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Présentation

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  • ISBN: 978-2-8124-3297-2
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-3299-6.p.0007
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 08-12-2015
  • Language: French

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Support: Digital
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Présentation

Hygiène devient pureté mondieu mondieu

Tzara, Dada. Manifeste sur lamour faible et lamour amer, 1922.

[] une infernale combinaison du sacerdoce et du négoce []

Valéry, Mémoires du poète, 1928.

Le mot « pur » ne ma pas découvert son sens intelligible.

Colette, Le Pur et lImpur, 1932.

Les termes de pur et dimpur ont recouvert des oppositions de toute sorte.

Caillois, LHomme et le Sacré, 1950.

Concevoir une « histoire des idées de littérature », projet fondamentalement perspectiviste, présuppose la remise en question des tentatives dessentialisation du phénomène littéraire. Or, tout un pan de la littérature française et du discours critique qui a vu le jour entre 1860 et 1940, dans le sillage de Poe, de Gautier, de Baudelaire et de Flaubert, entre le culte de la forme prôné par les Parnassiens et le renouvellement radical des formes accompli par les avant-gardes dites « historiques », a pu justement saffirmer autour dune « idée pure » de la littérature et des arts, ou dune idée de la « littérature pure », et de « lart pur ». Cependant, ce quil est convenu dappeler « crise de la représentation » et « autonomisation de la littérature », à savoir ces processus qui auraient non seulement séparé la sphère littéraire de la

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sphère économique, politique, ou juridique1, mais aussi amené chaque art à réfléchir (sur) ses propres conditions de possibilité en rencontrant la « pureté » du médium, dans un mouvement graduel vers « lessence » que le Blanchot de LEspace littéraire, après Clement Greenberg, a pu résumer ainsi : « ce que veut affirmer lart, cest lart », relève en grande partie de ce quAntoine Compagnon a appelé un « récit orthodoxe » de la « modernité2 ». À lheure critique de la rédaction des métahistoires, il convient de dégager toute la part de construction que cette lecture téléologique implique, en essayant dopérer un « nettoyage de la situation verbale » propre à la notion même de « pureté », impure entre toutes. Peut-on en effet maintenir la notion d« art pur » sans verser dans la pure tautologie ? Et devons-nous nous satisfaire de léquation, identifiant sans doute trop hâtivement la « modernité » à la « pureté », et la « postmodernité » à cette « esthétique de limpureté » placée sous le signe du « détournement, du surcodage, de la corruption et de la dé-naturalisation3 », ainsi que le veut une certaine doxa contemporaine ?

La tâche que nous nous sommes proposée à travers ce colloque, animée par lexigence de tenir ensemble « puretés » et « impuretés », fut dès lors dinterroger les usages descriptifs, normatifs, stratégiques ou polémiques, de ces catégories, tout en cherchant à définir précisément la nature de l« objet » à « purifier », ou à maintenir « pur » : sagit-il du style, de la langue, de la référence, du rôle social de lécrivain, ou bien du Moi, de la pensée, de lesprit, de lâme, du corps, de la tradition, de la culture, de la nation, de la race ? Nous avons donc pris le parti de la conjonction : conjonction de la « pureté » esthétique et de la « pureté » morale, linguistique, religieuse, raciale ou nationale ; conjonction des questions de « mimesis » artistique et des questions didentité ou de posture auctoriales ; conjonction des thèses poétologiques et des orientations idéologiques (« modernité » esthétique et « conservatisme » politique) ; conjonction de lhistoire de la littérature et de lhistoire de lart, à travers laction

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réciproque des discours critiques appliqués aux médiums ; conjonction de lautonomie et de lhétéronomie du champ littéraire, de façon à décrire le degré dautonomie relative de chaque moment de la période. Ajoutons que sous lappellation « littérature pure » entendue au sens dautonomie, il faut sans doute commencer par séparer deux phénomènes, comme le préconisait Todorov dans Théories du symbole : « on a souvent voulu confondre la conception formaliste de la poésie avec la doctrine de lart pour lart [] dans le premier cas, il est question de la fonction du langage en littérature (ou du son en musique, etc.), dans le second, de la fonction de la littérature (ou de lart) dans la vie sociale4 ». Cette confusion, poursuit-il, sexplique par lorigine commune de ces deux aspects, à savoir cette « idéologie romantique » traquée et condamnée dans Critique de la critique, qui reposerait sur une conception autotélique de lart. Perçue sous cet angle, la question de la pureté littéraire croise celle de la survivance dun certain romantisme après le moment Baudelaire-Flaubert. Cette réflexion rappellera aussi, sil était encore besoin de le démontrer, à la suite des travaux ethnologiques de Mary Douglas, que la dichotomie pur/impur ne relève en rien, comme on la longtemps cru, dune seule mentalité dite « primitive5 ». Si les systèmes dinterdits qui intéressent au premier chef lanthropologue, le sociologie ou lethnologue, resteront en arrière-plan ici, les systèmes taxinomiques attachés à lusage de ce couple garderont dans cette réflexion toute leur pertinence, en espérant que nous aurons évité de succomber au « délire métaphorique de la souillure6 ».

