commencé à rédiger, une découverte m'a fait soudainement préférer
Cicéron à Aristote, et le «lieu commun » aux «lieux ». Le livre garde
la trace, jusque dans son style un peu tumultueux, de ce retournement
de perspective, vécu comme une conversion.

Mon deuxième point en viendra alors à l'autre terme du titre, le
sublime. Quand la référence est Aristote, le centre de gravité du discours
est l'argumentation, le logos : un discours pose une thèse, et la démontre
par des raisons (Rhétorique, III, 13). Exorde et péroraison sont alors des
suppléments ; ce sont aussi les moments par excellence de l'ethos et du
pathos. On peut très bien faire rentrer la théorie cicéronienne dans ce
cadre fait pour border les débordements. Mais ma relecture de Cicéron
revient à prendre au mot cette formule de son dialogue De l'Orateur (II,
215), « Commovere [...] in quo sont omnia ». Tout est dans le movere, dans
la capacité à susciter les émotions, à bouleverser. C'est un théoricien
qui parle, mais aussi un orateur exceptionnel, dans une période de

8 II LE SUBLIME DU «LIEU COMMUN»


crise politique de première grandeur, les convulsions qui mènent de la
République romaine au pouvoir personnel de Césax. Cicéron théorise son
expérience :lui sait que bien argumenter ne suffit par pour persuader.
Certes, la triade docere, conciliare, movere ressemble formellement à la triade
logos, ethos, pathos. Mais chez Cicéron, le centre de gravité est le movere,
qui commande au conciliare et au docere. Une telle lecture rapproche le
movere du sublime. Et, de fait, le Traité du Sublime de Longin donne pour
premier exemple du sublime cicéronien les lieux communs.

Cet avant-propos se terminera en répondant à l'objection que ne peut
manquer de susciter la thèse du livre. Le lieu commun est sublime :mon
titre signifie que ce sont les émotions qui commandent et structurent
le tout d'un discours, et non les raisons ou arguments. On voit sans
peine ce qu'une telle thèse a de choquant. En France, depuis au moins
la Restauration, les émotions en politique sont à bannir, tant elles ont
été associées aux excès de la Révolution. Les grands-messes fascistes du
premier xxe siècle ont porté à son comble ce rejet radical. Ma thèse ne
passe donc pas très bien dans des conférences grand public, on vous
oppose aussitôt que la rhétorique, en ce cas, c'est Goebbels. Mais j'ai eu
au moins la satisfaction de voir que ma façon d'associer lieu commun
et indignatio se retrouvait dans le succès public et politique du titre
Indignez-vous ! de Stéphane Hessell, auteur peu suspect de sympathie
fascisante. L'indignation est une de ces grandes émotions politiques dont
Cicéron connaît admirablement la force de frappe. Bannir les émotions
de la politique est sage, mais le rhétoricien, comme le volcanologue,
étudie surtout les volcans en activité.



LE LIEU COMMUN


Le point de départ a donc été l'étude des lieux des arguments,
autrement dit la topique — le grec topos a tous les sens du latin locusZ.
La perpective générale était de reconstituer une méthode de pensée,

1 Montpellier, Indigènes éditions, 2010.

2 Voir Camille Rambourg, TOPOS. Les premières méthodes d'argumentation dans la rhétorique
grecque des v`-rv` siècles, Paris, Vrin, 2014. Sa 4e de couverture souligne la même impossi-
bilité que celle que j'avais éprouvée : on ne peut en fait séparer la topique (« invention et
garantie des arguments », chez Aristote) de l'elocutio (les «collections de lieux communs »
chez les orateurs grecs, en particulier Isocrate).

9 AVANT-PROPOS DE LA PRÉSENTE ÉDITION III


entre rhétorique et dialectique. Du strict point de vue de la rhétorique,
l'enjeu était d'explorer le champ alors totalement en friche de l'inventio.
En 1972, dans Figures III, Géraxd Genette avait synthétisé par sa fameuse
formule de «rhétorique restreinte » le constat alors partagé d'une évolu-
tion historique. D'Aristote au xxe siècle, la rhétorique se serait rétrécie
comme peau de chagrin à la seule étude des figures de style :celles-ci
sont une sous-partie à l'intérieur de l'elocutio, laquelle à son tour n'est
que l'une des cinq parties de la rhétorique. Si l'on voulait reconquérir
la totalité de la rhétorique, il fallait repartir logiquement de sa première
partie, l'inventio3.

Je me suis d'abord plongé dans la topique d'Aristote, qui bénéficiait
de la très riche introduction de Jacques Brunschwig4. Par comparaison,
la topique de Cicéron, avec ses obscurs exemples juridiques, m'a paru
inférieure en termes de méthode, et relever d'un simple empirisme.
L'enquête sur la topique a occupé les années 1983-1989 : il n'en reste
pourtant dans le livre que ses pages 677-704, données en guise de
«conclusion générale ». Cette dernière formule est très ironique. J'ai
mis en conclusion ce par quoi j'avais commencé l'enquête, avant de
m'en éloigner. Les lieux de la définition, de l'étymologie, de la cause,
des effets, etc., sont (parfois) dits «communs »parce que chacun d'eux
loge —sous le même toit, pour ainsi dire —plusieurs arguments qui
n'ont rien à voir entre eux. Je cherchais à reconstituer la méthode de
pensée à l'oeuvre derrière ces lieux : le résultat m'a déçu, d'autant qu'il
retrouvait simplement la critique des lieux déjà formulée par la Logique
de Port-Royal. Cela posé, tout ce travail de logicien, sur Aristote mais
aussi Jean-Blaise Grize ou Oswald Ducrot, n'a pas été entièrement vain.
La réflexion sur l'argumentation et la syllogistique est partout présente
dans le livre, et elle porte ses fruits par exemple dans la reprise de la
distinction que fait la Topique de Cicéron entre partitio et divisio5.

