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Comptes-rendus de lecture

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  • ISBN: 978-2-406-08061-9
  • ISSN: 2554-9073
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-08062-6.p.0199
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 25/05/2018
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
199

Outiller les parcours professionnels. Quand les dispositifs publics se mettent en action, Sophie Bernard, Dominique Méda, Michèle Tallard (dir.), P.I.E. Petre Lang, Bruxelles, Série « Travail et société », no 81, 2016, 286 p.

Jacques Freyssinet

IRES

Deux ouvrages viennent dêtre publiés sur la base des contributions présentées lors dun colloque international organisé à luniversité Paris Dauphine en juin 2014. Leur objet commun est lanalyse de la mise en œuvre des dispositifs publics dans le champ de lemploi et de la formation. Le premier ouvrage met laccent sur les institutions et les outils daccompagnement des chômeurs qui apparaissent comme de plus en plus dominés par limpératif de lactivation1 ; le second, dont nous rendons compte ici, est centré sur limpact que les dispositifs publics exercent sur les métiers, les carrières, les identités professionnelles ainsi que sur le contenu du travail et la signification qui lui est accordée. Il nest pas possible de détailler lapport des dix-sept contributions réunies dans ce volume2. En revanche, quelques enseignements transversaux sen dégagent de façon convergente.

Une gouvernance multi-niveaux et multi-acteurs

La notion de « dispositif public » pourrait renvoyer à limage dun État centralisateur concevant des outils dapplication universelle dont la mise en œuvre serait assurée uniformément par ses administrations déconcentrées. Les expériences analysées par les auteurs illustrent la complexité des interactions entre les différents niveaux : les normes et les fonds structurels de lUnion européenne, les programmes des 200différents ministères compétents (Travail, Éducation nationale, Affaires sociales…), les compétences des Régions, des Municipalités ou de divers acteurs implantés à léchelle des territoires. Ainsi, en 2005, lorsque la loi crée les « programmes de réussite éducative » pour lutter contre les inégalités de parcours scolaires dans les quartiers dits « prioritaires », un nouveau métier doit être créé, celui de coordonnateur du programme à léchelle du territoire3. Depuis lorigine, les politiques de la ville « se veulent transversales, interministérielles et partenariales au niveau local avec les collectivités territoriales et le maillage dassociations locales » (p. 29). Les coordonnateurs ou coordonnatrices doivent donc inventer leur métier : comment construire une légitimité en tant quagents dune transversalité institutionnelle et en tant quintermédiaires entre les parents et les différents intervenants spécialisés (enseignants, travailleurs sociaux…). Face à un rôle prescrit, ils utilisent la marge dinterprétation dont ils disposent pour dessiner diverses « configurations dengagement » au sein du réseau, toujours hétérogène, parfois conflictuel, où ils se situent.

Les modes d appropriation, d aménagement,
de contournement des dispositifs

À la tripartition commode qui distingue entre un décideur-concepteur, un opérateur simple exécutant et un « bénéficiaire » docile, les contributions opposent une analyse des interactions complexes entre les objectifs, les intérêts et les comportements des différents acteurs. De ce fait, un même dispositif engendre des modes dusage multiples aux effets souvent opposés. Ainsi, alors que la nature et le contenu des accords de GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) sont très précisément définis par la loi, les études de cas4 révèlent un panorama contrasté. En croisant deux critères, dune part, le caractère offensif ou défensif de laccord, dautre part, son orientation dominante vers la mobilité interne ou externe, les auteurs construisent une typologie des stratégies dentreprise, plus ou moins influencées par la qualité du 201dialogue social. Un dispositif formellement normé se révèle dune grande plasticité entre les mains des acteurs. Dans le même sens, une contribution met en évidence comment le régime dautoentrepreneur, bien loin de son idéologie fondatrice, peut devenir un cadre où prennent place des « rapports sociaux de sexe5 ». Pour des femmes qui appartiennent à un ménage où laisance financière est apportée par le revenu du conjoint, lautoentrepreunariat offre un prolongement identitaire indépendant de son apport économique qui nest souvent que symbolique : « il constitue ainsi un outil de renforcement de lordre du genre dautant plus pernicieux quil se fait sous légide de la liberté dentreprendre » (p. 186).

Formations, certifications métiers, carrières :
des enchaînements inattendus

Il existe un consensus sur le fait quun mode daccès aux métiers qui est assuré par des formations qualifiantes et reconnues, constitue à la fois une garantie de compétence et demployabilité, une protection contre les sélections arbitraires, un socle didentité professionnelle partagée. Certaines expériences font apparaître des dynamiques moins positives. Prenons lexemple des concierges des hôtels de luxe6. Cétait un métier qui couronnait une carrière après un recrutement au bas de léchelle et un long apprentissage sur le tas. Lévolution de son contenu et lélargissement de ses fonctions conduisent à la création dun diplôme de niveau IV dont on pourrait supposer quil renforce lidentité professionnelle des concierges. En pratique, cette création apporte une contribution majeure à une transformation du modèle. Alors quil constituait létape finale valorisée dune carrière empruntée au départ par des jeunes dorigine populaire, le métier de concierge devient une position intermédiaire dans une trajectoire qui conduit vers les emplois de direction avec un recrutement de jeunes diplômés issus des classes moyennes. Paradoxalement le diplôme, « en écourtant tendanciellement la durée dengagement dans la carrière », pourrait « fragiliser le prestige du métier » (p. 52). Un exemple bien différent des effets inattendus dune réforme de la formation sur la genèse des carrières est fourni par 202la création des Instituts régionaux dadministration7. Lobjectif initial était en 1966 dintroduire, au niveau intermédiaire de la hiérarchie, un corps unifié et homogène dattachés qui, par leur mobilité transversale, seraient des vecteurs de la réforme de lÉtat en réduisant le cloisonnement vertical des administrations. Or en 2007 une réforme de la scolarité crée, après six mois de tronc commun, un classement intermédiaire qui commande la répartition entre trois filières (administration centrale de lÉtat, administration territoriale de lÉtat, administration scolaire et universitaire). Alors que ces trois filières sont, dans lesprit des élèves, clairement hiérarchisées quant à leur prestige et leurs perspectives de carrière, le classement intermédiaire donne un net avantage aux élèves issus du concours externe sur ceux qui proviennent du concours interne. Derrière la logique « objective » et méritocratique des concours et des classements, il apparaît que la hiérarchie des carrières futures reproduira celle des origines sociales.

