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Un spectre passa…
Marcel Proust retrouvé

  • Type de publication: Article de revue
  • Revue: Revue d’études proustiennes
    2016 – 2, n° 4
    . Proust au temps du cinématographe : un écrivain face aux médias
  • Auteur: Sirois-Trahan (Jean-Pierre)
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  • Résumé: Dans un film de la famille Greffuhle daté de 1904, réalisé à l’occasion du mariage d’Armand de Guiche, un ami cher à Marcel Proust, et d’Elaine Greffulhe, la fille du comte Henry Greffulhe, on nous fait admirer l’aristocratie du faubourg Saint-Germain. Nous sommes dans le monde des Guermantes, univers fait d’apparat et de richesse. Un homme, à l’accoutrement original, dévale le tapis rouge. Ce texte montre que ce spectre n’est autre que Proust et qu’il s’agit du premier film dans lequel on le voit apparaître.
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  • Pages: 19 à 30
  • Année d’édition: 2017
  • Revue: Revue d'études proustiennes, n° 4

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  • ISBN: 978-2-406-06801-3
  • ISSN: 2430-9176
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06802-0.p.0019
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 01/02/2017
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Un spectre passa…

Marcel Proust retrouvé

Au milieu des membres du gotha descendant les marches de léglise de la Madeleine, un homme nest pas accompagné1. Inattentif, on pourrait ne pas le voir, mais il se démarque par une présence singulière. Cest un homme pressé, on sent une précipitation dans son pas. Est-ce bien Marcel Proust (illustrations 4 à 6) que lon voit dans ce film 35 mm déposé aux archives de Bois-dArcy ? On reconnaît sa silhouette svelte, sa moustache noire, petite à lépoque, lovale parfait de son visage divoire. Sur un photogramme, on distingue son profil et les courbures caractéristiques de son nez. Sur un autre, le chapeau baissé sur les yeux, on croirait voir Henri Bergson, son cousin par alliance. Ce serait en tous les cas le premier film retrouvé de lécrivain. La bande de 34 mètres2 présente le mariage dArmand de Guiche, un ami proche de Proust, et dElaine Greffulhe, la petite-nièce adorée de Robert de Montesquiou (principal modèle de Charlus). Le journal Le Gaulois décrivit larrivée à la noce :

Jamais peut-être, de mémoire de Parisien, léglise de la Madeleine navait présenté une physionomie semblable à celle quelle offrait hier à midi, à loccasion de la célébration du mariage du duc de Guiche, fils aîné du duc et de la duchesse de Gramont, avec Mlle Greffulhe, fille unique du comte et de la comtesse Greffulhe et petite-fille de la comtesse Greffulhe, née La Rochefoucauld. Toute léglise était ornée de corbeilles de fleurs de toutes nuances que dominaient des plantes exotiques de toutes dimensions. Des tapis étaient déroulés jusquaux voitures. Au dehors, [une] foule énorme et populaire 20admirait les beaux équipages et se montrait sympathique à ce luxe et à cette élégance aristocratique qui rappelle les belles traditions dautrefois et qui, en définitive, favorise le commerce parisien et se traduit en bienfaits pour la classe ouvrière, sans parler des nombreuses charités qui laccompagnent. Les gardiens de la paix avaient peine à maintenir les curieux et, comme aux jours de grandes fêtes, les fenêtres étaient ouvertes aux maisons qui entourent la place et lon y voyait des têtes penchées et armées de lorgnettes. Toute la nef est pleine de personnalités appartenant à la haute aristocratie française ; les femmes portent toutes des toilettes vaporeuses dune élégance suprême []. Il est midi. Sous le péristyle, le cortège se forme et fait son entrée3 [].

Comme Proust arriva en retard au mariage, il ne vit pas cette scène darrivée4. Pour capter cet événement qui avait des airs de spectacle oculaire, où même les spectateurs étaient munis de « lorgnettes » de théâtre, la famille Greffulhe avait engagé un tourneur de manivelle. Ce dernier sétait posté à larrière de léglise pour cinématographier la sortie des mariés et du cortège nuptial :

En raison du nombre considérable des invités, une tente improvisée avait été dressée derrière léglise, face à la rue Tronchet. Cest là quont été données les signatures et qua eu lieu le traditionnel et interminable défilé qui, malgré cette utile précaution, na pas duré moins dune heure5.