3 Pour ma part, j'ai à peu près rempli le programme d'élargissement : Le Sublime du «lieu
commun» est sur l'inventio (Cicéron, De l'Invention et De l'Orateur); Le Regard rhétorique,
sur la dispositio (Paris, Cramier, 2017); le commentaire-essai de La De,$ence et Illustration
de Du Bellay, sur l'elocutio (Cicéron, L'Orateur, d'ailleurs plus occupé du nombre oratoire
que des figures —dans Du Bellay, 2uvres complètes, dis. O. Millet, t. I, Paris, Champion,
2003). Je remplis aussi ce programme en complétant désormais la théorie pat la pra-
tique, avec les travaux menés dans RARE :voir en particulier la revue en ligne Exercices
de rhétorique. La rhétorique ne se limite pas aux seuls traités.

4 Aristote, Topiques, I-IU, Paris, Les Belles Lettres (C. U. F.), 1967.

5 Hors du livre, cela. a débouché sur une tentative d'appliquer la syllogistique à Montaigne
(« Tragi-comédie de la certitude :l'argument d'autorité dans les Essais », Bulletin de la
Société des Amis de Montaigne, n° 21-22,1985, p. 21-42), ou sur la démonstration que le mot
maxime désigne une majeure de majeures (« L'origine logique du mot maxime », Logique

10 IV LE SUBLIME DU «LIEU COMMUN»


Dans ces mêmes années 1983-1989, à côté de la topique le travail a
porté sur le sens propre au xvie siècle :les recueils de lieux communs.
Par «lieux communs » ou loci communes, au pluriel, l'époque désigne les
rubriques sous lesquels un lecteur classe les citations qui lui paraissent
remarquables. C'est une sorte de fichier indexé, classeur ou répertoire,
pour toute espèce de discipline. Répondant à la demande, les éditeurs
publient eux-mêmes des ouvrages classés de la sorte : on trouve des
Lieux communs en droit, en théologie, etc. Le lien avec les lieux de la
topique ne va pas de soi. Mais ce nouvel objet permettait là encore
de se poser des questions en termes de méthode de pensée. Comme
outil pédagogique, la pratique des lieux communs avait en effet deux
buts :entraîner la mémoire et former le jugement de l'élève, son esprit
critique6. J'ai heureusement appris d'Ann Moss qu'elle préparait son
important Printed Commonplace-Books, paru lui aussi en 1996. Il était
donc inutile de poursuivre l'enquête de ce côté-là. Au demeurant, notre
perspective d'ensemble n'est pas la même. Pour sa part, Ann Moss ne
s'est pas donnée la contrainte d'articuler ce sens de lieux communs avec les
deux sens de lieux hérités de l'Antiquité. Il s'en déduit par exemple que
son livre remarque à peine le distinguo entre partitio et divisio, pour la
bonne raison que, en pratique, le distinguo ne change pas grand'chose à
l'organisation des recueils. Mais, du point de vue de ce qui m'intéressait
alors, une méthode de pensée, le distinguo est fondamental. Il oppose
Érasme et Mélanchthon, le second voyant dans le fait de bien classer «pax
lieux communs » une condition sine qua non pour bien penser. Quand
la matière étudiée est la théologie (de la Réforme),1'enjeu est crucial.

La topique et les recueils de lieux communs me paraissaient donc
devoir être les deux piliers du livre à rédiger. Là-dessus, je débute la
rédaction à l'automne 1989, à la faveur d'un semestre sabbatique — et,
comme air du temps, la chute du Mur de Berlin. J'avais décidé de
commencer par ce qui me paraissait alors le moins intéressant, les

et littérature, éd. par M: L. Demonet et A. Tournon, Paris, Champion, 1994, p. 27-49,
désormais en ligne).

6 Voir dans le livre (p. 568-570) l'application amusante à Hamlet, développée dans Le Regard
rhétorique, op. cit., p. 147-172. En dehors du livre, il est sorti de cette enquête «À propos
de "Ces pastissages de lieux communs" : le rôle des notes de lecture dans la genèse des
Essais », Bulletin de la Société des Amis de Montaigne, n° 5-6 et 7-8, 1986-1987, p. 11-26 et
9-30; repris et réactualisé sous le titre «Montaigne et les recueils de lieux dits commuer »,
dans Normativitér du sens commun, éd. C. Chappe-Gautier et S. Laugier, Paris, PUF, 2009,
p. 51-93.