L évaluation : hégémonie et perversités

Un autre thème transversal est présent dans de nombreuses contributions : la mise en cause des impacts négatifs dune évaluation omniprésente réduite à la construction dune batterie dindicateurs quantitatifs defficacité et defficience. En premier lieu, elle absorbe une quantité considérable du temps des opérateurs soumis aux exigences permanentes du reporting alors quils sont par ailleurs sommés de se consacrer à la construction et au suivi de parcours individualisés. En second lieu, elle engendre une infinie variété de techniques de contournement et de manipulation de linformation, qui parfois supposent lassentiment, voire la complicité des « bénéficiaires ». Mais, de manière plus profonde et plus redoutable, elle transforme les comportements : il faut faire du chiffre pour satisfaire les objectifs imposés ce qui induit un rétrécissement des activités et un écrémage des clientèles. La meilleure illustration en est donnée par les méthodes dévaluation du travail universitaire mises en place au Royaume-Uni8. Au départ, il ne sagit que dune méthode dévaluation des centres de recherche universitaires pour introduire une 203clé de financement selon les résultats. « La consécration de la publication comme valeur académique ultime (accélère) la recomposition de la hiérarchie des tâches du travail universitaire » (p. 220). Limpératif de lobtention de crédits conduit les universités à recruter et à hiérarchiser les enseignants et à programmer leur travail selon leur apport en termes de publications porteuses de points. Historiquement, la fonction des universitaires était lenseignement tandis que la recherche constituait une activité discrétionnaire ; désormais, la publication est le critère central tandis que lenseignement et ladministration deviennent des charges concentrées sur les « research passive ». La recherche change de statut : « du travail à côté au travail à coter » (p. 228). Cest la conception même du métier et de la carrière universitaire qui est profondément transformée.

Ces observations ne conduisent évidemment pas à un rejet de lévaluation. Lattribution de ressources publiques entre des usages alternatifs doit être soumise à des procédures qui permettent de vérifier le respect des priorités explicitement définies ainsi que labsence dinjonctions contradictoires, de concurrences stériles entre opérateurs, dincohérences et de gaspillages. Le message de louvrage en ce domaine est de rappeler que lévaluation des processus est aussi importante que celle des résultats, que des indicateurs qualitatifs sont indispensables pour combattre les effets pervers du quantitatif pur. Ceci implique aussi labandon dune vision purement hiérarchique et descendante de la mise en action des dispositifs publics. Il sagit à lopposé de se situer « dans une perspective dynamique dans laquelle les acteurs se réapproprient les dispositifs, les aménagent, les contournent, les réinterprètent » (p. 23).

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Temps de travail et travail du temps, sous la direction de Sylvie Monchatre et de Bernard Woehl, Publications de la Sorbonne, 2014.

Jean-Yves Boulin

Chercheur associé, Université Paris Dauphine, PSL Research University,

CNRS, UMR 7170, IRISSO

Cet ouvrage consacré à la question du temps, des rythmes et des temporalités sinscrit dans un contexte de publication de nombreux ouvrages dédiés aux questions de temps et des temporalités appréhendés dans une perspective daccélération et de confrontation des individus aux phénomènes de désynchronisation des temps sociaux et de pénurie temporelle : Aubert (2009), Rosa (2012 et 2013), Royoux et Vassalo coord. (2013), Finchelstein (2010), Bouton (2013)… Sil sinscrit également dans cette perspective, louvrage de Monchatre et Woehl se différencie de ceux qui viennent dêtre cités dans la mesure où il prend pour appui de son analyse les transformations du temps de travail, sujet quasiment tabou en France depuis la mise en œuvre des 35 heures au tournant des années 2000. Il vise à explorer les relations entre temps et travail dans un contexte de transformation de lorganisation du temps de travail, sujet qui, au moment de la rédaction de cette recension, recouvre une actualité brûlante du fait de lapprofondissement de la réforme du code du travail – initiée en 2016 avec la loi El Khomri – et dont les incidences sur larticulation entre temps du et au travail dun côté et les autres temps sociaux de lautre seront à nen pas douter majeures.

Les objectifs annoncés dans le texte introductif sont les suivants :

approfondir les liens entre temps et travail : « comment le temps nous travaille-t-il nous et nos sociétés à partir du temps demandé par le travail ? » (p. 9),

saisir les transformations du travail et leurs incidences sur les autres temps sociaux « les transformations du travail par le temps 205et du temps par le travail » (p. 10) et analyser comment sopère la synchronisation de temporalités sociales hétérogènes.

Le positionnement au regard de lanalyse des temps sociaux est que le temps de travail demeure structurant des autres temps sociaux puisque les coordonnateurs parlent dun ordre temporel né à partir du travail. De ce point de vue, notons demblée que lhypothèse qui parcourt louvrage est que le temps de travail est désormais un temps qui échappe à la régulation politique et est de plus en plus soumis à la logique du marché. Au-delà de lidée avancée dans la littérature depuis le tournant des années 1990 que le temps de travail est désormais une variable dajustement au regard de la flexibilité productive et de lemploi, le présent ouvrage va plus loin en affirmant la « fin du temps de travail comme norme de protection » (p. 154) voire même la « fin du temps de travail » (p. 155).

