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Éditorial

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  • ISBN: 978-2-406-09554-5
  • ISSN: 2610-7171
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09555-2.p.0011
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 01/09/2019
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Éditorial

On affirme souvent, comme sil sagissait dune évidence, que Bertrand a possédé des manuscrits alchimiques. Lhypothèse a été avancée à lorigine à partir dune lecture décontextualisée de la note sur « Lalchimiste ». Comme Steve Murphy la souligné1, si ce texte a été destiné à lune des versions des Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot (cest lhypothèse de Cargill Sprietsma et de Helen Hart Poggenburg), le locuteur qui sy exprime à la première personne du singulier est probablement Gaspard de la Nuit et non lécrivain. Il ne sagirait donc pas plus de confidences de Bertrand à la postérité que dans le texte du manuscrit supprimé de la « première préface » que Sainte-Beuve a lu de façon autobiographique dans sa notice2. Dune manière générale, il convient dêtre prudent sur tout ce qui concerne la bibliothèque de Bertrand, dont nous ne savons presque rien et qui releva probablement davantage dheures passées dans des salles de lecture et dune anthologie mentale que dun bien matériel. Bertrand bénéficia-t-il du privilège demprunter des livres – voire des manuscrits – de la Bibliothèque royale à linstar de Ferdinand Langlé ou de Nerval par exemple comme pourrait le suggérer lépigraphe du « Fou3 » ? Les archives de la Bibliothèque nationale, très lacunaires pour la première moitié du dix-neuvième siècle, ne semblent pas avoir gardé trace dune telle autorisation4. Quels livres lut-il lorsquil vivait à Dijon ? 12Nous ne le savons pas non plus, mais lenquête dAnnie Chaux-Haïk nous permet dentrevoir les trésors auxquels il put avoir accès : spécialiste de la collection destampes et de la bibliothèque atypique de Jehannin de Chamblanc, Annie Chaux-Haïk sélectionne dans la liste des milliers de manuscrits, incunables ou livres alchimiques et littéraires que les Dijonnais pouvaient consulter à lépoque où Bertrand vivait en Bourgogne quelques-uns de ceux qui ont pu nourrir limaginaire de lécrivain-dessinateur. On a ainsi la confirmation que si Ferdinand Langlé a pu sinspirer directement de manuscrits royaux enluminés pour composer Lhistorial du jongleur et les Contes du gay sçavoir, Bertrand put consulter daussi beaux manuscrits médiévaux à Dijon dans les années 1820 et au début des années 1830 avant son retour dans la capitale où il fréquenta probablement les bibliothèques parisiennes. Le manuscrit des Bambochades romantiques lui-même peut donc avoir été rehaussé de couleurs et calligraphié en une double référence au Moyen Âge et aux œuvres de Ferdinand Langlé daprès des originaux. Rien ne lassure toutefois. Le témoignage de Victor Pavie que lon évoque généralement à ce propos donne à penser que limprimeur décrit plutôt le manuscrit de Gaspard de la Nuit – cest du reste le titre quil lui donne – que celui des Bambochades romantiques et quil entremêle divers souvenirs avec celui de la lecture de textes originaux manuscrits que leur aurait fait, à lui et à David dAngers, Sainte-Beuve, en 1828 ou 18295.