7 A. Moss, Ler Recueils de lieux commuer. Apprendre à penser à la Renairrance, Genève, Droz,
2002.

11 AVANT-PROPOS DE LA PRÉSENTE ÉDITION V


développements généraux. Plutôt que de reprendre l'exemple canonique
chez Aphthonius, où le lieu commun en ce sens est l'un des «préexer-
cices » ou Progymnasmata, je me lance dans l'explication d'un texte tout
aussi scolaire, un Lieu commun contre l'ébriété de 1523 (ici p. 106-109). De
mémoire, c'est l'exercice même de l'explication de texte qui m'a poussé
en quelques instants d'intuition à réorganiser toute la perspective. J'ai
découvert, d'un coup, que le plus important était ce sens-là, dans son
lien avec le movere, les émotions, que j'avais de même totalement sous-
estimées. Le «lieu commun» en ce sens est devenu prioritaire, tout
comme la pierre rejetée de l'Évangile devient la pierre d'angle. L'invention
rhétorique, l'actuel sous-titre, rappelle la visée initiale, sur la topique et
l'argumentation ; le titre, Le Sublime du K lieu commun », synthétise la
découverte finale. Au-delà, la découverte a consisté à prendre conscience
que les études modernes sur l'argumentation sont dans la dépendance
d'Aristote, et à saisir —enfin — ce qui pouvait justifier l'admiration du
xvie siècle pour Cicéron. En termes culturels, cela a été très violent. Nous
sommes philhellènes (en oubliant d'ailleuxs la période hellénistique) :ils
étaient pro-romains. Sans un peu d'empathie pour leurs admirations,
on est au risque de manquer leur façon même de raisonner.

Cette découverte a imposé de reconsidérer le De l'Invention de Cicéron,
qui lui aussi était (et reste) très sous-estimés. J'avais auparavant imaginé
me débarrasser de ce traité en un chapitre introductif, tout au plus. Il
est devenu capital, et j'ai passé deux ans (1990-1991) à en produire une
analyse interne :c'est la première partie, «Nouers ou le lieu commun
selon le De Inventions» (p. 77-258). Par bien des côtés, c'est là que j'ai
tout appris. Ce n'est pas un hasard, puisque c'est aussi, par excellence,
le traité de rhétorique du Moyen Âge et de la Renaissance —couplé à
la Rhétorique à Herennius. Du De l'Invention découle ensuite une autre
relecture, celle du De l'Orateur, auquel se consacre ma deuxième partie
(p. 259-438). La troisième et dernière partie en vient alors, et alors
seulement, aux recueils de lieux communs au sens du xvie siècle, en se
concentrant pour l'essentiel sur Érasme et Mélanchthon (p. 439-671). Le
plan découle du retournement de perspective. La logique ou le choc de
la découverte a tout commandé. L'important pour moi était de saisir et
faire saisir ce que j'avais enfin cru comprendre, et de ne plus le lâcher.

8 Le livre reprend la seule traduction française alors disponible, celle d'Henri Bornecque.

La traduction de Guy Achard (De l'Invention, Paris, Les Belles Lettres, C. U. F.) a été
publiée en 1994 : trop tard par rapport à ma propre publication en 1996, compte tenu
des délais d'impression.

12 VI LE SUBLIME DU «LIEU COMMUN»



LE SUBLIME


Cette réorientation cicéronienne menait directement au Traité du
Sublime de Longin —j'ai bouclé en 1992 l'édition finalement publiée
en 19959.

Longin (à XII, 4) pose que sont également sublimes Démosthène
et Cicéron. Le premier triomphe dans le concis, et le second, dans
l'étendu. Longin compare le premier à la tempête et à la foudre, et le
second, à un incendie généralisé, «un grand embrasement [qui] dévore
et consume tout ce qu'il rencontre, avec un feu qui ne s'éteint point [...]
et qui, à mesure qu'il s'avance, prend toujours de nouvelles forces10 ».
Cette superbe description en termes de dynamique est la reprise d'une
image de Cicéron lui-même, qui y ajoute celle du fleuve en crue, tout
aussi ravageur. Longin poursuit en signalant où ces deux sublimes
produisent leurs plus grands effets. « [L]e Sublime de Démosthène vaut
sans doute bien mieux dans les exagérations fortes, et dans les violentes
passions :quand il faut, pour ainsi dire, étonner l'auditeur. » Chez
Cicéron, «l'abondance est meilleure », et elle est tout aussi sublime que
le tonnerre démosthénien. Sont alors donnés en exemple : «les Lieux
communs, les Péroraisons, les Digressions », soit les objets mêmes de
mes parties cicéroniennes, avec lieux communs symptomatiquement en
premier. Qui plus est, le grec qu'emploie Longin pour lieu commun n'est
pas le syntagme que l'on attendrait et qui se trouvera chez Aphthonius,
koinos topos. Longin forge un mot grec qui ne se trouve que chez lui, un
hapax : topègoria, «le développement étendu d'un lieu ». La raison en
est qu'il a en vue un objet littéraire latin très précis, ce locus communis
qui est selon Cicéron le triomphe de l'éloquence, le grand moment où
elle est irrésistible, c'est-à-dire sublime au sens de Longinll

Ce n'est donc pas moi, mais Longin qui affirme que le «lieu commun»
est sublime. On peut ajouter que Quintilien l'affirme également. Celui-ci
emploie en effet le substantif sublimitas pour désigner l'effet sidérant que

9 Depuis lors, j'ai vu que ma lecture de Longin retrouve celle de Leone Allacci (1586-1669),
De erraribu.r magnarum virorum in dicenda, di.rrertatia hirtarica, Rome, héritiers Mascardi,
1635.