Louvrage est structuré en trois parties qui rassemblent en fait les contributions dauteurs à une série de séminaires organisés par les coordinateurs de louvrage à lUniversité de Strasbourg. De ce fait, louvrage présente les défauts et les qualités inhérents à cette méthode de travail. Dune part, une cohérence pas toujours assumée entre les objectifs affirmés et certaines contributions à louvrage, tandis que, de lautre, la multiplicité des angles dattaque permet un enrichissement de lanalyse. Il en va ainsi de la seconde partie, intitulée « Les temporalités de la qualification » qui a le mérite de faire entrer les questions de formation et de qualification dans la composition du temps de travail, ce qui est plutôt novateur et heuristique, mais a le défaut de ne pas en tirer les enseignements au regard de larticulation entre travail et temps, notamment sagissant de la problématique de la formation tout au long de la vie. Quelles incidences sur la notion de temps de travail, sur sa composition organique ? Quels impacts, positifs et négatifs, sur larticulation entre les temporalités sociales ? Quels dispositifs institutionnels pour garantir les transitions entre ces différentes temporalités ?

La première partie « Le travail du temps », sinscrit dans la dynamique évoquée plus haut de travaux sur le temps qui se sont égrenés depuis deux décennies et qui insistent sur lenfermement de nos horizons temporels dans un présent étriqué qui, de plus, est caractérisé par une sorte dentropie temporelle appréhendée à travers les notions de vitesse 206(Harvey, Virillo) et daccélération (Rosa). Deux contributions – Pascal Michon et Alexandra Bidet – visent donc à éclairer la relation entre le présent et la présence (dans la foulée des travaux dHenri Lefebvre) à travers un décryptage de la notion de rythme qui serait susceptible déclairer le travail du temps. Ce sont là deux contributions de nature épistémologique qui sont dun grand intérêt même si lon peut sinterroger sur la nécessité (dans la contribution de Pascal Michon) de vouloir substituer la notion de rythme à celle de durée à propos du temps de travail (ce dernier nest-il pas justement fait de durées et de rythmes ?). La mobilisation des enquêtes emploi du temps ou de celles relatives aux conditions de travail est de ce point de vue éclairante, en faisant ressortir, au-delà dune tendance séculaire à la réduction du temps de travail, lévolution non linéaire et différenciée selon les catégories sociales et le genre, de la durée du travail et sa relation avec un double processus dintensification et de densification (Eurofound, 2016). Les données comparées permettent notamment de mettre en évidence les liens entre dun côté des modalités différenciées de régulation du temps de travail (régulation collective par la loi ou convention de branche, régulation à léchelon de lentreprise, voire de gré à gré comme au Royaume-Uni à travers le zero hour contract), et de lautre des profils nationaux de distribution du temps de travail très contrastés attestant dinégalités de genre ou sociales. Par ailleurs, on peut repérer chez ces deux auteurs, une tendance forte à mettre laccent (de façon positive ici, alors quelle est plutôt perçue de façon négative chez les auteurs de la troisième partie) sur le rôle de ces notions de rythme (Michon) et de style (Bidet) dans le processus dindividuation. On peut alors leur faire le reproche de ne pas aborder la question de larticulation entre le temps de travail et les rythmes collectifs qui structurent lorganisation temporelle des sociétés (Boulin, 2008), pas plus que celle des liens entre la régulation collective du temps de travail et les « choix » ou trajectoires individuels. De la même manière, tout à son objectif de remettre en question la mesure du travail par le temps, François Vatin affirme que « le travail nest pas du temps » (p. 74) alors que lon peut aisément démontrer que le travail, cest aussi du temps. La contribution de Thierry Pillon est quelque peu en décalage au regard des autres papiers, mais elle apporte témoignage et appui émotionnel à ce que le travail accumulé par le temps fait aux corps des individus en procédant à une analyse de récits autobiographiques 207douvriers qui permettent dappréhender les temps vécus du travail et leur articulation avec le hors travail.

La seconde partie, intitulée « Temporalités de lexpérience » vise à mettre en évidence « ce que le temps fait aux qualifications » (p. 97), notamment le processus de dilution des qualifications au profit de la notion de compétence qui entre en cohérence avec la mise en coupe réglée des dispositifs dencadrement du travail par le marché affirmée par plusieurs contributeurs. Si la contribution de Marcelle Strobants sinscrit bien dans la perspective annoncée en mettant en évidence la contraction des temps dapprentissage et de formation ainsi quune décollectivisation des conventions, témoignage de la mise en lumière du processus dindividualisation à lœuvre depuis trois décennies, force est de reconnaître que les trois autres en sont quelque peu éloignées. Celle de William Gasparini et Lilian Pichot dun côté ainsi que celle de Emmanuelle Leclerq de lautre ont plus pour objet de voir, pour la première, comment des individus formés dans un cadre institutionnel voient leur légitimité battue en brèche par lévolution structurelle du secteur (sport), la seconde, comment un individu peut reconquérir une légitimité en discriminant entre plusieurs temporalités de son activité pour la reconstruire à partir dune articulation entre une ou plusieurs de ces dimensions avec lensemble des temporalités de lactivité (le cas de responsables HQSE9 dans lindustrie agroalimentaire). La dernière contribution, celle de Michèle Tallard, est de nature plutôt historico-descriptive en montrant lirrésistible mouvement de la qualification vers la compétence et celui de la dilution des normes collectives au profit de lindividualisation des parcours professionnels dans un contexte daffirmation de la notion de flexicurité. Reste que le lien de cette partie avec la problématique de louvrage, celle relative aux articulations entre temps et travail, notamment ici lincidence sur les façons nouvelles denvisager le temps de travail (singulièrement, son organisation et sa régulation tout au long de la vie) nest pas réellement instruit.

La troisième partie « Temps de travail et conflits de temporalités » comporte cinq contributions dont deux traitent de la façon dont lévolution des normes du temps de travail ont créé les conditions de ce conflit des temporalités. Celle de Jens Thoemmes retrace les évolutions qui ont caractérisé la déconstruction de la norme protectrice du temps de travail 208pour se concrétiser en cet oxymore quil nomme « norme variable » qui signe lhégémonie des marchés en matière de régulation du temps de travail. Face à ce constat dune dilution du temps de travail induite par la variabilité des normes, il confronte trois modalités pour y faire face (limiter, domestiquer, changer de paradigme) ouvrant ainsi des pistes au regard de lavenir du temps de travail.