Même sil ne posséda pas le volume, Bertrand connut lœuvre du théoricien de la monarchie absolue Jean Bodin et en retint un extrait pour Gaspard de la Nuit. Lépigraphe de « Départ pour le sabbat » tiré de La Démonomanie des sorciers offre une clef de lecture au texte quelle précède : le récit apparaît comme une réponse empreinte dhumour noir à la brève citation tirée de lun des traités de démonologie les plus édités et les plus lus du xviie siècle. Reprenant les principaux éléments narratifs des rites figés par lInquisition, il les condense en une courte pièce macabre. Le récit stéréotypé dun départ pour le sabbat attribue comme source de fabrication du baume aux vertus magiques dont soignent les sorcières, des meurtres denfants. Ces mises à mort ont une double utilité : elles fournissent le nécessaire des festins et la matière première qui permet de fabriquer les onguents grâce auxquels sorciers et sorcières peuvent voler. Le récit de clôture métaleptique de « Lécole 13flamande » développe donc lidée dun repas où tout est macabrement recyclé6. Mais, plutôt que de se contenter des banals balais hérités de Brueghel auxquels Goya avait redonné une actualité dans ses Caprices, le texte de Bertrand propose de faire preuve de davantage de pragmatisme que liconographie stéréotypée. Pourquoi sen tenir aux manches à balais effectivement ? Pincettes de la cheminée et queue de la poêle font aussi bien laffaire pour rejoindre le grand bouc et lui faire allégeance. Surtout, le magicien des mots peut tirer des effets poétiques lourds de sens de cette variante. Dans larticle quelles consacrent à ce texte et au personnage peu étudié de Maribas, E. J. Kent et Valentina Gosetti font remarquer que « tenir la queue de la poêle » signifie avoir la direction, ce qui tend à confirmer le rôle de détenteur du savoir magique que suppose le « grimoire » du seul sorcier à être nommé. E. J. Kent et Valentina Gosetti montrent ainsi tout lintérêt quil y a à se pencher sur des considérations culturelles, sociales et genrées de lhistoire de la sorcellerie pour lire « Départ pour le sabbat » et sinterroger sur la manière dont le thème est déployé dans les Fantaisies.

Passionné par les questions qui abordent les aspects techniques de la culture et de lart, Arthur Houplain nous fait entrer ensuite dans les coulisses du théâtre de Monsieur Séraphin dévoilant quelques-uns des secrets que Gaspard de la Nuit a refusé de « parangonner » en tête de ses Fantaisies. Invitant par son exemple, à une lecture à la fois documentée, rigoureuse et vigilante, il témoigne de la manière dont lattention portée aux jeux syntaxiques et sémantiques du texte permet déviter de se laisser prendre aux nombreux pièges que tendent aux lecteurs ses trompe-lœil et bonimenteurs.

Ces impératifs méthodologiques sont dautant plus nécessaires quen nous donnant accès à des pièces et à des variantes que Bertrand na pas retenues pour lœuvre de 1836, le dossier génétique de Gaspard de la Nuit ne fait quamplifier limpression de plagiats, supercheries, (faux) reflets et (faux) échos inhérente aux Fantaisies : il y a peu dœuvres pour lesquelles les variantes apparaissent à ce point comme des créations de valeur équivalente à celles de la version considérée comme définitive. La fascination qua exercée sur les lecteurs le « Scarbo » des « pièces détachées » qui na rien à envier à celui des pièces retenues pour « La nuit et 14ses prestiges » en témoigne depuis longtemps. Steve Murphy la souligné, pour sa part, à propos de « Lécolier de Leyde » et du « Capitaine Lazare » dans le livre quil a consacré au Labyrinthe de Louis Bertrand7. Il prouve ici que cest également le cas pour la pièce dite « détaché[e] du portefeuille de lauteur », « Lair magique de Jehan de Vitteaux », et lune des trois bambochades qui devaient jouer le rôle de pré-publications publicitaires du recueil qui aurait pu paraître chez Sautelet à la fin des années 1820 si le libraire navait fait faillite, « La Gourde et le Flageolet ». 

Cest une raison de plus pour sintéresser à tout ce qui touche aux manuscrits de Bertrand et de Gaspard de la Nuit, malgré les zones dombres que conserve leur histoire, ainsi quà celle de la non-édition, de lédition et de la transmission du manuscrit de Gaspard de la Nuit. Pour permettre davancer un peu dans cette connaissance, nous proposons un bilan provisoire des informations que lon peut réunir sur le sujet. Il est issu dun travail réalisé au moment de la découverte de huit dessins de Bertrand à la Bibliothèque patrimoniale et détude de Dijon en 2016 qui a été actualisé. Il est loccasion également de transcrire des manuscrits oubliés ou mal édités auparavant, notamment celui des Œuvres complètes dAlcofribas – plus connu par le sous-titre qui précise la cible de la satire : Les Légitimités dEurope – dont le texte avait été publié pour la première fois au moment de la parution des Œuvres complètes de Bertrand établie par Helen Hart Poggenburg en 2000.