10 Traduction (et majuscules) de Boileau, dans Longin, Traité du Sublime, éd. F. Goyet, Paris,
Le Livre de Poche, 1995, p. 93.

11 Dans mon édition du Traité du Sublime, je soutiens que les nombreux hapax de Longin
sont de même une traduction en grec de concepts ou syntagmes de la rhétorique cicéro-
nienne : on va, pour une fois, du latin au grec, et non l'inverse.

13 AVANT-PROPOS DE LA PRÉSENTE ÉDITION VII


produit sur le public tel passage d'un discours de Cicéron, qui le trans-
portelZ. Sublimitas n'est assurément pas un mot de Cicéron lui-même,
puisque le substantif date du ie1 siècle ap. J.-C., chez Sénèque, Pline le
Jeune et, donc, Quintilien, dont les exemples rejoignent la description
de Longin. Quintilien parle ainsi de la sublimitas des épopées d'Homère
ou de Virgile (Institution oratoire, I, 8, 5) qui «élève l'âme de l'enfant »,
«inspirée par la grandeur du sujet et imprégnée des plus nobles senti-
ments » —Homère que «personne n'a jamais surpassé en sublime pour
les grandes choses » (sublimitate... superauerit, ibid., X, 1, 46). De même,
Démosthène a «surpassé » (superauit) tous les orateurs grecs «par sa
force, sa sublimité, son impétuosité [...] », et —comme Cicéron selon
Longin — il s'est «élevé dans les développements généraux» (insurgit
locis13). Il est frappant de voir que le lieu commun est ici aussi le premier
exemple de force et de sublimitas auquel pense Quintilien. En tout état
de cause, ce passage de l'Institution oratoire suffirait à autoriser mon titre,
même sans Longin. Le «lieu commun » est lié au sublime.

Avec le recul, je dirais aujourd'hui que Longin et Quintilien héritent
tous deux de Cicéron, en se répartissant les rôles : le premier valorise
l'émotion pure, et le second, la cohérence du discours dans lequel prend
place l'émotion. Longin et Quintilien lisent Cicéron par rapport à leur
époque, qui a une passion pour les loci au sens de développements
oratoires. Pour reprendre une démonstration de Florence Dupont, le
contexte n'est pas la littérature ou l'écrit, mais l'oral et la déclamation
dans un cercle de passionnés, en attente de virtuosité. Il s'agit de faire
vibrer un auditoire effectivement présent. Or, le moyen par excellence
de déclencher les applaudissements est de se lancer dans des loci. Longin

12 Institution aratoire, VIII, 3, 3-4 (trad. J. Cousin, Paris, Les Belles Lettres, C. U. F., 1978 ;
le discours, perdu, est le Pro Cornelia de Cicéron) : «Défendant C. Cornélius, est-ce en
se bornant à instruire [dacenda] le juge, en se contentant de parler utilement en un latin
correct et clair, que Cicéron aurait amené le peuple romain à manifester son admiration
non seulement pat des acclamations, mais aussi pat des applaudissements ? Ce furent
assurément la sublimité et la magnificence [Sublimitas profecto et magnifuentia] et le brillant
et l'autorité qui firent éclater cette manifestation. »

13 Institution aratoire, XII, 10, 23 (trad. Cousin); «Ne le voit-on pas s'élever par des lieux
communs» dans la traduction de l'abbé Gedoyn (Paris, G. Dupuis, 1718, p. 838). Locus
dans ce genre d'emploi a d'abord son sens banal de «passage dans un discours» :c'est
la pratique du temps qui le spécialise ou le fige dans le sens de «passage, développement
où l'an parle en général » (« de universa », Cicéron, De l'Orateur, III, 106). Le sens même de
«passage », attesté aussi pour le grec tapas, est dans la logique de ce que désignent locus
ou tapas :non pas un endroit quelconque, mais un emplacement délimité, un rang dans
une série (par exemple, une place assignée, dans un banquet ou au théâtre); donc, ici,
«moment» repérable dans un discours, au sein d'une série ou ensemble d'autres moments
repérables —cette série constituant le discours.

14 VIII LE SUBLIME DU «LIEU COMMUN»


s'en enthousiasme :c'est là qu'est le sublime, l'élévation de pensée qui lui
est chère. Quintilien s'en inquiète :découplés de tout discours continu,
les loci deviennent des morceaux de bravoure. Horace a la même critique
que Quintilien, au début de son Art poétique (v. 14-19) :très bien, votre
grand morceau épique sur le Rhin, mais quel rapport entretient avec ce
qui précède et ce qui suit la splendeur de ce «lambeau de pourpre » ?
«Sed nunc non erat his locus » : « ce n'en était pas, pour l'instant, le lieu »,
votre locus est hors de sa place ou... lieu. Pour contrer le goût de son
époque, Quintilien ne cesse donc de souligner à quel point, chez Cicéron,
tout se tient. Mais ce contexte polémique le pousse sans doute à idéaliser
rétrospectivement Cicéron, et à tirer un peu trop la cohaerentia de ses
discours vers un classicisme de l'ordre qui enchantera Mélanchthon et
plus tard le xvlie siècle.