La contribution de Paul Bouffartigue dépasse, avec la notion de disponibilité temporelle, le seul champ du travail professionnel pour en saisir les articulations avec le hors-travail, singulièrement lemprise du premier sur le second. Il propose une critique du dualisme temps de travail / temps libre pour orienter la réflexion sur la construction dun pouvoir dagir dans et hors du travail professionnel à travers la constitution de droits collectifs de nouvelle génération susceptibles de réguler (résoudre ?) le conflit entre temps professionnel et temps personnel, orientation qui vient quelque peu en contradiction avec sa critique du dualisme de lapproche du conflit des temporalités. Florence Jany-Catrice vient redoubler lanalyse précédente relative à la disponibilité temporelle dans les métiers du care (travail domestique externalisé ici, aides-soignantes dans la contribution de Bouffartigue) en insistant sur sa dimension sexuée déjà mise en évidence ailleurs par François-Xavier Devetter. La contribution de Patrick Cingolani, tout en étant dans une continuité thématique avec celle de Jany-Catrice, introduit une note qui entre en complémentarité avec laffirmation de la centralité du travail qui est au point de départ de louvrage, puisquil y plaide pour que soit reconnue la dimension affirmative du hors travail sans remettre en cause le rôle structurant opéré par le temps de travail. Enfin, la contribution de Henri Eckert appréhende ce conflit des temporalités en analysant le processus qui a conduit dune sanctuarisation progressive dun temps réservé aux études durant les xixe et xxe siècles à la coexistence de ce dernier avec un temps de travail devenu nécessaire pour financer le cursus universitaire des étudiants. Cohabitation qui génère, on le sait, des conflits temporels, puisque de nombreuses études ont montré quau-delà dune certaine durée, le temps de travail impacte négativement les succès aux examens (Beffy, Fougère, Maurel, 2009).

Le papier conclusif de Matéo Alaluf revient sur le fait que lon ne peut isoler lactivité des conditions de son exercice, cest-à-dire, du statut demploi, de la rémunération, du temps de travail mais également de la formation et de la vie hors-travail. Pour lauteur ce sont 209les conditions dexercice de lactivité, appréhendées dans ce sens large incluant lenvironnement social et culturel du travail, plus que lactivité elle-même, qui opèrent un rôle central dans lanalyse du travail.

Au total, louvrage coordonné par Monchatre et Woehl met en lumière deux éléments essentiels : tout dabord le fait que la conception industrialiste, issue de la sédimentation, historiquement située, dun régime taylorien/fordiste, est une impasse dès lors que lon veut comprendre ce quest le temps de travail aujourdhui ; ensuite que lappréhension des rapports entre temps et travail suppose dintégrer le hors travail, les temporalités des autres activités dont les structures sont débitrices des valeurs que chacun de ces temps véhiculent. De ce dernier point de vue, il est dommage que lanalyse nait pas été élargie aux temporalités générées par les horaires publics et privés (y compris ceux des transports) appréhendées à léchelle du territoire.

Références bibliographiques

Aubert N., 2009, Le culte de lurgence. La société malade du temps, Paris,Flammarion.

Beffy M., Fougère D., Maurel A., 2009, « Limpact du travail salarié des étudiants sur la réussite et la poursuite des études universitaires », Économie et statistique, vol. 422, p. 31-50.

Boulin J.-Y., 2008, Villes et politiques temporelles, Paris, La Documentation française.

Bouton C., 2013, Le temps de lurgence, Lormont, Le bord de leau.

Devetter F.X., 2006, « La disponibilité temporelle au travail des femmes : une disponibilité sans contrepartie ? », Temporalités[En ligne], 4 | 2006, mis en ligne le 29 juin 2009, consulté le 13 novembre 2017. URL : http://temporalites.revues.org/366;DOI:10.4000/temporalites.366

Eurofound, 2016, Working time developments in the 21st century: Work duration and its regulation in the EU, Publications Office of the European Union, Luxembourg.

Finchelstein G., 2011, La dictature de lurgence, Paris,Fayard.

Rosa H., 2010, Accélération : Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte.

Rosa H., 2012, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris,La Découverte.

Royoux D., Vassalo P. (coord.), 2013, Urgences temporelles. Laction publique face au temps de vivre, Paris, Éditions Syllepse.

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La CFDT sociologie d une conversion réformiste, Cécile Guillaume (dir.), PUR – 2013.

Jean-Marie Pernot

Louvrage dirigé par Cécile Guillaume constitue une nouvelle contribution à la connaissance de la CFDT, une centrale syndicale qui ne cesse depuis son origine dintéresser les chercheurs et qui se trouve aujourdhui au cœur du système de relations professionnelles français.

Ce livre collectif est constitué de quatorze chapitres réalisés par une quinzaine de sociologues et politistes, spécialistes des relations professionnelles. Disons tout de suite que louvrage allie dans un juste équilibre une connaissance en profondeur, construite pour certains dans une familiarité de longue durée avec cette centrale et une distance critique qui ne tait ni les difficultés ni les contradictions auxquelles se heurtent la CFDT dans ses différentes tentatives. On apprend donc sur la CFDT mais aussi sur les conditions plus générales de laction syndicale en France en éclairant la manière dont cette organisation apporte des réponses originales à des problèmes connus aussi par dautres centrales.

Le livre est découpé en trois parties : la première « Redéfinir les frontières de lorganisation » sintéresse au nouveau périmètre idéologique (ou la nouvelle vision du monde si on naime pas ce terme) qui accompagne ou qui a rendu nécessaire la reformulation de la stratégie de la CFDT, la fameuse « conversion réformiste » qui avait déjà fait lobjet dune enquête et dun ouvrage récent du Cevipof en 2012 (Barthélémy et alii, Le réformisme assumé de la CFDT, Presses de sciences po). Dans le chapitre douverture, N. Defaud reprend la substance de sa thèse et de louvrage qui en est issu pour montrer le déplacement sociologique du groupe dirigeant de la CFDT au cours du processus de « conversion », une « conversion sans convertis », affirme-t-il. Les deux chapitres suivants sont consacrés au rapport à la sphère mouvementiste, lun relatif aux mobilisations altermondialistes (M. Ancelovici), lautre aux mobilisations féministes (P. Le Brouster). Les auteurs montrent la distance prise par 211la CFDT à légard de ces mouvements, en rupture avec les choix de la période antérieure qui la voyait plutôt sépanouir dans le soutien aux « nouveaux mouvements sociaux », creuset de la société civile.

