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Avant-propos
Sous la rature du mot barré : ­l’histoire

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  • ISBN: 978-2-406-06273-8
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06275-2.p.0009
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 10-11-2017
  • Language: French
Free access
Support: Digital
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Avant-propos

Sous la rature du mot barré : lhistoire

En proposant à un historien de préfacer ladmirable volume collectif quon va lire, Michèle Gally et Elsa Marguin-Hamon ne lui font pas seulement un honneur dont il espère seulement ne pas se montrer trop indigne. Elles le mettent au défi daller chercher lhistoire là où dordinaire on lattend moins, cest-à-dire au cœur même du problème de la langue. Cest bien de cela dont il sagit avec lhomme quon envisagera ici au prisme de ses archives : André Pézard, témoin, poète, savant et traducteur – soit, au sens plein du terme, philologue. Ce choix pour la lectio difficilior consiste donc à aller chercher lhistoire comme mot barré, sous la rature du texte.

Tout pourrait commencer en 1951, avec la leçon inaugurale que Pézard prononça au Collège de France. La loi du genre exigeait quil rende hommage à ses devanciers italianistes – ou du moins à ceux qui avaient abordé, au cours de leur enseignement, la question de la civilisation italienne. DEdgard Quinet à Paul Hazard, la filiation se disait par lintitulé de la chaire : « Histoire des littératures comparées de lEurope méridionale ». Mais dans son discours, André Pézard se plaît surtout à évoquer la figure admirée dAugustin Renaudet, son devancier immédiat, dont la chaire était intitulée « Histoire de la civilisation italienne ». Or voici comment il se définit par rapport à cet héritage : « Moi qui ai rayé de mon programme lhistoire, et qui de la civilisation nai gardé que ce qui sexprime par la littérature et se subordonne à elle1 ». Sa chaire aura donc pour nom : « Littérature et civilisation italiennes ».

Il serait évidemment inconvenant de surcharger cette biffure de commentaires psychologiques sur le « sujet barré » lacanien. On sait avec quelle délicatesse André Pézard glissa subrepticement dans son œuvre 10de glosateur – y compris, comme on le lira ici, au sein de sa Grammaire italienne quelques fragments de biographie oblique. Et comment ne pas se souvenir que sa vie, commencée « sous une pluie de feu », celle de la guerre mécanisée dune modernité devenue folle à force dêtre éprise delle-même, fut également « percée par la douleur » comme lexistence de Dante au seuil de sa Vita Nuova ? Je pense évidemment à la bouleversante incise, je ne trouve pas dautre mot, qui brise net lavertissement de son édition des œuvres complètes de Dante dans lédition de la Pléiade : « Pour quoi, pour qui jai entrepris ce labeur, ou disons mieux : cette folie quon me proposait, comment à mi-chemin elle tomba et parut brisée le 13 octobre 1959, puis fut relevée, pesamment, petitement, à partir du jour des Trépassés – cela nintéresse que moi, et deux ou trois personnes qui sen souviennent de reste2 ».

La biffure donc, davantage que la blessure, et la volonté pour lhistorien de se glisser sous la rature – ce qui est, je ny insiste pas, une définition un peu joueuse mais profondément juste de la littérature. Retenons donc juste ceci : dans lintitulé de la chaire dAndré Pézard, « Littérature et civilisation italiennes », un mot chasse lautre – la littérature recouvre lhistoire – mais un autre demeure : civilisation. Or ce nom désigne précisément la permanence : la civilisation est ce qui dure, ce qui endure et ce qui donne (selon les trois variantes de létymologie imaginaire du nom même de Dante). On pourrait discuter de cette prégnance du thème de la civilisation : lannée précédente, en 1950, Fernand Braudel avait inauguré une chaire intitulée « Histoire de la civilisation moderne » qui reprenait lintitulé de Lucien Febvre en 1933 et sera repris par celle dEmmanuel Le Roy Ladurie en 1973. À cette date, depuis trois ans, André Chastel enseignait sur une chaire intitulée « Art et civilisation de la Renaissance en Italie ».

