Skip to content

Avant-propos

  • Publication type: Article from a collective work
  • Collective work: La Grande Guerre des écrivains : études
  • Author: Vignest (Romain)
  •  
  •  
  • Pages: 9 to 10
  • Last edition: 2015
  • Collection: Encounters, n° 137
  • Subcollection: Twentieth and twenty-first century literature, n° 21

View all information ⮟

  • ISBN: 978-2-8124-4732-7
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4734-1.p.0009
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 01-20-2016
  • Language: French

  • Article from a collective work: 1/41 Next
Free access
Support: Digital
9

Avant-propos

Dans la conception française et républicaine de la nation, fondée, comme la théorisé Renan, sur ladhésion civique, le citoyen nhérite pas sans méditer, lhistoire ne saurait être transmise sans être pensée. Cest pourquoi lécole, plus que la famille, est en France le lieu où se forge la nation, le lieu de la mémoire certes, mais en même temps celui de la réflexion. Lécole se définit comme (et se doit, ou se devrait, dêtre) le lieu principal, fondamental et initiatique, hiératique et critique, de la transmission ; elle doit permettre, non latavisme, subi, mais ladhésion, intelligente, à un passé collectivement assumé et dont chacun de nous, doù quil vienne par ailleurs, est le dépositaire, continuateur dune œuvre queux-mêmes nos prédécesseurs avaient poursuivie. Entendons-nous bien : il ne sagit pas, surtout pas, dun « devoir de mémoire », victimaire-compassionel, à la mode dune époque veule qui, couchée devant une prétendue anankè économique, a renoncé à écrire lhistoire, mais découter, de comprendre, dexpliquer pour que la vie, et la mort, des hommes ne sombre pas dans le non-sens, pour quelle sinscrive et sexhausse dans cette longue phrase quest lhistoire dun peuple.

Ce « très long thème en cours », comme dirait Saint-John Perse, lécrivain – romancier ou historien, poète ou essayiste : nous ne sommes pas de ceux qui réduisent la littérature à un pur reflet delle-même et ignorent que Tacite est un poète et que Corneille est un historien – en est le plumitif. Inventer lexpression qui dit, ou qui fait résonner, la réalité la plus inouïe, quand au contraire les mots de la tribu lassourdissent, conjuguer lempathie et la distance, mettre le détail en perspective, le génie nécessaire de lécrivain permet seul que lexpérience particulière soit saisie à vif et portée à luniversel.

Il nest pas dhistoire sans écriture de lhistoire car il nest davenir quenté sur la compréhension du passé. Aussi nest-il de vrai citoyen que lettré, car cest par les textes quune nation se forge. Encore faut-il que lenseignement abouche les élèves aux grands textes pour les grandir de

10

leur substance. Quand la littérature sempare des événements pour en prononcer le sens intime, appert linanité des conceptions formalistes et lévidence dun enseignement humaniste, par nature centré sur lexplication de texte : elle est à elle seule une éducation à lappropriation et à la méditation. Elle exige également que les professeurs sans cesse se retrempent dans lexploration et lexégèse de notre patrimoine, quils connaissent la recherche et quils y participent.

Le présent ouvrage est à cet égard exemplaire, qui associe spécialistes émérites, jeunes chercheurs, professeurs agrégés du secondaire ou des classes préparatoires. Ses trente-cinq articles composent la somme de la recherche universitaire sur limpact (le mot, ici, convient) idéologique et esthétique de la Grande Guerre et sa représentation par la littérature : la première partie sintéresse aux écrits datant des cinq années de guerre ou témoignant de lexpérience directe de la guerre par leur auteur (à lexception de Genevoix étudié dans un article qui le confronte à Junger et Remarque), la deuxième rend compte du regard porté sur elle a posteriori. Si ce livre traite pour lessentiel de la littérature française, toute une section louvre sur celle dautres belligérants de la première guerre mondiale : Maghreb français, Allemagne, Angleterre, États-Unis, Italie, Serbie. Les auteurs abordés sont pour certains lobjet de recherches assidues, encore que la première guerre mondiale ne soit pas toujours, comme pour Aragon, laspect le plus fréquenté de leur œuvre ; dautres, tels que Roger Martin du Gard ou Georges Duhamel, sont depuis longtemps, et à tort, négligés. Nous avons voulu faire leur place aux écrivains dits « mineurs » et aux Poilus eux-mêmes, parce quils témoignent du traumatisme immense que fut la Grande Guerre et de lempressement scriptural à la sauver du non-sens. Empressement qui trouva très tôt son prolongement cinématographique, ici également abordé.

On nous reprochera certainement dinévitables lacunes, ou un ordre discutable. Apollinaire et Thibaudet, Céline et Camus, Cendrars et Valéry : ces quelques noms suffisent à dire la diversité quil nous a fallu rassembler, sans exclusive – tant cest merveille que lhorreur ait été transmutée.

Romain Vignest

Président de lAssociation
des Professeurs de Lettres

Article from a collective work: 1/41 Next