La deuxième partie met les mains dans la machine, elle montre, parfois dans le détail, le travail de la CFDT sur elle-même, la recherche des adhérents (C. Guillaume, S. Pochic), les tentatives dimplantations dans les PME (F. Rey), lévolution des structures professionnelles et, notamment les difficultés à « bouger » les lignes tracées par les fédérations, ici léchec de la fusion entre les fédérations de lénergie et de la chimie (A. Thomas) ; la professionnalisation des militants de terrain (S. Nicourd) ; la formation et la reconversion de ses responsables (réussites et échecs) avec une interrogation sur la singularité de la « carrière » de permanent (C. Guillaume) et un examen attentif et périodisé de la reconversion des dits permanents (S. Pochic).

La troisième partie montre la déclinaison du répertoire réformiste en insistant sur la part prise par la négociation collective dans la démarche cédétiste avec ses corollaires : le centrage sur lentreprise (E. Béthoux, A. Jobert), la nécessité déquipement des équipes, donc les « outils », le recours à lexpertise par exemple (P. Cristofalo) ou les usages du droit (A.-S. Bruno et C. de Froment). A. Conchon souligne le relatif délaissement de la représentation des salariés au sein des conseils dadministration des grandes entreprises cependant que M. Gantois tente de restituer la généalogie de la référence à la négociation collective à travers la formation syndicale et lapport des sociologues historiquement proches de la centrale.

Là où louvrage de Barthélémy et alii sintéressait aux représentations des adhérents, celui-ci sattache davantage à ceux qui font fonctionner lorganisation au quotidien : dirigeants, militants, permanents, activités de secteur, etc. Appréhendées de manière horizontale, les contributions se situent entre deux paradigmes : celui de la conversion, cest-à-dire une mue progressive entre deux périodes, la première étant celle des « années 68 », la seconde sépanouissant dans la deuxième partie des années 80 jusquà aujourdhui, et le paradigme de la continuité qui, pour se justifier, doit remonter plus loin, chercher avant même la transformation de 1964 (le passage de la CFTC en CFDT), ce qui éclaire un parcours certes un peu heurté mais où, finalement, linvariant lemporte sur le disruptif. Le processus historique résulte probablement dune tension 212entre ces deux dimensions, comme le suggérait Martine Barthélémy dans louvrage déjà cité du Cevipof. La coordinatrice de louvrage a la sagesse de ne pas trancher mais de mettre dans une perspective prudente les parties de ce grand tout analysées par les contributeurs.

On ne décrira pas plus avant le contenu de chaque contribution invitant le lecteur à y puiser au fil de ses curiosités. Une remarque en passant, à propos de la fameuse conversion « réformiste ». Bien que figurant dans le titre, le terme nest que rarement interrogé et les quelques définitions quen donnent certains auteurs, laissent un goût dinachevé : syndicalisme de propositions, attachement à la négociation collective, acceptation du marché, reconnaissance de lentreprise comme lieu prioritaire dinscription de la négociation, mise en avant de lindividu, tout cela dessine un type de réformisme distinct, par exemple, de celui de Force ouvrière ou encore de la plupart des réformismes que la CFDT côtoie au sein de la Confédération européenne des syndicats. Lappellation générique de réformiste ne suffit donc pas à caractériser lespace propre de la CFDT. Reconnaissons que ce nest pas lobjet de louvrage, bien défini dans lintroduction de Cécile Guillaume : « Entrer dans la boîte noire des processus organisationnels qui ont permis la rencontre entre une matrice organisationnelle et des militants et des adhérents » sans développer les lectures « par le haut » qui ont précédemment rendu compte de lévolution stratégique de la centrale.

On ne saurait donc lui faire un reproche qui sadresserait plutôt à dautres, dautant que louvrage fournit de la matière pour une telle réflexion : les tentatives décrites tant dans les champs professionnels que territoriaux, voir par exemple léchec de la fusion de deux fédérations dans le champ énergie-chimie, montrent très bien les risques pris (et à prendre) lorsque le syndicat privilégie sa raison dêtre sur la préservation dun être anhistorique. Si la CFDT apparaît parfois fragile dans sa détermination (voir par exemple le chapitre montrant comment ses militants dentreprises reprennent sans beaucoup de distance les concepts et le vocabulaire managériaux), elle montre de laudace et une grande capacité à faire lorsquil sagit de sadapter aux transformations du terrain de lactivité syndicale, audace qui nest pas universellement partagée dans le champ syndical.

Un ouvrage à lire par tous ceux que la CFDT intéresse, bien sûr, mais aussi par ceux qui ne sen font quune image rapide et tranchante.

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Dictionnaire des conventions. Autour des travaux d Olivier Favereau, édité par Philippe Batifoulier, Franck Bessis, Ariane Ghirardello, Guillemette de Larquier, Delphine Remillon

Hervé Charmettant

Université Grenoble-Alpes ; Irepe

Le sous-titre, « Autour des travaux dOlivier Favereau », rend mieux compte que son titre principal de lintention éditoriale qui a présidé à lécriture de cet ouvrage. Comme les auteurs de lintroduction le reconnaissent, la forme du dictionnaire est prétexte à revenir sur les travaux de cet « économiste10 ». Michael Waltzer explique que « les remerciements et les citations sont affaire de justice distributive : ils sont la monnaie dans laquelle nous payons nos dettes intellectuelles » (1997, p. 21). Cet ouvrage montre limportance de la dette quont contractée vis-à-vis dOlivier Favereau un grand nombre déconomistes et de chercheurs issus de multiples disciplines. Cet hommage est adressé à luniversitaire qui a accompagné des générations de jeunes chercheurs, au scientifique dont les travaux ont été source de renouvellement théorique en France comme à létranger, mais aussi à lhomme dont les qualités humaines sont avérées. Au-delà de sa carrière académique, cest à la constitution dune œuvre quil sest consacré, et si la première est terminée, la seconde senrichit toujours.