Si lhistoriographie actuelle considère comme un legs fort embarrassant, parce que profondément ambivalent, cette notion historiographique de civilisation, il serait profondément déloyal (ou banalement anachronique) de ne pas la ramener au contexte de laprès-guerre. Dans léditorial du premier numéro de 1946 des Annales, Lucien Febvre se démarquait de la mélancolie spenglerienne : « Le problème nest même pas de savoir si notre civilisation, que nous continuons dappeler la 11civilisation, va mourir » écrivait-il, avant dajouter : « Il est de savoir quelle civilisation sétablira demain dans ce monde nouveau qui déjà sélabore au fond du creuset3 ».

Car cest bien dans cette conscience du malheur que se fonde lidée, tenace, que seule la défaite est civilisatrice : voici un des chiffres secrets de la conscience européenne – et voici pourquoi la notion de civilisation italienne est le précipité, ou le cristal, de la notion de civilisation européenne. Cest une autre manière, plus ramassée, plus précoce, plus belle peut-être, de dire la même chose. Et ce quelque chose se nomme aussi, paradoxalement, modernité. On songe évidemment ici à ce vers dHorace que goûtaient amèrement les humanistes italiens de la fin du xve siècle : Graecia capta ferum victorem cepit, « La Grèce conquise conquit son farouche vainqueur » (Épîtres, II, 1, v. 156). Il appartient au pays vaincu, tout auréolé de sa défaite, de civiliser lEurope entière.

Voici pourquoi, me semble-t-il, il y a une nécessité historique – liée à lidée même de civilisation, ou de civilisation italienne – à brosser le portrait collectif dAndré Pézard comme antimoderne. Son rapport à la langue, aux écarts de langue, exprime de ce point de vue des choix de traduction, mais aussi une certaine philosophie implicite du temps. Les essais rassemblés dans ce volume évoquent donc mezza voce la nostalgie des amitiés de guerre mais aussi lécriture de lhistoire comme deuil impossible de la littérature. Et de fait, lécriture de Pézard nous semble aujourdhui fréquemment tiraillée entre lentraînement poétique et la retenue philologique. Parce quelle consiste en une violence faite à la langue, la tentation littéraire dAndré Pézard est sans doute profondément liée à lexpérience des tranchées. Telle est lhypothèse que suggèrent, je crois, les travaux que compose ce volume.

Il me semble que se noue ici, au moment même où seffondre cet « aventureux espoir4 » placé dans le nom même de civilisation, cette triangulation impossible entre histoire, langue et littérature. Nous autres à Vauquois : nous les autres, nous comme les autres, les autres en nous – voici ce que donne à entendre, en langue, cette expression faussement banale. Cest donc de lépreuve du nous dont il est question, de la mise 12à lépreuve du nous dans les situations extrêmes. Et de lInferno, bien entendu, comme grande forge collective de ce nous – nous qui avons vécu lenfer. Que lœuvre de lAlighieri puisse sentendre comme un contre-chant de lEnfer moderne, tous les lecteurs de Primo Levi en sont convaincus – et comment ne pas penser ici à ce bouleversant chapitre de Si cest un homme intitulé « Le chant dUlysse » qui exprime de manière poignante la ténacité et la fragilité de la mémoire humaine.