En remontant pour ma part, d'entrée de jeu, au De l'Invention de
Cicéron et à son concept de movere ainsi que, plus généralement, à son
vocabulaire vitaliste, le souffle et le sang, le fleuve et le feu, je luttais en
somme, assez confusément, pour déconnecter la question de la cohérence
vivante du discours de celle de l'ordre et du classicisme14



TROIS RÉPONSES Â I:OBJECTION


La thèse est donc que le «lieu commun » est sublime. Ce grand
moment des grands moyens suscite l'enthousiasme de l'auditoire et
signe le charisme de l'orateur. Un tel résultat était et reste une thèse
périlleuse. Je fais le portrait de Cicéron en orateur politique capable de
bouleverser les foules par son éloquence irrésistible et par l'appel aux
plus grandes émotions, lui-même étant comme transporté hors de lui
par ses propres paroles : un dieu ou feu est en lui. De plus, je vais jusqû à
lire dans la théorie rhétorique de Cicéron une tentative de sa part pour
se donner à voir comme l'homme providentiel, une sorte de rex ou du
moins de rector : un dirigeant régnant par la parole. Certains collègues
ont cru pouvoir en déduire que j'étais monarchiste (!), alors que mes

14 Dans un article ultérieur, je prends mes distances avec Quintilien : «I;omement évé-
nement dans les rhétoriques en latin », en ligne sur le site des Arts décoratifs (colloque
«Questionner l'ornement », 2011). Au demeurant, Quintilien lui-même sait dire et redire
que l'ordre n'est pas affaire de beauté, mais d'efficacité.

15 AVANT-PROPOS DE LA PRÉSENTE ÉDITION IX


interrogations philosophiques de l'époque me portaient plutôt du côté
de Cornelius Castoriadis.

Une première réponse à cette objection est déjà dans le livre :c'est toute
la deuxième partie. Celle-ci étudie le terme médian de la triade movere,
delectare%nciliare, docere. Quintilien lui-même, et le xvie siècle, préfèrent
conciliare à delectare. Le movere seul serait le ravage à l'état pur, le fleuve
des grandes émotions qui, sorti de son lit, détruit tout sur son passage
et en appelle à l'exclusion de l'ennemi de la Cité ou hostis. Le conciliare
relève d'une émotion moins bruyante, qui intègre au lieu d'exclure : le
terme parle de négociation, il fait sa place à toutes les composantes de
la Cité, il n'y a plus d'ennemis mais des adversaires politiques. Je pro-
posais alors, à titre spéculatif, l'hypothèse suivante. Cicéron construirait
un movere de rang supérieur, qui intègre le conciliare. C'est en cela qu'il
imagine un rôle «royal » (oupré-césarien), qui pour des raisons évidentes
a plus de chances de retenir l'attention du xvie siècle que celle de notre
époque. Dans le livre, je propose de nommer ce movere ultime le sublime
silencieux, par référence à un passage de Longin sur Platon, qui «coule
silencieusement ». On retrouve chez Dumézil la même construction
conceptuelle. Turnus dans l'Énéide incarne la fureur à l'état pur, celle de
la guerre selon Mars, celle aussi de la deuxième fonction dumézilienne.
Énée est supérieur à Turnus, il est roi dans la mesure où la première
fonction à la fois intègre la deuxième et la dépasse par la justice et en
général la dimension sacerdotale. Le sublime silencieux relève ainsi de
la première fonction15. On peut se moquer de ce genre de spéculations
«hiérarchiques », mais à tout le moins on m'accordera qu'elles éloignent
du fascisme, qui ne brille pas par l'accent sur le conciliare et en général
le jeu politique. Mes spéculations cadrent en tout cas avec l'idée que
développent désormais les historiens sur les monarchies européennes
d'Ancien Régime. Loin d'être des tyrannies totalitaires, celles-ci étaient
en réalité placées sous le régime de la négociation permanente.

J'aurais aujourd'hui deux autres réponses à la même objection, laquelle
n'est jamais que la vieille méfiance de Platon envers la rhétorique. La pre-
mière passe par la filiation possiblement grecque du vocabulaire du movere,
qui l'oriente vers un héritage démocratique. Dans le livre (p. 471-473), je
faisais le lien entre un de ses synonymes latins, excitare, et l'extasis dont parle
Longin, qui vous «sort » de vous-même. C'était insister sur le préfixe, ex.

15 « Voir le tout du tout :1'orareur Drancès dans l'économie de l'Énéide », Le Regard rhétorique,

op. cit., p. 109-146, avec une annexe reprenant les pages de Vincent Descombes sur son
concept de «tolérance hiérarchique ».