Cette œuvre a été associée à ce courant baptisé « économie des conventions » (EC) dont la petite histoire de la genèse est rappelée en préambule de louvrage. Même si cest un peu restrictif, cest bien en tant que figure de proue dun programme de recherche original et qui a marqué son époque que Favereau est dabord connu. Il est aujourdhui un de ceux qui restent les plus actifs dans la défense de ce projet des années 1980 parmi les « pères fondateurs », nom désignant les signataires de 214lintroduction programmatique du numéro spécial de 1989 de la Revue économique. Comme lexpliquent les éditeurs de louvrage, la consigne donnée aux différents contributeurs était de mener une réflexion à partir des travaux de Favereau, et non pas de préciser les notions et développements de léconomie des conventions. Peut-être que le titre de « Dictionnaire critique » aurait été plus approprié car ce sont bien des regards critiques, positifs surtout mais parfois négatifs, qui se posent sur cette œuvre tout au long des notices. Pour rendre compte donc de ce pseudo-dictionnaire qui est plutôt une somme de contributions « à propos » des travaux dOlivier Favereau, le plus éclairant, il nous semble, est de partir de la liste des 75 auteurs et de les regrouper en catégories signifiantes.

À tout seigneur tout honneur, les membres du petit cercle des « pères fondateurs » de lEC sont tous présents, à lexception de Robert Salais. François Eymard-Duvernay, qui a disparu il y a quelques mois seulement, clôt louvrage avec une contribution sur « les pouvoirs de valorisation », un des concepts novateurs quil a apportés à lEC. Cest le témoignage dune pensée originale qui a ouvert des pistes fécondes de renouvellement de la théorie de lentreprise dont porte trace son manuel, « Léconomie politique de lentreprise », qui ne sest pas démodé depuis sa parution en 2004. Olivier Favereau (2017) lui a rendu hommage récemment et lon réalise bien la grande proximité avec François Eymard-Duvernay, surtout depuis que le premier sest lancé dans les travaux sur lentreprise au sein du collège des Bernardins, donnant corps à certaines des pistes esquissées par le second. Laurent Thévenot, qui est lauteur de lentrée « pouvoir », revient sur les accusations dirénisme à lencontre de lEC, résultant dincompréhension et source de polémique avec certains courants critiques en économie et sociologie. André Orléan, avec Philippe Batifoulier, élargit la focale en replaçant lEC dans le débat contemporain sur lorthodoxie et en rappelant la remarque dOlivier Favereau sur le fait que lon reconnaît les orthodoxes par leur déni de lexistence même dune orthodoxie en économie. Et Jean-Pierre Dupuy monte encore en généralité en étendant la critique à celle de léconomisme, source de menaces pour notre civilisation.

Dautres grands économistes français profitent de loccasion pour dialoguer avec la pensée dOlivier Favereau. Pour ceux qui sont affiliés à la « théorie de la régulation » (TR), ce dialogue a été entamé depuis 215plusieurs décennies. Robert Boyer rappelle ainsi les points de divergence avec lEC en espérant des jonctions futures, Thomas Lamarche renchérissant sur cette possible réunion des deux courants. On peut penser que cest un enjeu un peu daté compte tenu de leur statut différent, lEC ayant vocation à construire un « cadre danalyse » alors que la TR se conçoit plutôt comme une « théorie », si lon reprend la terminologie dOstrom (2012, p. 25). Il est intéressant par ailleurs de voir précisément comment les prémisses de ce cadre conventionnaliste auquel a tant contribué Olivier Favereau, rentrent en résonnance avec des travaux thématiques variés, ceux de Florence Jany-Catrice sur les indicateurs ou ceux de Bernard Gazier sur les « marchés internes » entre autres…

La présence dauteurs étrangers témoigne de la diffusion au-delà des frontières de la France de ce courant, diffusion assez récente car conditionnée à la traduction en anglais douvrages conventionnalistes réalisée seulement depuis les années 2000. Lallemand Rainer Diaz-Bone, un des plus actifs diffuseurs de lEC à létranger, centre sa contribution sur les facteurs de freinage de cette diffusion. Le Japon, un des pays où lEC a reçu un bon accueil, est également représenté avec une contribution originale qui reprend les travaux de géographie spatiale de Marc Lefèvre à travers les concepts conventionnalistes. Il ne faut pas manquer non plus la notice de Michael Piore qui explique comment lEC peut être une voie pour contrer la pensée néo-libérale dominante aux États-Unis.

La (plus ou moins jeune) génération de chercheurs qui a poursuivi les travaux conventionnalistes fournit le bataillon le plus représenté parmi les auteurs de ce dictionnaire. Ils témoignent de lactivité de formateur dOlivier Favereau et de son rôle dans la communauté scientifique. Sa capacité à traduire des idées complexes de façon parfaitement claire explique lattraction quil a pu exercer et quil exerce toujours. Depuis les années 1980, ce sont plusieurs générations qui ont été impliquées dans lEC, en réalisant dabord un « travail de nettoyage », au sens de Kuhn (1983, p. 46s.), essentiel pour la formation dun corpus solide. Guillemette de Larquier revient ainsi sur la notion de « mauvaise convention », Franck Bessis et Christian Bessy explicitent les apports conventionnalistes concernant lintégration des règles de droit à lanalyse, en termes de « réflexivité » pour le premier et d« interprétation » pour le second. Dautres notices de conventionnalistes plus ou moins revendiqués correspondent plutôt à des travaux appliqués sur différents objets 216montrant la polyvalence de lEC. Citons les contributions sur lart de Bénédicte Martin, sur les avocats de Sophie Harnay, sur lhôpital de Jean-Paul Domin ou la famille dOlivier Thévenon. Toutes ces explorations de champs variés à la lumière de lEC évitent un écueil que lon retrouve parfois dans des tentatives maladroites de placage de notions conventionnalistes – souvent les Cités de Boltanski et Thévenot (1991) –, sur divers phénomènes. LEC ne fournit pas un kit de concepts prêts à servir pour lanalyse et les écrits dOlivier Favereau rendent bien compte de la profondeur de lapproche de lEC et de la nécessité den comprendre la philosophie densemble pour lutiliser judicieusement.