Considérer en historien la figure dAndré Pézard, cest donc aussi le restituer dans un portrait de groupe. Le traducteur de Dante fait partie des quarante-deux intellectuels combattants que Nicolas Mariot a sélectionnés pour décrire la manière dont des intellectuels rencontraient le peuple dans les tranchées, mettant ainsi en doute cette vérité dévidence de la génération du feu, communauté combattante célébrée par lunion sacrée5. Car ce groupe est aussi, et peut-être surtout, celui des hommes de savoir au travail de leur œuvre. Se faire les commentateurs du commentateur, gloser ses gloses, se pencher vers les annotations, les ratures et les remords, considérer une histoire matérielle du travail intellectuel à partir de ses vestiges, cest-à-dire des traces matérielles quil laisse (ou quil dépose, pour reprendre une expression archivistique) : telle est la tâche qui nous incombe désormais, si nous ne souhaitons plus nous contenter dune historiographie hors-sol, désincarnée, dédaigneuse de la réalité des pratiques collectives. Loin du fétichisme de lautographe ou de la piété accordée à la parole du témoin, ce « tournant archivistique » vise moins à brosser la chronique des scrupules dun auteur quà tenter dapprocher la fabrique de lœuvre elle-même, qui sexprime dans la matérialité même des archives6.

Sans doute convient-il ici de préciser un point : lexpression « Fonds X » est toujours illusoire en ceci quelle suggère une totalité documentaire qui nest pas encore – et ne sera probablement jamais – accessible au chercheur. Voici pourquoi il est heureux quune telle entreprise sachève par un catalogue raisonné et dynamique des archives Pézard – ou plus précisément de Pézard en ses archives. Aussi la première tâche de lhistorien est-il de faire le plus minutieusement possible lhistoire de la constitution même de cette ressource archivistique. Car lon sait bien que celle-ci documente 13dabord (mais pas uniquement) lintention de ceux qui lont placée là. Et en premier lieu dans le cas présent André Pézard, archiviste de lui-même et historien de sa propre renommée, le premier dune série dacteurs à décider de ce qui devait être conservé et de ce qui pouvait être consulté, se constituant de la sorte un tombeau de papier dont la forme peut être vue, en elle-même, comme une manière dautoportrait de lérudit au travail, ainsi que le montre fort bien Elsa Marguin-Hamon à la fin de ce volume.

De ce point de vue, il me semble quun de ses apports remarquables est dapprocher au plus près le bon usage de la philologie, de jouer avec probité de la mise en tension entre lunité de lœuvre et la certitude que le texte est un moteur à engendrer des variantes. André Pézard, nous dit-on, usait de largument contextuel dans le raisonnement philologique, ne renonçant jamais à chercher une base historique sous le symbole. Ce qui a le plus vieilli, sans doute, dans la philosophie implicite dAndré Pézard – et cest bien delle dont il sagit ici, dès lors que la principale leçon des archives intellectuelles est de rendre visible ce que Pézard fait réellement quand il fait ce quil fait – réside dans la certitude de la beauté équilibrée de lœuvre dart et dans lidée que cet équilibre est toujours à défendre par le travail de linterprétation. Cest le suspens de la thèse sur le quinzième chant de lInferno : il faut sauver lœuvre. Or cette unité – qui est, on le comprendra en lisant les textes ici réunis, au cœur de la certitude implicite de Pézard – ne se conçoit quen forme de langage.

Voici pourquoi on peut, en dernière analyse, défendre lidée un peu paradoxale que le vrai mot raturé dans son intitulé de chaire est le mot de « langue » – que lon trouve dans la longue tradition des chaires intitulées « Langues et littératures ». Quest-ce donc que la langue italienne ? André Pézard répondait dès les premiers mots de sa leçon inaugurale au Collège de France : « la plus spirituelle manifestation dun mode de vie très humain et très savant, qui est la civilisation italienne7 ». Voici pourquoi De léloquence en vulgaire est un traité politique : Dante y propose une unité linguistique dun genre nouveau, qui nest ni le retour à lidiome premier (lhébreu), ni lusage dune langue savante construite par consensus entre les docteurs de plusieurs peuples, mais une unité dynamique qui se fabrique à partir des pratiques poétiques8.