16 X LE SUBLIME DU «LIEU COMMUN»


Mais il ne faut pas oublier le radical. Cito est un fréquentatif de cieo, lequel
est rapproché pour l'étymologie du grec kiô ou kiniô, «mouvoir, remuer,
bouleverser », d'où vient dans les langues modernes cinéma ou cinétique. Le
movere et son imaginaire du mouvement et du changement se diraient donc
en grec avec le verbe kinein et le substantif kinèsis. Ce vocabulaire est, sauf
erreur, absent de la Rhétorique d'Aristote16. Cicéron a pu l'entendre lors de
sa formation rhétorique en Grèce. Car, durant les deux siècles et demi qui
séparent Aristote de Cicéron, les écoles de rhétorique grecques n'ont pas
fait du sur-placer'. Il faut mettre ici l'accent sur l'école de Rhodes, qui est
depuis le IIe siècle av. J.-C. la destination préférée des jeunes aristocrates
romains soucieux de maîtriser la parole publique. Dans cette île-Cité
indépendante, les maîtres ont la particularité d'être à la fois des orateurs
et des théoriciens, comme Cicéron lui-même le deviendra. Or, à Rhodes,
le movere se dit clairement kinein, et ce verbe a de plus pour complément
«la foule, la multitude », en grec okhlos, de façon valorisée : «ce qui est
seul capable de remuer les foules [kinètikôtaton tôn okhlôn], [c'est] le pathé-
tique et le souffle de vie [to pathètikon kai empsukhon] », dit Hiéronymos de
Rhodes (vers 290-230) pour en critiquer l'absence chez Isocraxels. On est
au plus près de ce qui sera la vision cicéronienne, avec en particulier cet

16 Absent en tout cas de l'«index choisi des termes de rhétorique» (Aristote, Rhétorique,
éd. M. Dufour et A. Wartelle, Paris, Les Belles Lettres, C. U. F., t. III, 1980, p. 158);
bien présent en revanche dans le «lexique général» de Denys d'Halicarnasse (Opuscules
rhétoriques, éd. G. Aujac, Paris, Les Belles Lettres, C. U. F., 1992, t. V, p. 239)• De toute
façon, Aristote dès le début de sa Rhétorique précise sa cible polémique :les rhétoriques qui
ont traité « ce qui est extérieur au fait », à savoir « la pitié, la colère et autres passions de
l'âme» (I, 1, 1354a15); quand il définit les passions, il emploie seulement metaballein (II,
1, 1378a20 : les passions «conduisent à modifier» les jugements, dans la trad. P. Chiron,
Paris, Garnier-Flammarion, 2007, p. 262, elles sont «les causes qui font varier les hommes
dans leurs jugements », dans la trad. M. Dufour). Ce qui compte chez Aristote n'est pas
le kinein mais le krinein : la krisis ou jugement.

17 Leur importance est sous-estimée, sans doute à cause des lacunes de la documentation,
mais aussi à cause de la survalorisation de l'Athènes démocratique d'avant la domination
macédonienne. Ni la Cité grecque ni la rhétorique (et son enseignement) ne sont mortes
à Chéronée en 338 av. J: C., c'est-à-dire après la défaite de Thèbes et Athènes face à
Philippe de Macédoine. Et on peut supposer que les rhétoriques de la passion, même
attaquées par celle d'Aristote, ne sont pas mortes non plus.

18 Denys d'Halicarnasse, Isocrate, 13, 3 (dans id., Opuscules rhétorique., t. I, Les orateurs antiques,

trad. G. Aujac, Paris, Les Belles Lettres, C. U. F., 1978, p. 130-131). Je dois cette citation

à Cristina Pepe, «À l'école de Rhodes : un modèle de rhetor à l'époque hellénistique»

(Rivista Italiana di Pilasofia del Linguaggio [RIPE], 2017, p. 21-36, en ligne), qui fait l'état

de la question sur Rhodes, centre international d'érudes où sont allés entre autres César

et Cicéron; est mienne l'assimilation entre kinein et movere, tout comme entre empsukhon

et Spiritus. Au passage (p. 30, n. 32), C. Pepe remarque le «peu d'attention» portée

par Alain Michel à Rhodes, dans son grand livre sur Les rapports de la rhétorique et de la

philosophie dans l'ceuvre de Cicéron (1960).


17 AVANT-PROPOS DE LA PRÉSENTE ÉDITION XI


admirable « souffle de vie », qui évoque chez Cicéron l'image vitaliste du
s~71r111Ls, lequel doit soulever la plus infime partie du discours —d'où la
cohérence chère à Quintilien. Soulever les foules, c'était valorisé dans les
démocraties comme Athènes et Rhodes, et symétriquement dévalorisé
par l'aristocrate Montaigne, qui appelle le movere «agiter une tourbe19»
et ne veut pas plus entendre parler de Cicéron orateur que d'Athènes et
de Rhodes. Un autre élément va dans le même sens : la distinction entre
particulier et général qui fonde l'idée de lieux communs semble aussi
venir de l'école de Rhodes20. Cette distinction est en tout cas, comme la
kinèsis, absente d'Aristote.