Lappareil de prise de vues est en surplomb à droite, dans le bas de lescalier : on voit le palier au milieu des marches sans voir le péristyle et la porte monumentale. Lécrivain ne remarque pas cet appareil, pas plus que les trois photographes qui immortalisent lunion, qui avec un appareil photo, qui avec un appareil photographique stéréoscopique6. 21Remarque-t-il même les gendarmes, les voyeurs et autres quidams qui bordent la descente du tapis rouge (rendu noir par la pellicule orthochromatique) où sébranle le corteggio aristocratique (lusage royal du tapis rouge sera repris pour une autre aristocratie, celle de Cannes) ? Nous sommes le 14 novembre 1904 et Marcel Proust, qui assista au mariage selon la presse et une lettre à Guiche7, vient davoir 33 ans en juillet – mais il semblait sans âge selon les témoignages. À Lucien Daudet, fils de lauteur des Lettres de mon moulin, il écrit mystérieusement :

Lundi si je vais au mariage de Guiche je ferai après une foule de choses capitales et secrètes remises toujours comme je ne sors jamais le jour et notamment jirai voir un médecin. Dès lors ma vie sera réglée dans un sens ou dans un autre. Et je mentendrai alors avec vous pour tâcher que vous nayiez pas à me voir dune façon désagréable qui vous fait sortir aux heures où vous aimez mieux être chez vous.

Mon écrin pour Guiche est une folie ! et de plus va finir par me coûter excessivement cher de petite chose en petite chose. Pas très cher, mais tout de même beaucoup trop8.

On ne sait pour quelles « choses capitales et secrètes » le dandy nyctalope profitait, une fois nétant pas coutume, de sa sortie en plein jour, mais on sait quil alla au Mercure de France pour rencontrer léditeur, sans succès, et quil passa ensuite la soirée à lhôtel des « Chimay9 » (avec la comtesse Greffulhe, née Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, et ses sœurs, mais la presse parle plutôt dune réception rue dAstor chez la comtesse Greffulhe douairière10).

La singularité de son apparition tient au fait quil ne porte pas, comme les aristocrates qui lenvironnent, la jaquette noire avec chapeau haut 22de forme concolore. Lhomme est en redingote gris pâle, chapeau melon foncé sur la tête ; il descend rapidement les marches sans se soucier « du pas » (lordre codé dans lequel la noblesse défile). Jaquette et redingote forment le « morning wear » que la gentry anglaise portait au xixe siècle lors des courses et des mariages. En France, à lépoque, la redingote est plutôt rare comme pardessus lors des unions mondaines ; on préférait la jaquette noire, et lon peut deviner là chez Proust une façon artiste de se démarquer, daffirmer sa singularité. Aux fiançailles de son ami, le 14 juillet 1904, Proust se présenta au château de Vallières en habit (cest-à-dire en pantalon et jaquette noirs, huit-reflets, chemise blanche et nœud papillon) et il eut honte du ridicule de la situation – les autres invités ne portaient que leurs atours décontractés pendant la journée, comme il est de mise pour des fiançailles à la campagne11.

Relatant cette journée où le duc Agénor de Gramont invita trente amis de son fils Armand, lécrivain décrivit à son ami Bertrand de Fénelon un deuxième affront :

Quand je fus arrivé le duc de Gramont ma demandé de signer sur le registre où il avait fait signer les autres invités de ce soir là [sic] et jallais apposer ma signature au-dessous dun tout petit Gutmann suivi dun énorme Fitz-James et dun immense Cholet suivi dun tout petit Chevreau et dun Mailly Nesle-La Rochefoucauld dégale grandeur, quand le duc de Gramont, que mon attitude humble et confuse (jointe à ce quil savait que jécrivais) remplissait dinquiétude, madressa dun ton à la fois suppliant et énergique ces paroles lapidaires : « Votre nom, Monsieur Proust, mais… pas de pensée ! » Le désir davoir le nom et la crainte davoir la « pensée » eussent été plus justifiés si cétait moi qui lavais eu à dîner et lui avais demandé de signer : « Votre nom, Monsieur le Duc, mais pas de pensée. »12

Pour le mariage, on peut se poser la question : a-t-il décidé de faire encore à linverse des autres invités, tous en habit, par simple bravade ?