La section des manuscrits et documents nous conduit à redécouvrir par ailleurs la belle édition de Gaspard de la Nuit réalisée par lassociation de Bibliophiles, « Les Impénitents », au milieu des années 1960. En créant des eaux-fortes pour illustrer cette édition, Michel Giraud a proposé une véritable lecture des deux livres centraux « La Nuit et ses prestiges » et « Les Chroniques ». Les raisons pour lesquelles louvrage souvrait sur une gravure de Zadkine restaient mystérieuses. Véronique Gautherin, adjointe à la Directrice et responsable des collections au Musée Zadkine, a permis de les éclairer en partie en découvrant deux lettres de J. J. J. Rigal, Président de lassociation, adressées au sculpteur.

Plaçant la réflexion sur la réception de Bertrand à un niveau international, une note dAude Ropert fait découvrir ensuite au public francophone le rôle déterminant qua joué Gaspard de la Nuit dans la vie et la vocation dIsel Rivero, une des voix les plus célèbres de la littérature 15cubaine de la deuxième moitié du vingtième siècle, auteur dune œuvre qui dialogue avec lécrivain français et quelques-uns de ses personnages tout en lui rendant hommage et en posant les premiers principes de sa propre poétique.

La vitalité de lœuvre de Bertrand en France et à létranger, qui est ainsi attestée une nouvelle fois, nest pas démentie par le début du vingt-et-unième siècle. Une triple actualité de Gaspard de la Nuit en témoigne : la sortie en CD de « Lécole flamande », la création de Franck Assemat interprétée par LInternationale 2 clarinettes8, les œuvres de lartiste contemporain Philippe, dont nous publions ici un triptyque consacré à « Un rêve » et la parution, aux éditions Nessos, des Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot en grec moderne. Georges Varsos, le maître dœuvre de ce travail réalisé au département de traduction de la Faculté des Lettres de lUniversité Nationale et Capodistrienne dAthènes, nous fait partager quelques-unes de ses réflexions sur lœuvre et le défi qua représenté la transposition du texte en grec moderne pour léquipe de traductrices quil a dirigée, Matina Benekou, Giota Ioannidou, Sandy Kalogeropoulou, Patty Sotiropoulou, Stavroula Tsoga.

Nathalie Ravonneaux

1 « À la recherche de la muse de Gaspard », La Giroflée, 9, 2019, p. 47.

2 « De ces premières saisons de Bertrand en ce quelles avaient de suave, de franc malgré tout et dheureux, rien ne saurait nous laisser une meilleure idée quune page toute naturelle, quil a retranchée ensuite de son volume de choix [] » écrit Sainte-Beuve dans sa notice avant de citer le fragment dune variante manuscrite du texte liminaire de Gaspard de la Nuit comme sil sagissait dun extrait de journal intime. Sur ce fragment manuscrit, voir La Giroflée, 2, automne 2010, p. 14-17 et p. 29.

3 Un carolus ou bien encore, / si laimez mieux, un Agneau dor. Manuscrits de la Bibliothèque du roi.

4 Nous navons mené la recherche que dans les archives de la correspondance de la Bibliothèque royale (qui contient la liste des lecteurs autorisés, ajournés ou refusés à chaque séance en plus de leurs lettres de demande) pour les années 1828-1841.

5 Revue dAnjou et du Maine, en 1857, p. 44-51.

6 Arthur Houplain, « Les chandelles, le violon et le grimoire. Petit détour diabolique chez Maribas (“Départ pour le sabbat”) », Revue Bertrand, 1, Paris, Garnier, 2018, p. 57-72.

7 Dans le labyrinthe de Louis Bertrand. À la recherche de Gaspard de la Nuit (à paraître).

8 « LInternationale 2 Clarinettes, Gaspard de la Nuit, LÉcole Flamande », Franck Assémat, Eugénie Gouzien, Didier Greiner (clarinette basse), Flora Hecquet, Sandra Mévrel, Aude Ropert : chant, voix, clarinettes soprano. Patrick Létévé : saxophone soprano. Marion Roche : voix, hautbois. 1 CD – eat2.3 – (12 euros).