Ma dernière réponse à l'objection n'est pas historique, mais phi-
losophique. La rhétorique ancienne n'est pas seulement intéressante
comme ensemble de techniques, un ensemble d'une richesse d'ailleurs
inépuisable. Elle vaut aussi en ce qu'elle maintient toujours ouverte
la question de l'efficacité de la parole, et en particulier de la parole
publique. À l'époque de maturation du livre, ma bibliographie ne
se limitait pas aux seuls logiciens modernes et au seul problème des
méthodes de pensée. J'étais aussi sous le choc de l'aeuvre de René
Girard, qui venait elle-même s'ajouter à la lecture de Gregory Bateson,
Francesco Varela ou Henri Atlan. Le problème était celui de l'autopoïèse,
c'est-à-dire de l'auto-création des systèmes vivants. Dans ce type de
pensée non essentialiste, les notions-clés sont celles de dynamique,
d'interaction avec le milieu, mais aussi de cohérence interne, dans et
par le mouvement, malgré l'interaction et grâce à elle. Chez Girard,
l'autopoïèse se fait sociopoïèse. Sa description de ce qu'est une crise
collective est insurpassable, et rejoint les intuitions de Durkheim sur
l'importance des moments d'enthousiasme collectif et « transcen-
dant », telle la nuit du 4 août qui voit l'abolition des privilèges. Si j'ai
exprimé ensuite où étaient mes réserves face àGirard —son rejet des
institutions comme le procèsZl —, le movere me semble évoluer dans ce
registre de crise radicale qu'il a si bien décrit, et qui rend si aiguë la
question de la sortie de crise.

19 Essais, I, 51, éd. Villey, Paris, PUF, 1965, p. 306 ; cf. Tacite, Dialogue des orateurs, xi, 3.

Je développe ce point dans «La traduction du latin mouere par faire impression :une anti-
rhétorique? », Littératures classiques, n°96, 2018, à paraître.

20 Dans le De l'Invention (I, 8), Cicéron lui-même renvoie à Hermagoras, lequel appartien-
drait àl'école rhodienne (hypothèse de Guy Achard, dans son édition du traité, p. 18, et,
plus longuement, dans son édition de la Rhétorique à Herennius, Paris, Les Belles Lettres,
C. U. F., 1989, p. xxxvin). Plus tard, Cicéron renverra aux Académiciens et Péripatéticiens
(De l'Orateur, III, 109, après le passage sur les lieux communs ou loci à 106-107).

21 Dans Rhétorique de la tribu, rhétorique de l'État, Paris, PUF, 1994, p. 88.

18 XII LE SUBLIME DU «LIEU COMMUN»


C'est cet intérêt philosophique pour l'auto-création qui rend
compte, en dernière analyse, de l'excitation qu'a suscitée en moi
la découverte de la dimension «sublime » du movere, verbe (et non
substantif) qui parle si évidemment de dynamique. Dans un contexte
de crise majeure, l'appel bouleversant aux grands principes qui
fondent la Cité interdit de disjoindre émotion et argumentation,
et réciproquement oblige à penser la parole politique en termes de
mouvement, d'événement, de lignes qui bougent et de murs qui
tombent. La parole réunit les hommes dispersés, avant même la Cité
c'est Cicéron qui le dit, dans le mythe très original qu'il raconte au
début du De l'Inventionzz.


Pour conclure cet avant-propos, un mot sur la bibliographie du livre
et, surtout, sa réception.

La bibliographie s'arrête en 1992. Les années qui ont suivi immé-
diatement ont vu paraître nombre d'ouvrages majeurs que je n'ai mal-
heureusement pas pu intégrer à ma réflexion : Jean-Michel David, Le
Patronat judiciaire (1992) ;Carlos Lévy, Cicero academicus (1992) ;Laurent
Pernot, La Rhétorique de l'éloge (1993) ;François Cornilliat, K Or ne mens »
(1994) ;Barbara Cassin, L'Effet sophistique (1995). Par chance, j'ai pu faire
mon profit dès 1990 de L'Idéal et la différence de Jean Lecointe, mais je
suis passé à côté de Mary Carruthers, The Book of Memory (1990) —pour
ne citer que ces ouvrages-là~3.

Quant à la réception du livre, elle se déduit de ce qui précède. Mes
collègues seiziémistes ont été plutôt bienveillants, sans doute parce
qu'ils sont habitués à affronter de vastes corpus, aux allures de jungle
impénétrable. Encore plus «romain » que moi, Marc Fumaroli a tou-
jours témoigné son grand intérêt pour ce livre, comme pour celui qui

22 La «réflexion sut l'origine des sociétés humaines [...] sera l'une des constantes de la
pensée cicétonienne» (Carlos Lévy, «Le mythe de la naissance de la civilisation chez
Cicéron »,dans Matheri.r e Philia, Studi in ancre di Marcello Gigante, Naples, Pubblicazioni
del Dipartimento di Filologia Classica dell'Università degli Studi di Napoli Federico II,
1995, n° 11, p. 155-168, ici p. 155).

23 J: M. David, Le Patronat judiciaire au dernier siècle de la république romaine, Paris-Rome,

École Française de Rome, 1992 ; C. Lévy, Cicero academicu.r, Paris-Rome, École Française

de Rome, 1992 ; L. Pernot, La Rhétorique de l'éloge dans le mande gréca-romain, Paris,

Instirut d'Études Augustiniennes, 1993 ; Fr. Cornilliat, « Or ne mens ». Cauleurr de l'éloge

et du blâme chez les «Grandr Rhétariqueurr », Paris, Champion, 1994 ; J. Lecointe, L'Idéal et

la différence. La perception de la perrannalité littéraire à la Renaissance, Genève, Droz, 1993 ;

M. Carruthers, Le Livre de la mémoire. La mémoire dans la culture médiévale, Paris, Macula.,

2002 ; B. Cassin, L'Effet .raphi.rtique, Paris, Gallimard, 1995.