Il semble que lhabillement de lhomme seul est caractéristique de la façon singulière quavait Proust de se vêtir à cette époque. On connaît le célèbre manteau noir – pour le deuil de sa mère ? – quil porta en 1906 au sanatorium du docteur Sollier à Boulogne-sur-Seine. Daucuns pensent que cétait là son éternel pardessus, mais dautres photos témoignent quil portait plusieurs pardessus différents, dont 23une redingote gris perle sur une photo de jeunesse (où il feint de jouer de la guitare avec une raquette de tennis). Dans Une saison avec Marcel Proust, le témoignage de René Peter, homme de théâtre et scénariste de films, est plutôt vague. Il le revoit en souvenir, à Versailles dans les premiers mois de 1906, se promenant dans le parc, « ayant arboré son melon gris et des demi-douzaines de pardessus13 ». Marcel Plantevignes, qui le connut à Cabourg en 1908, est plus précis :

Ce personnage à la silhouette singulière était entièrement vêtu de gris perle, dune vigogne devinée souple et chaude : pardessus de vigogne gris perle, recouvrant un costume de la même étoffe – il portait sur la tête, au-dessus dune frange de cheveux très noirs, dun noir bleu qui descendait sur le front jusquau ras des yeux, un chapeau melon de la même couleur tendre gris perle14.

Proche de cette dernière, la description de lélégance de Swann, à la fin de Du côté de Guermantes, dénote les mêmes traits ; il nest pas douteux que Proust en fasse ici son modèle. Lalter ego du narrateur rencontre ce dernier à lhôtel des Guermantes, il est gravement malade et discute pour une dernière fois avec la duchesse (dont lun des modèles fut la comtesse Greffulhe). Voici les mots du narrateur :

Swann était habillé avec une élégance qui, comme celle de sa femme, associait à ce quil était ce quil avait été. Serré dans une redingote gris perle, qui faisait valoir sa haute taille, svelte, ganté de gants blancs rayés de noir, il portait un tube gris dune forme évasée que Delion ne faisait plus que pour lui, pour le prince de Sagan, pour M. de Charlus, pour le marquis de Modène, pour M. Charles Haas [principal modèle de Swann…] et pour le comte Louis de Turenne. [] Il y apportait dailleurs cette spontanéité dans les manières et ces initiatives personnelles, même en matière dhabillement, qui caractérisaient le genre des Guermantes. [] Cest ainsi encore que son chapeau, que, selon une habitude qui tendait à disparaître, il posa par terre à côté de lui, était doublé de cuir vert, ce qui ne se faisait pas dhabitude, mais parce que cétait (à ce quil disait) beaucoup moins salissant, en réalité parce que cétait fort seyant. (II, 866-867)

Autoportrait ? Dans la vue du mariage de Guiche, si lhomme ne porte pas un tube gris comme Swann, on peut deviner quil sagit dun melon noir de marque Delion. Ce pardessus qui forme larmure de lhomme du 24monde quest Swann, Legrandin le reprochera justement au narrateur : « Ah ! vous voilà, me dit-il, homme chic, et en redingote encore ! Voilà une livrée dont mon indépendance ne saccommoderait pas. Il est vrai que vous devez être un mondain, faire des visites ! » (II, 452)15.