Un autre groupe important est composé de chercheurs et dauteurs issus dautres disciplines qui montrent quOlivier Favereau a été le promoteur, tout au long de sa carrière, de louverture de léconomie à linterdisciplinarité. Ainsi, des philosophes, des sociologues, des juristes, des gestionnaires, etc. – et pas des moindres –, peuvent interagir avec les écrits dOlivier Favereau à propos de thèmes aussi variés et centraux que la rationalité procédurale pour Jean De Munck, la sociologie de Durkheim pour François Vatin, le droit pour Antoine Lyon-Caen, la morale pour Arnaud Berthoud, etc. Ce qui est intéressant à noter, cest que les disciplines non-économiques sont profondément interpelées par lapproche conventionnaliste de telle façon que lon peut bien parler de fertilisation croisée. Ainsi, dans larticle « Prix » écrit par Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, les deux sociologues examinent les conséquences de la variation des prix relatifs – liée à la segmentation des marchés ou aux délocalisations industrielles parmi dautres facteurs-, sur lappréhension de la « réalité » économique. La structure des prix relatifs peut être vue comme un « dispositif cognitif collectif » assis sur des jugements, soit une convention2 reposant sur une convention1, selon la terminologie élaborée initialement par Olivier Favereau (1986). Le sentiment dun « désordre des prix » est propice selon les deux auteurs à une montée de la « critique » et à lémergence d« une sorte dindignation diffuse ». Ou comment lanalyse sociologique des mouvements populistes actuels peut être éclairée par lEC grâce à la façon dont celle-ci aborde les dispositifs de coordination économique…

Il ne faudrait pas oublier parmi ces contributeurs, ceux qui forment avec Olivier Favereau le groupe du collège des Bernardins, marqué justement par une composition pluridisciplinaire dont Armand Hatchuel 217souligne limportance dans sa contribution. Ils montrent à travers des notices sur l« intérêt social » (Blanche Segrestin), les actionnaires (Jean-Philippe Robé), la « création collective » (Baudoin Roger), etc. lapport considérable de ce groupe animé par Olivier Favereau dans lélaboration dune théorie nouvelle de lentreprise. Ce chantier en cours devrait donner encore des productions originales et prometteuses pour nourrir et orienter le débat sur la réforme nécessaire de lentreprise. Nicolas Postel explique dailleurs que cest dans la logique du cheminement intellectuel dOlivier Favereau que celui-ci a été amené à se centrer sur ce qui est devenu linstitution cardinale de notre société.

Pour finir, ce sont aussi les proches dOlivier Favereau, sa nièce et ses deux filles, qui se joignent à tous ses collègues pour lui envoyer un message daffection et de grande estime à travers leurs contributions, ce qui montre en passant combien est communicative sa curiosité intellectuelle.

On le voit, la variété des auteurs et leur nombre garantissent que les lecteurs de cet ouvrage y trouvent leur compte à travers la diversité des points de vue sur lEC abordée par le prisme de lœuvre riche dOlivier Favereau. Cet ouvrage a aussi le grand intérêt de citer ses multiples publications et donne ainsi loccasion et lenvie de retourner à la source même de cette œuvre. Cest dautant plus recommandable que cest un auteur qui na pas été formé à la sécheresse de lexposition des travaux modélisés et qui na pas été déformé non plus par le style anglo-saxon sommaire des revues scientifiques. Il faut donc aller lire cet auteur, et cest le grand mérite de ce Dictionnaire que de donner loccasion de découvrir les multiples facettes de son œuvre. Regrettons simplement quil nait pas donné lieu à la réalisation dune bibliographie complète, ce qui en aurait encore accru lintérêt.

Cette heureuse initiative montre en tous cas que lEC, en tant que courant constitué, continue à vivre, essaimant à létranger et toujours animé par ses promoteurs (voir linitiative récente dun blog sur la plate-forme « Hypothèses11 »). Olivier Favereau devrait y prendre une part encore active avec la sortie dun « Repères », attendu depuis longtemps, si lon se fie aux annonces récentes. Mais, il faut prendre au sérieux ce quil écrivait lui-même, pour les 10 ans de la parution du numéro spécial de la Revue Économique, à savoir que lEC aurait vraiment réussi si personne ne devait sen réclamer explicitement (1999a). Lors dun entretien 218en 2004 où ses propos lui étaient rappelés, Olivier Favereau précisait sa pensée en répondant que « notre objectif nest pas tant doffrir une théorie meilleure que de rouvrir le langage de la théorie économique. Mais, il faut être conscient que ce genre dentreprise, on ne peut le mener tout seul, dans son coin » (Bensaid, 2004, p. 143). De ce point de vue, cest bien en auteur institutionnaliste, plus quen « pur conventionnaliste » quil faut lire les travaux dOlivier Favereau. Il partage dailleurs, avec une longue lignée dauteurs issus de linstitutionnalisme, le souci de faire de léconomie une « science morale » centrée sur la « question socratique du “comment doit-on vivre ?” » (Sen, 1987, p. 5). LEC sinscrit bien dans « la tradition éthique » (ibid.) de léconomie avec la particularité que lexigence éthique à laquelle se soumettent ses auteurs est la même que celle dont ils dotent les agents dans leur théorie. Les notices de ce dictionnaire rendent bien compte de cet engagement progressiste des écrits dOlivier Favereau qui concerne léconomie selon les deux sens amalgamés en français et que langlais, pour une fois, distingue mieux : au sens economics dabord, quand il a désigné les camps en présence, à linstar de Keynes. Sa carte des courants contemporains de la pensée économique (Favereau, 1989) a aidé à prendre conscience des clivages théoriques et de leurs enjeux à partir dune caractérisation de la Théorie Standard (TS) ; au sens economy ensuite, à travers les travaux menés sur la relation demploi et sur lentreprise. Le contenu du dernier ouvrage collectif quil a dirigé, « Penser le travail pour penser lentreprise » (Favereau, 2016), en est très révélateur à travers les directions de réforme de lentreprise quil expose afin den faire un lieu émancipateur et non pas aliénant pour les travailleurs.