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Car Dante fut le grand poète – et le grand philosophe laïc – de la dignité de la construction politique du nous. Et cest sur ce point que lon retrouve André Pézard et son premier essai sur le Convivio, qui montre comment Dante ne se contente pas dappeler à une vulgarisation de la philosophie, mais en renverse lordre hiérarchique, plaçant la raison pratique au sommet de la connaissance, qui est la tâche collective de lhumanité. Car, et voici lintuition éblouissante du poète, il ny a pas dunité de lespèce humaine hors de cette activité de pensée, commune à tous et nécessairement politique9.

LItalien de Dante nétait pas sa langue maternelle – dailleurs, il ne dit pas quelle est maternelle mais coniutiva, elle est la langue dans laquelle se sont parlé ses parents, qui les a conjoints. Lui naît de ce nous, mais doit creuser dans cette langue un lieu où elle devient étrangère à elle-même. Nous autres. Voyez comme se conjoignent désormais toutes les questions que lon vient dévoquer – intimes, politiques, historiques, linguistiques et littéraires. Voici en quoi Dante est enchanteur, envoûteur, magicien. Stéphane Mallarmé écrivait dans Magie, 1893 : « je dis quexiste entre les vieux procédés et le sortilège, que restera la poésie, une parité secrète » et cette parité, commentera Sartre, fait du poème « une chambre obscure où les mots se cognent en rondes, fous10 », tout à leur tentative incantatoire de faire surgir lêtre dans la disparition du langage. André Pézard était à Vauquois en 1916, où les bords nets de ce qui cernait civilisation, histoire, langue et littérature avaient volé en éclats. A-t-il voulu poétiser ce brouillard épais en cette « brume heureuse qui donne la sensation du lointain11 » ? Si cétait le cas, il ne susciterait plus chez nous quune révérence polie. Mais il y a autre chose, que la leçon des archives permet dentrevoir et qui noué à larchaïsme, porte le beau nom quAndré Pézard mettait au seuil de son commentaire de la Vita Nuova : celui de commencement.

Patrick Boucheron

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Ce travail naurait pas été possible sans le concours actif de Sylvie Pézard, Daniel Roche et Olivier Roche. Outre le don des archives Pézard quils ont choisi de rendre par là-même largement accessibles, leur témoignage a permis déclairer dimportants aspects du fonds, de comprendre des allusions, de restituer lidentité de personnages ou de correspondants énigmatiques. Cest à la gentillesse, à la disponibilité et à lintelligence sensible et avisée de ces trois donateurs que ce volume est dédié.

1 André Pézard, « Leçon inaugurale », dans Pierre Toubert et Michel Zink dir., Moyen Âge et Renaissance au Collège de France, Paris Fayard, 2009, p. 431-449 : p. 446.

2 André Pézard, « Avertissement », dans Dante, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1965, p. xlv.

3 Lucien Febvre, « Face au vent. Manifeste des Annales nouvelles », Annales, économies, sociétés, civilisations, 1946, 1, p. 1-8 : p. 3.

4 André Pézard, La rotta gonna. Gloses et corrections aux textes mineurs de Dante. T. I. Vita nova, Rime, Convivio, Florence, Paris, Sansoni, Marcel Didier, 1967, p. 5.

5 Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918 : les intellectuels rencontrent le peuple, Paris, Le Seuil (« Lunivers historique »), 2013.

6 En ceci lentreprise sapparente à celle tentée dans Patrick Boucheron et Jacques Dalarun dir., Georges Duby, portrait de lhistorien en ses archives, Paris, Gallimard, 2015.

7 André Pézard, « Leçon inaugurale », op. cit., p. 431.

8 Dante, Léloquence en vulgaire, éd. et trad. Anne Grondeux, Ruedi Imbach et Irène Rosier-Catach, Paris, Fayard, 2011.

9 Je me permets de renvoyer sur ce point à Patrick Boucheron, Au banquet des savoirs. Éloge dantesque de la transmission, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2015.

10 Jean-Paul Sartre, « Orphée noir » [1948], repris dans Situations III, Paris, Gallimard, 1949.

11 André Pézard, « Avertissement », op. cit., p. xiii.

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