Jusquà maintenant, on ne connaissait aucun film avec Marcel Proust, seulement des photos. Or, avec les milliers de vues de boulevards, de foules parisiennes, de bains de mer sur la côte atlantique, dévénements mondains qui furent fixés par les tourneurs de manivelle, il y avait peu de chance, dans labsolu, que sa silhouette nait jamais ombré une pellicule nitrate, lui lécrivain longtemps épris de mondanités. Mais seulement, voilà, on nen connaissait pas. Peut-être avait-il été filmé, mais le film était disparu, se disait-on (on évalue habituellement à 80 % les films muets perdus à jamais). Est-on sûr à la vue de cet homme seul quil sagit de lauteur alors méconnu du recueil Les Plaisirs et les Jours (1896) ? À chacun, ô lecteurs, de se faire son propre roman… Si lon accepte quil sagisse du premier film retrouvé dans lequel on puisse apercevoir lécrivain – pour notre part, nous en sommes sûr –, que peut-on apprendre sur cette apparition de quelques secondes, au-delà de lépiphanie émouvante de voir lécrivain perdu et retrouvé ? En restituant lapparence des êtres, que la caméra fige-t-elle pour léternité dans ce partage sensible du visible et de linvisible ? Au-delà de ce « déchet de lexpérience » dont se méfiait le narrateur dans Le Temps retrouvé – mais est-on certain ici que lopinion de ce dernier soit celle de Marcel Proust ? –, le cinématographe a cette puissance figurative de court-circuiter limaginaire a priori pour restituer tel quel les manières dêtre, de bouger, de se comporter propres à une époque ou une classe sociale, ce que les sociologues appellent lhabitus. Une grande dame qui 25dévale un boulevard dans une vue Lumière ne le fait pas comme une femme daujourdhui, fût-elle sa bisaïeule.

Disons demblée que dans cette vue le cinématographe restitue en images vivantes le monde des Guermantes, ce cercle fermé du faubourg Saint-Germain, bien mieux que ne le feraient les poses composées de la photographie. La bande cinématographiée souvre sur le couple nouvellement marié. Armand de Guiche est le fils du duc de Gramont et de Marguerite de Rothschild. Scientifique et industriel de renom, amis des artistes et des écrivains, il prit en charge durant la Grande Guerre la fabrication française des lentilles pour les collimateurs de visée, domaine où les Allemands (Zeiss, entre autres) dominaient nettement les Français. La société OPL (Optique et précision Lavallois) ravitailla larmée pendant des décennies en lentilles de précision, avant de créer dans le civil la marque FOCA, des appareils photo renommés. Pendant sa descente des marches, Armand de Guiche semble chercher, anxieux, quelquun dans la foule (illustration 1). Lune des nombreuses maîtresses avec lesquelles cet homme à femmes trompera sa nouvelle épouse ? Quelque « Rachel quand du Seigneur » ? Son « cher Marcel » quil navait pas vu à larrivée ? La nouvelle mariée, Elaine Greffulhe, fut une enfant prodige qui écrivit un recueil de poésie à 5 ans, préfacé par son grand-oncle Montesquiou16. Elle était surtout la fille effacée de la comtesse Greffulhe (illustration 3), beauté de son époque, mécène pour les artistes et modèle dOriane de Guermantes pour ce qui est de lélégance. En 1893, Proust écrivait déjà à Montesquiou : « Elle est difficile à juger, sans doute parce que juger cest comparer, et quaucun élément nentre en elle quon ait pu voir chez aucune autre ni même nulle part ailleurs. Mais tout le mystère de sa beauté est dans léclat, dans lénigme surtout de ses yeux. Je nai jamais vu une femme aussi belle17. » Proust racontera à Guiche cette anecdote qui dénote son culte pour la beauté de la comtesse, icône de la mode toujours en représentation de soi-même :

Le jour de votre mariage Madame Greffulhe ma dit des vers sublimes de sa fille. Mais je ne les ai pas. Mais je menchante encore à me réciter

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Et comme un canevas ne change jamais dâge

et ces autres merveilles. Jai dit à Madame Greffulhe que vous avez envisagé votre mariage (un des aspects seulement) comme une possibilité davoir sa photographie. Elle a ri si joliment que jaurais voulu le lui redire dix fois de suite. Je voudrais bien que mon amitié avec vous me vaille même privilège. Quant à votre photographie à vous cest peu gentil de lavoir promise et pas donnée, et même la photographie du portrait de Mathieu18.