19 AVANT-PROPOS DE LA PRÉSENTE ÉDITION XIII


en découle, sur la prudentia24. Les collègues latinistes, eux, n'ont guère
apprécié, à l'exception notable de Carlos Lévy. Je ne pouvais évidem-
ment m'attendre à ce qu'Alain Michel soit enchanté, tant je prends le
contre-pied de ses positions. L'inattendu a été la réaction très articulée
de Florence Dupont, dans L'orateur sans visage, essai sur l'acteur romain
et son masque25. Lire « le Pro Milone en fonction du De Oratore » (p. 89)
lui paraît une fausse bonne idée. C'est que sa description de la grande
réussite rhétorique est la suivante. L'orateur paraît, et sa gravitas est telle
qu'avant même d'ouvrir la bouche il a cause gagnée. Cela revient à tout
miser sur l'ethos ou image de l'orateur. Une telle idée, très courante dans
les années 2000, a l'avantage de faire le lien avec la sociologie, l'histoire
ou l'anthropologie, c'est-à-dire avec tout ce qui paraît désormais sérieux
en termes de disciplines universitaires26. Un autre avantage est de ne
rien dire sur les paroles mêmes de l'orateur :aucune analyse de discours,
aucune notion de dynamique. De façon logique, et en adepte affichée
d'Alain Michel, Florence Dupont pratique comme lui la mystique du
sublime et le mépris des techniques rhétoriques. Pour ma part, j'essaie
de penser ensemble techniques et sublime :l'opposition entre les deux
me paraît reconduire le grand partage que nous connaissons depuis le
xlxe siècle, entre les techniques d'un côté et l'esthétique de l'autre, dans
un romantisme indéfiniment continué.

À l'autre extrême, les philosophes se sont montrés bien plus réceptifs,
de façon là aussi logique. Étant dans la lignée de Castoriadis, Vincent
Descombes en particulier est très sensible à ma réhabilitation des émo-
tions dans le champ politique, tout comme à la question de la place des
grands principes dans le discours ou plus simplement dans une théorie
de l'action. De façon symptomatique, V. Descombes a beaucoup oeuvré
depuis les années 1990 pour remettre au premier plan la pensée « hié-
rarchisante » ou «récapitulative » de Louis Dumont, qui est aussi une
des clés de ce livre. Enfin, à la fois philosophe et rhétoricienne, mais

24 Les Audaces de la prudence. Littérature et politique aux xv~` et xvr~` siècles, Paris, Gatniet,
2009. Le lien entre les deux livres est le concept de consilium, celui de l'orateur comme
celui du dirigeant — la stratégie du général en chef, en grec stratèges.

25 Paris, PUF, 2000. Réaction, mais non réponse : le livre, très intéressant sut l'actia et
plus généralement l'agere, me vise à l'évidence mais ne me cite pas. (J'avais donné un
exemplaire du mien à F. Dupont, en mains propres, tout à mon admiration pour son
analyse magistrale du furor dans la Médée de Sénèque.)

26 Comme l'ouvrage cité de J: M. David donne une belle description sociologique de ce
qu'était à Rome un avocat ou patronus, il est aux yeux de F. Dupont (p. 91) « la meilleure
introduction à la rhétorique romaine et à la lecture des textes de rhétorique, qu'il s'agisse
des discours ou des traités théoriques ».

20 XIV LE SUBLIME DU «LIEU COMMUN»


en rhétorique contemporaine, Emmanuelle Danblon dans Rhétorique
et rationalité (2002) s'inspire de mon propre livrez', et en retour je fais
miennes sa vision des sophistes grecs et sa définition récente de la rhé-
torique. Comme en écho au titre de Castoriadis, L'institution imaginaire
de la sociéte28, la rhétorique est selon E. Danblon « la co-construction
fictionnelle d'un nous ».

Voilà, en trois mots, ce que je cherchais à dire en 1992, et que visait
ma fascination pour le mot même de commun. Construction : le nous n'est
pas un donné mais un construit, dans et par une co-construction entre
l'orateur et son auditoire, que signe un enthousiasme communicatif.
Fiction :non seulement on ne peut essentialiser le nous, mais il est, au
sens le plus fort du mot de fiction, le produit d'un art, la rhétorique,
et d'une opération technique, le discours. Nous :quand le discours n'a
pas pour horizon le collectif, il est décoratif, c'est un non-événement. Si
je retraduis cette définition dans mes termes, je dirais que le movere ou
kinèsis renvoie à la dimension la plus forte et la plus scandaleuse de la
rhétorique : la dynamique qui crée un collectif. Lors de ces cas extrêmes
que sont les grandes crises, tout cela ne peut se faire sans grande émotion
ni grand public :sans sublime ni «lieu commun ».

27 Rhétorique et rationalité. Essai sur l'émergence de la critique et de la perrua.rian, Bruxelles,

Éditions de l'Université de Bruxelles, 2002.

28 Paris, Le Seuil, 1975 ; cf. le titre célèbre de Benedict Anderson, Imagined Cammunitier,
Londres, Verso, 1983.

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