On verra ainsi à la lecture des différentes contributions de cet ouvrage collectif – un mélange qui nest pas pour autant une suite de varia – que les catégories du « pur » et de « limpur » peuvent se décliner à linfini en échangeant leur place, leur sens et leur valeur. À bien considérer ces catégories, il en va de la littérature comme de la sociologie du sacré selon Caillois : ce sont des « forces équivoques7 » toujours susceptibles de « réversibilité8 ». Ainsi, ce volume maintes fois bipolaire invitera à une

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relecture impure des œuvres dites pures (Sylvie Traire pour Flaubert et Claude Perez pour la NRF), ou bien à un exercice de clarification de cette pureté, conservée intacte dans sa pertinence, tout en se voyant mise en perspective (Marie Blaise pour Mallarmé et Valéry à la lumière de Freud et dEliot ; Pascale Alexandre pour Copeau ; Michel Jarrety pour Valéry ; Maria Carla Papini pour Ungaretti ; et moi-même pour Mallarmé).

Il conviendra en outre de moduler ces notions en fonction des différents niveaux dapproche de lobjet : théorie de la « peinture pure » doublée dune pratique impure du poème simultanéiste chez Apollinaire comme le montre Claudia Jünke ; tentative de purifier le cinéma en le détachant de la littérature, inséparable dans le même mouvement dune esthétique de lhétérogène chez le Cocteau du Sang dun poète et du Testament dOrphée, à suivre Caroline Surmann ; affirmation et négation de la pureté dans Les Faux-Monnayeurs selon le point de vue du récit ou de la diégèse, de la littérature ou de la vie sociale, de la politique de la langue ou de léthique sexuelle ainsi que le souligne Frank Lestringant ; distinction nécessaire à opérer entre les plans linguistique, éthique et narratologique, comme le rappelle Jörn Steigerwald dans son parcours croisé des Faux-Monnayeurs et du Chiendent ; « impureté » assumée dune littérature qui doit accepter son matériau, langue commune et lieux communs, mais aussi « pureté » revendiquée, innocente et non-terroriste, dune littérature « littéraire » chez lauteur des Fleurs de Tarbes, si lon se réfère aux analyses de Clarisse Barthélemy ; pur amour sublimé en surface mais cachant en profondeur toute la force des « arrière-passions » incestueuses dans Daniel Cortis, ce roman de Fogazzaro hanté par la figure de Lucile Chateaubriand que commente ici Patrizio Tucci ; enfin, contradictions non surmontées au sein de léros surréaliste mis en scène par la littérature (Breton et Péret) ou le cinéma (Buñuel et Hathaway), situé entre lhéritage courtois et lusage de Freud, comme le montre Giovanna Angeli.

Mais la dyade du pur et de limpur permet aussi de quadriller les enjeux majeurs dune littérature européenne en perpétuel débat avec lhéritage problématique inséparable du nouveau régime politique et esthétique né avec le romantisme, et tous les transferts de sacralité que cette césure historique a pu engendrer. La pureté doit composer avec lhistoricité, entre mythologie, utopie et idéologie, comme le démontrent ici les textes de Dominique Combe au sujet de la langue nationale ou nationalisée,

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de Wolfgang Asholt en matière davant-gardisme, de William Marx à propos de lévaluation du sens de lhistoire, et de Mario Domenichelli, qui sintéresse quant à lui à la survivance warburgienne dune culture lettrée européenne confrontée à la massification.

On se souvient de cette « malade » quelque peu mallarméenne de Pierre Janet évoquée par Blanchot dans LEspace littéraire, rétive devant la pratique de la lecture parce que, disait-elle, « un livre quon lit devient sale9 ». Gageons que sénonce là obliquement quelque vérité profonde, et que ce livre, par-delà tous les noli me legere, trouvera des lecteurs de bonne volonté, acquis à lidée quil ny a pas de lecture pure.

Thierry Roger

Université de Rouen

1 Cest ce qua tenté de montrer une certaine sociologie du fait littéraire. Nous renvoyons bien évidemment ici à Pierre Bourdieu, Les Règles de lart (1992), Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1998, ainsi quà Gisèle Sapiro, La Responsabilité de lécrivain. Littérature, droit et morale en France (xixe-xxisiècle, Paris, Seuil, 2011), qui prolonge et complète lanalyse en direction dune « autonomie » morale et juridique, faite de résistances et de refoulement, comme lattestent les grands procès littéraires étudiés dans louvrage.

2 Antoine Compagnon, Les Cinq Paradoxes de la modernité, Paris, Seuil, 1990.

3 Guy Scarpetta, LImpureté, Paris, Grasset, 1985, p. 9.

4 Tzvetan Todorov, Théories du symbole (1977), Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1985, p. 341.

5 Voir Mary Douglas, De la souillure. Études sur la notion de pollution et de tabou (1967), Paris, La Découverte, 1992.

6 Luc de Heusch, préface à Mary Douglas, De la souillure, op. cit., p. 19.

7 Roger Caillois, LHomme et le Sacré (1950), Paris, Gallimard, 1988, p. 44.

8 Ibid., p. 58.

9 Maurice Blanchot, LEspace littéraire, Paris, Gallimard, 1955, p. 251.

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