Le narrateur fera la même demande à Saint-Loup pour avoir la photographie de la duchesse de Guermantes : lune et lautre femme, la réelle et la fictive, refuseront toujours de la donner. On peut affirmer que cette vision de la comtesse à la Madeleine est à lorigine dun des motifs les plus importants de la Recherche. Marcel lui écrira en 1920 :

Je suis trop malade pour vous écrire plus longuement mais je me permets de vous rappeler ma demande dune photographie (fût-ce du portrait de Lazlo). Pour me la refuser jadis vous aviez allégué une bien mauvaise raison, à savoir que la photographie immobilise et arrête la beauté de la femme. Mais nest-il pas précisément beau dimmobiliser, cest-à-dire déterniser un moment radieux. Cest leffigie dune éternelle jeunesse. [] Pardonnez-moi darrêter ici ma lettre, et ma vaine demande19.

Dans cette vue animée du mariage, où elle serait au bras du duc de Gramont, la comtesse, avec sa robe « tissée gris-argent du quinzième siècle, à reflets nacrés, bordée dune large bande de martre zibeline20 », est dune telle beauté mobile et altière quelle fait de lombre à sa propre fille. Sur deux autres films de la famille, on peut voir la comtesse seule ou avec sa fille sur le balcon du magnifique hôtel particulier de la comtesse, rue dAstor ; on comprend la fascination de lécrivain.

Il y a un paradoxe Greffulhe : alors même quelle était une beauté célébrée de la Belle Époque, on sait quelle sindignait lorsquune photo 27delle apparaissait dans la presse : « Cela ne se fait pas. Une femme ne doit pas laisser circuler des photographies delle21… » Elle devait avoir compris que la fascination quelle générait ne devait rien à une surexposition de son image, mais, au contraire, de nêtre quun Nom évocatoire de tout un imaginaire – avant dapparaître dans toute sa splendeur. Chose si peu comprise aujourdhui. On sait limportance du Nom de Guermantes dans la genèse de la Recherche.

Nous avons de la chance de retrouver Proust dans ce « film de famille ». Le défilé nuptial, selon Le Gaulois22, dura plus dune heure ; la bande cinématographiée ne restitue que le début du cortège. Nous sommes chanceux car Proust, qui devait, si on se fie à lordre de préséance, se retrouver tout à la fin, se faufile sans attendre son tour. Il marche néanmoins en dehors du tapis rouge, directement sur la pierre des marches, conscient des convenances. Pressé, il décide de dépasser par la gauche un couple vers lequel il jette, lorsquà sa hauteur, un regard rapide (mi-furtif, mi-inquiet ?). Proust a-t-il peur de souffrir encore de la condescendance dun membre éminent du faubourg ? Lhomme (illustration 6) semble se demander ce que Proust fait là. Le couple a dû le retrouver à la soirée, rue dAstor.

On peut se demander pourquoi Proust se presse ainsi. Fut-il indisposé par latmosphère saturée dencens sous les ors de léglise ? Par les plantes exotiques qui menaçaient de lui causer une crise dasthme ? Voulut-il rattraper la comtesse pour lui glisser un mot ou simplement ladmirer ? Se sentait-il déplacé dans ce monde où il avait bien quelques amis du sérail (Bertrand de Salignac-Fénelon, Anna de Noailles, Gabriel de La Rochefoucauld, etc.), mais aussi peuplé de gens hostiles ou semi-hostiles (Agénor de Gramont, Robert de Montesquiou) ? Après la mort de Charles Haas (1833-1902), « lisraélite du Jockey », lécrivain chercha à entrer dans ce cercle sélect quest le Jockey Club, intronisation qui était, dans la culture de la Belle Époque, synonyme danoblissement. 28Probablement à cause de son origine et de ses opinions dreyfusardes, on lui fit comprendre quil serait blackboulé. Peut-être que se cristallisa à la Madeleine ce sentiment sardonique quil développa dans la Recherche sur ce grand monde quil avait tant voulu intégrer.