À la lecture des différentes notices de ce dictionnaire, cest donc un portrait éclaté dOlivier Favereau qui se dessine, à la Picasso, avec ses différentes facettes qui se présentent tour à tour. Cest lintérêt de cet ouvrage, mais ce qui rend sa lecture difficile aussi. Même si lintroduction fournit un guide de lecture de ce portrait éclaté, on ny retrouve pas une remise à plat plus « figurative » qui aurait été utile, en particulier pour les découvreurs de cet auteur. Pour finir, laissez-moi exprimer un souhait, celui quOlivier Favereau dessine un jour son autoportrait, un « Myself12 », qui permette de rassembler sa pensée et de laisser entrevoir une part de lui-même. Mais, ce nest sans doute pas le moment encore 219pour lui de jeter un œil rétrospectif sur cette œuvre quil continue de bâtir activement aujourdhui. En attendant ce témoignage personnel qui viendra peut-être un jour, saluons lheureuse initiative de ce dictionnaire par lequel la place singulière dOlivier Favereau dans notre communauté scientifique est reconnue.

Et pour montrer toute lactualité de sa pensée, laissons-lui le mot de la fin, datant de presque 20 ans, mais qui semble avoir été écrit tout exprès pour aujourdhui : « Lidéal régulateur du plein emploi (…) peut-il retrouver la valeur dun fondement réfléchi du lien social dans une société rajeunie où lincertitude de lavenir, au lieu de susciter linquiétude, exciterait la curiosité et limagination ? » (1999b, p. 20). Cest une belle leçon doptimisme et dhumilité, invitant à renoncer aux certitudes, auxquelles Olivier Favereau a toujours opposé un esprit de découverte, celui du savant qui « pose les vraies questions » comme la défini Claude Levi-Strauss (1964).

Bibliographie 

Bensaïd M., 2004, « Économie des conventions : Entretien avec Olivier Favereau », Critique économique, no 12, Hiver-printemps, p. 127-152.

Boltanski L., Thévenot L., 1991, De la justification, collection Nrf-essais, Éditions Gallimard, Paris.

Commons J. R., 1934, Myself, The MacMillan Company.

Eymard-Duvernay François, 2004, Économie politique de lentreprise, Collection Repères, La Découverte, Paris.

Favereau O., 2017, « Hommage à François Eymard-Duvernay, révolutionnaire discret », Revue Française de Socio-économie, no 18, janvier, p. 163-194.

Favereau O. (dir.), 2016, Penser le travail pour penser lentreprise, Collection Économie et Gestion, Presse des Mines, Paris.

Favereau O., 1999a, « Léconomie des conventions et le constructivisme en économie », in GRASCE, Entre systémique et complexité, chemin faisant. Mélanges en lhonneur du professeur Jean-Louis Lemoigne, PUF, Paris, p. 47-61.

Favereau O., 1999b, « Salaire, emploi et économie des conventions », Cahiers déconomie politique, no 34, p. 163-194.

Favereau O., 1989, « Marchés internes, marchés externes », Revue économique, numéro spécial Économie des conventions, mars, p. 273-328.

Favereau O., 1986, « La formalisation du rôle des conventions dans lallocation des ressources » in R. Salais, L. Thévenot (éd.), Le Travail ; marchés, règles, conventions, Insee-Économica, Paris, p. 249-268.

220

Kuhn T., 1983, La structure des révolutions scientifiques, Collection Champs, Flammarion, Paris.

Levi-Strauss C., 1964, Le cru et le cuit, Plon, Paris.

Ostrom E., 2012, « Par-delà les marchés et les États. La gouvernance polycentrique des systèmes économiques complexes », Revue de lOFCE, no 120, janvier, p. 15-72.

Sen A., 2001, Éthique et économie, Collection Quadrige, PUF, Paris.

Waltzer M., 1997, Sphères de justice, collection La couleur des idées, Seuil, Paris.

1 Christèle Meilland, François Sarfati, (dir.), Accompagner vers lemploi. Quand les dispositifs publics se mettent en action, P.I.E. Petre Lang, Série « Travail et société », Vol. 82, 2016, 275 p.

2 Le choix des contributions citées par la suite ne traduit pas un jugement de valeur, mais le souci de retenir des apports bien contrastés.

3 Sandrine Nicoud, « Socialisations et engagements des professionnels des politiques éducatives territoriales », p. 27-39.

4 Amaury Grimand, Mathieu Malaquin, « La dynamique des accords de Gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC) et leurs effets structurants sur les trajectoires professionnelles des salariés », p. 143-156.

5 Julie Landour, « Le régime de lauto-entrepreneur, une opportunité pour les Mompreneurs ? », p. 173-188.

6 Thibaut Menoux, « Dispositif dagrément dune formation professionnelle. Quels effets sur les projections dans le métier de concierge dhôtel de luxe », p. 21-54.

7 Olivier Quéré, « Former des “professionnels” pour lÉtat. Unité du “corps” et diversité des trajectoires des attachés dans les Instituts régionaux dadministration », p. 83-96.

8 Simon Paye, « Instrument dévaluation scientifique et redéfinition des tâches légitimes du travail universitaire au Royaume-Uni », p. 219-234.

9 Hygiène Qualité Sécurité Environnement.

10 Si tant est que lon puisse ainsi lui attribuer cette « étiquette » académique. Comme le souligne J.-M. Le Gall dans sa notice, Olivier Favereau a constamment été attentif aux apports des autres sciences sociales.

11 https://conventions.hypotheses.org/1

12 En référence bien sûr au livre de Commons (1934)…