Retrouve-t-on ce mariage dans Proust ? Oui, nous semble-t-il, et cest même lune des « scènes » les plus importantes du roman, lapparition dOriane de Guermantes à léglise de Combray, assise dans la chapelle de Gilbert le Mauvais :

Et mes regards sarrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à lattache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler dautres visages, je mécriais devant ce croquis volontairement incomplet : « Quelle est belle ! Quelle noblesse ! Comme cest bien une fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que jai devant moi ! » Et lattention avec laquelle jéclairais son visage lisolait tellement, quaujourdhui si je repense à cette cérémonie, il mest impossible de revoir une seule des personnes qui y assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand je lui demandai si cette dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle, je la revois, surtout au moment du défilé dans la sacristie quéclairait le soleil intermittent et chaud dun jour de vent et dorage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais dont linfériorité proclamait trop sa suprématie pour quelle ne ressentît pas pour eux une sincère bienveillance et auxquels du reste elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de simplicité. (I, 174-175 ; nous soulignons)

Le journaliste du Figaro – que Proust a lu – note que le « défilé à la sacristie, [] a duré plus dune heure23 » à la Madeleine. Dans léglise de Combray, on retrouve même les tapis rouges, inhabituels à cet endroit : « et le soleil menacé par un nuage, mais dardant encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de géranium aux tapis rouges quon y avait étendus par terre pour la solennité et sur lesquels savançait en souriant Mme de Guermantes » (I, 175-176). Par cette transposition de lapparition de la comtesse Greffulhe à léglise de la Madeleine en celle de la duchesse de Guermantes dans léglise de Balbec, avec le personnage de lanterne magique, Geneviève de Brabant, pour les unir féériquement, on entre dans la fabrique littéraire de Marcel Proust, double réfraction de la vie et des contes de fées dans le milieu romanesque.

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Que Proust nait jamais regardé cette vue animée, on peut le supposer, dans la mesure où cest un film privé qui resta dans la famille Greffulhe. Mais il nest pas impossible quil la regardât avec Armand de Guiche et puisquil vit maintes fois la comtesse par la suite. Lui qui aimait la photographie en ce quelle est « très précieuse pour fixer la mémoire dun oublieux24 », on se demande ce quil aura pensé de cette « momie du changement » (André Bazin) qui fixa également ses mouvements, en plus de lexpérience troublante entre toutes de se regarder vivre sur un écran25. Nombre des premiers commentateurs du Cinématographe notèrent quon pourrait désormais préserver éternellement la présence vivante des hommes célèbres. Certainement que Proust aura été étonné de voir, pour une première fois par le pouvoir dune machine à écrire le mouvement, devenant ce spectre qui passe, comment tel quen Lui-même enfin léternité le change.

Jean-Pierre Sirois-Trahan

Université Laval

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Bibliographie

Barnier, Martin et Kitsopanidou, Kira, Le Cinéma 3-D. Histoire, économie, technique, esthétique, Paris, Armand Colin, 2015.

Bataillard, Aloys J., « Un personnage de Marcel Proust. La Comtesse Greffulhe », Gazette de Lausanne, no 206, samedi-dimanche 30-31 août 1952, p. 8.

Chéron, Raoul, « Mondanités. Un grand mariage », Le Gaulois, 15 novembre 1904, p. 2.

Cossé-Brissac, Anne de, La Comtesse Greffulhe, Paris, Éditions Perrin, 1991.

Cottin, Céline, « À lombre de Marcel Proust », entrevue par Paul Guth, Le Figaro littéraire, 25 septembre 1954, p. 4.

De Tanville, « Échos. Un grand mariage », Gil Blas, 15 novembre 1904, p. 1.

Ferrari, « Le Monde et la Ville. Mariages », Le Figaro, 15 novembre 1904, p. 2.

Greffulhe, Elaine, Le Livre dAmbre par Elaine Greffulhe de 5 à 7 ans. 1887-1889, préface de Robert de Montesquiou, Nagis, L. Ratel, 1892.

Greffulhe, Elaine, Les Roses tristes, préface de Robert de Montesquiou, [Paris], les presses de lImprimerie nationale, 1923.

Hannonyme [Théo Hannon], La Chronique, 13 novembre 1895, cité par Georges Sadoul, Louis Lumière, Paris, Éditions Seghers, 1964, p. 125.

Peter, René, Une saison avec Marcel Proust, souvenirs, avant-propos de Dominique Brachet, préface de Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, 2005.

Plantevignes, Marcel, Avec Marcel Proust, Paris, Nizet, 1966.

Proust, Marcel, À la recherche du temps perdu, édition réalisée sous la direction de Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 4 vol., 1987-1989.

Proust, Marcel, Contre Sainte-Beuve, précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles, édition établie par Pierre Clarac avec la collaboration dYves Sandre, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1971.

Proust, Marcel, Correspondance, texte établi, annoté et préfacé par Philip Kolb, Paris, Librairie Plon, 21 vol., 1970-1993.

1 Nous aimerions remercier Luc Fraisse, Thérèse Renaud et Annie Bérubé pour leur aide inestimable, de même que François Gauvin, André Habib, Gabriel Laverdière et Jordan Silver pour leur relecture.

2 Notice du catalogue du CNC à Bois-dArcy : film no 41453 intitulé [Film de famille Greffulhe : mariage dArmand de Guiche et Elaine Greffulhe], noir et blanc, muet, 35 mm, réalisateur inconnu. Jen profite pour remercier Béatrice de Pastre, Dominique Moustacchi et léquipe du CNC qui ont catalogué et numérisé le film. Cette découverte est née de la collaboration fructueuse entre une archive et la recherche.

3 Raoul Chéron, « Mondanités. Un grand mariage », Le Gaulois, 15 novembre 1904, p. 2.

4 Correspondance de Marcel Proust, Philip Kolb (éd.), Paris, Plon, 21 vol., 1970-1993, t. IV, p. 343 ; lettre à Francis de Croisset du mercredi 16 novembre 1904.

5 Raoul Chéron, art. cité, p. 2.

6 Cet appareil à deux objectifs et deux chambres noires permet de prendre des stéréogrammes, photographies doubles sous forme de cartes ou de plaques de verres qui sont perçues en trois dimensions lorsque visionnées à laide dun stéréoscope. Aussi, il nest pas interdit de penser quil existe quelque part des stéréogrammes du mariage et de Proust. Sur le sujet, lire Martin Barnier et Kira Kitsopanidou, Le Cinéma 3-D. Histoire, économie, technique, esthétique, Paris, Armand Colin, 2015. Dans Contre Sainte-Beuve, déjà, Proust fait le portrait du « comte de Guermantes » (et non du « duc ») en fanatique de Balzac et de la stéréoscopie : « À vrai dire jétais dans les privilégiés, puisquil suffisait que je fusse là pour consentir à montrer le stéréoscope. Le stéréoscope contenait des photographies dAustralie que je ne sais qui avait rapportées à M. de Guermantes, mais il les eût prises lui-même devant des sites quil eût le premier explorés, défrichés et colonisés, que le fait de “montrer le stéréoscope” naurait pas paru une communication plus précieuse, plus directe, et plus difficile à obtenir de la science de M. de Guermantes. Certainement, si chez Victor Hugo un convive souhaitait après le dîner quil donnât lecture dun drame inédit, il néprouvait pas autant de timidité devant lénormité de la proposition que laudacieux qui demandait chez les Guermantes si, après dîner, le comte ne montrerait pas le stéréoscope. » (p. 280) On peut penser que cétait le comte Greffulhe (illustration 2), principal modèle de M. de Guermantes, qui avait demandé ces clichés stéréoscopiques au mariage de sa fille.

7 Correspondance, t. IV, p. 349-350 ; lettre du mercredi 23 novembre 1904.

8 Ibid., p. 330-331 ; lettre du mercredi soir 9 novembre 1904.

9 Ibid., p. 337 ; lettre à Lucien Daudet du mardi soir 15 novembre 1904.

10 Née Félicie de La Rochefoucauld dEstissac, belle-mère de la comtesse Greffulhe.

11 Anne de Cossé-Brissac, La Comtesse Greffulhe, Paris, Perrin, 1991, p. 189.

12 Correspondance, t. IV, p. 198 ; lettre de juillet [peu après le 17] 1904.

13 René Peter, Une saison avec Marcel Proust, souvenirs, avant-propos de Dominique Brachet, préface de Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, 2005, p. 60.

14 Marcel Plantevignes, Avec Marcel Proust, Paris, Nizet, 1966, p. 16. Voir aussi p. 41-42.

15 En 1908, Montesquiou achète la même redingote grise que Proust venait dacheter chez Au Carnaval de Venise, un chemisier du Havre (cf. Correspondance, t. IV, p. 183 ; lettre à Louis Albufera du samedi 18 juillet 1908). Marcel Plantevignes donnera une autre saveur à cet incident : « Quelques jours après, Proust tint à mexpliquer sans tarder la provenance de la fameuse doublure en satin parme éclatant de son pardessus en vigogne gris clair, qui faisait sensation chaque fois que le vêtement sentrouvrait quelque peu et qui sur la digue faisait jaser tout le monde, – explication qui était pourtant en effet des plus simples : – Cest de la faute de Robert de Montesquiou, me dit-il, et jai eu tort de laccepter ». Proust dans la suite explique quil a demandé à ce que la doublure fût recouverte de satin, mais reçut le pardessus tel quel (Avec Marcel Proust, op. cit., p. 41-42). Dans Le Figaro du 25 septembre 1954, p. 4, Céline Cottin parlera d« un pardessus gris clair doublé de satin violet ».

16 Elaine Greffulhe, Le Livre dAmbre par Elaine Greffulhe de 5 à 7 ans. 1887-1889, préface de Robert de Montesquiou, Nagis, L. Ratel, 1892, 63 p. Elle publia aussi : Les Roses tristes, préface de Robert de Montesquiou, [Paris], les presses de lImprimerie nationale, 1923, 181 p.

17 Correspondance, t. I, p. 219 ; lettre à Robert de Montesquiou [dimanche le 2 juillet ? 1893].

18 Ibid., t. IV, p. 350 ; lettre du mercredi 23 novembre 1904.

19 Ibid., t. XIX, p. 82-83 ; lettre à la comtesse Greffulhe du lundi 19 janvier 1920.

20 Ferrari, « Le Monde et la Ville. Mariages », Le Figaro, 15 novembre 1904, p. 2. Le Gaulois donne plus de détails : « comtesse Greffulhe, robe moyen âge gris argent à dessins byzantins, le bas de la jupe, à longue traîne, était bordé dune bande de très jolie zibeline de soixante centimètres de hauteur. Autour du cou, collier de chien en perles et, en sautoir, un autre collier de très grosses perles, chapeau assorti à la robe, en forme dauréole, bordé de zibeline et rehaussé, de chaque côté, par un panache de plumes paradis ; sur le sommet de la tête, juste au milieu de ce chapeau auréolé, véritable chef-dœuvre, était piqué un énorme diamant que lon ne cessait dadmirer ». La robe est aujourdhui dans les collections du Palais Galliera-Musée de la mode de la ville de Paris.

21 Aloys J. Bataillard, « Un personnage de Marcel Proust. La Comtesse Greffulhe », Gazette de Lausanne, no 206, samedi-dimanche 30-31 août 1952, p. 8.

22 Raoul Chéron, art. cité, p. 2. Sous la plume de Ferrari, Le Figaro (« Le Monde & la Ville. Mariages », 15 novembre 1904, p. 2) donne une interminable énumération de cadeaux, parmi lesquels : « M. Marcel Proust, revolver dans un écrin peint par Madeleine Lemaire ». Cétait plutôt dans un écrin peint par Frédéric de Madrazo avec des vers dElaine Greffulhe qui légendaient des motifs – on peut apprécier la plaisanterie de Proust sur les joies du mariage. Il y a aussi un article sur Armand de Guiche dans Gil Blas, 15 novembre 1904, p. 1.

23 Ferrari, art. cité, p. 2.

24 Correspondance, t. IV, p. 209 ; lettre à Armand duc de Guiche du 12 décembre 1904.

25 Selon un compte rendu du Cinématographe présenté à Bruxelles le 12 novembre 1895 : « Et le génie de lhomme fera ce que la force vitale est impuissante à faire : nous revivrons nos actes, nos paroles intégralement. Et chose plus étrange encore nous nous apparaissons à nous-même. » (Hannonyme [Théo Hannon], La Chronique, 13 novembre 1895, cité par Georges Sadoul, Louis Lumière, Paris, Seghers, 1964, p. 125)

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