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Présentation

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  • ISBN: 978-2-406-06639-2
  • ISSN: 2239-0626
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06640-8.p.0015
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 01/02/2017
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Présentation

Les mots de la Méditerranée est lun de ces syntagmes qui suscitent les interrogations les plus variées et les plus contradictoires, tant il est polysémique : la syntaxe est tellement elliptique, faite des raccourcis de la structuration du syntagme nominal en français, que linterprétation prend des directions multiples, convoquant avec la présence du nom propre la Méditerranée, avec une configuration hybride qui tient du nom commun avec larticle défini au féminin et du nom propre qui trahit une littéralité des mots qui participent à sa formation initiale, des relations dorigine (des mots ayant pour origine la Méditerranée), dappartenance (des mots propres à la Méditerranée), de marquage thématique (des mots portant sur la Méditerranée), etc. Sajoutent à cette syntaxe dont la fécondité sémantique est inscrite dans lune des langues de la Méditerranée, des mots dont la métonymie crée une mise en abyme qui fait défiler tous les éléments rattachés à chaque item de ce syntagme : derrière litem des mots : langues, discours, formules, littératures, imaginaires, identités, pluralités, concepts, symboles, rythmes, etc. ; derrière litem de Méditerranée : la mer, les voyages, lhorizon, lhistoire, les guerres, les fêtes, les activités quotidiennes, les arts, les coutumes, les femmes, les hommes, les enfants, les territoires réels et imaginaires, etc. Bref, une identité singulière et plurielle, partagée et farouchement bien gardée, bien ancrée dans lHistoire (et les histoires) et les territoires, et voyageant en même temps en dehors du temps et de lespace, touchant de nouvelles époques et traversant de nouveaux territoires dont les populations partagent avec les Méditerranéens les échos de cette mèr(e) nourricière qui leur a servi de creuset pour faire émerger une culture partagée par trois continents et au-delà.

Devant une telle densité sémantique et culturelle, la présentation de ce numéro ne peut que se limiter à quelques entrées, donnant à lensemble des contributions la forme dun dictionnaire où, à partir de quelques entrées, on entame un voyage dont on ne peut prévoir ni 16litinéraire ni les découvertes. La structuration des dictionnaires nest-elle pas intrinsèquement métonymique ? Avec le discours lexicographique, névolue-t-on pas dans les méandres du dictionnaire dun plan à un autre dans une quête toujours renouvelée et jamais finie ?

Contentons-nous pour cet ouvrage des entrées mots, culture, espace et complexité, des entrées qui, certes ne respectent pas lordre alphabétique, mais qui portent en elles de quoi tisser les mailles de lidentité méditerranéenne, lobjet de la rencontre de Tunis1.

Les mots sont inventés par les hommes pour dire le monde et soi-même en croisant le vécu et limaginaire, lactuel et le passé, le réel et lhypothétique, les joies et les souffrances, les amours partagées ou interdites. Cette belle invention de lintelligence humaine, de par sa nature métonymique qui provient de la proximité ontologique entre signifiant et signifié et leurs avatars, se substitue tout naturellement à tout ce qui prend corps par les mots, cest-à-dire tous les types de discours passés et présents, individuels et collectifs, formels et informels, sérieux ou ludiques. La proximité ontologique ne concerne pas uniquement les deux faces du signe linguistique, elle transcende la relation entre le mot et celui qui lélabore, qui lemploie et se lapproprie ainsi : le mot nest pas extérieur à nous ; il fait partie de nous-mêmes. Même sil est partagé avec les autres, il est toujours nourri par la sève de nos convictions, de lintelligence de notre entendement et de la fluctuation de nos humeurs. Il en garde des traces que les autres apprécient, partagent et intègrent. Par les mots, les autres sont un peu en moi, le moi un peu dans les autres. Cest dans les mots que se façonnent les cultures et les identités, que lhistoire sinscrit et limaginaire sélabore.

Le mot, cest également cette entité qui échappe aux contraintes de la combinatoire morphémique (en tant quunité intégrante), celle où les règles de la syntaxe gouvernent lenchaînement phrastique et interphrastique. Le mot, cette entité autonome, voyage dune région du monde à une autre (A. Rey). Ainsi est-elle empruntée par les différentes langues : les langues méditerranéennes portent en elles des mots venus dailleurs, portant en eux les traces des idiomes par lesquels ils ont transité (G. Dotoli). Ces transferts se font rarement sans que les mots empruntés en portent la marque : le mot emprunté, quil soit simple ou complexe, 17conserve des liens avec ses origines. Quon songe au fonds lexical gréco-latin dans le vocabulaire politique (F. Finniss-Boursin), aux problèmes de la description étymologique des emprunts entre latin et grec dun côté et langues sémitiques de lautre (P. Loubière), aux calques dont la seule trace conservée du modèle initial est la construction (A. Chekir), lequel moule sert de schème dans les séquences figées (L. Zhu) dans lesquelles sintègrent des mots autochtones comme cest le cas pour lespagnol du Mexique (L. Meneses). Les énoncés formulaires (A. Zrigue) et des types dénoncés autonomes relevant aussi bien de la langue que du discours comme le doua (B. Ouerhani et N. Kouki) sont autant de pans du lexique qui se coulent dans des schémas qui en font des entités reconnaissables aussi bien sur le plan lexical que prosodique, sémantique et pragmatique.

Il arrive que les mots venus dailleurs marquent des domaines particuliers : tel est le cas du technolecte agricole (L. Oueslati) ; il en est de même du domaine culinaire (D. Lajmi), de celui de la mer (A. Baccar), de léconomie (V. Benzo) et de la publicité (M. Bouali).

Si lon admet que les mots, de par leur nature autonome, échappent aux contraintes phonémiques pour se donner comme espace de liberté celui de la combinatoire syntaxique, avec tout ce quelle comporte comme potentialités expressives et cadre de synthèses sémantiques, fruits des deux principes de fonctionnement linguistique que sont la congruence et la fixité, on serait en mesure dapprécier à leur juste valeur les traces que laisse cette troisième articulation du langage dans le lexique et le rôle quelle joue dans la configuration générale des langues et leur fonctionnement. Nous en relevons les trois aspects suivants : lidiomaticité, la culture et les emplois en discours.

Lidiomaticité peut se définir comme ce qui est spécifique à une langue et quon ne peut transférer tel quel dune langue à lautre. Appliquée au lexique dune langue, cette définition trouverait tout naturellement son illustration dans les faits phraséologiques qui sont de nature à comporter des enchaînements de mots concaténés conformément à la syntaxe de la langue. Or, de telles combinaisons sont spécifiques à chaque langue, doù le caractère systématiquement idiomatique des séquences figées et des collocations qui émaillent le discours. Une telle idiomaticité prend du relief quand on passe dun idiome à un autre (T. Ben Amor), ou quand les façons de parler dun domaine sont transférées à dautres domaines ou injectées dans le langage courant (S. Mejri).

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Cest cette idiomaticité formelle qui sert de siège à des contenus spécifiques qui sont à différencier des contenus sémantiques. Ces contenus sont de nature culturelle. La troisième articulation est le niveau dans lequel ces contenus se situent. Ils renvoient à la manière dont les communautés humaines construisent les catégories et élaborent les concepts. A. Pamies et Y. El-Ghalayini le montrent très bien au niveau de la dénomination de la faune marine et de son corollaire la phraséologie ichtyologique. De telles spécificités idiomatiques participent de lidentité culturelle (S. Yaiche) et conditionnent les méthodes dapprentissage des langues (D. Mahrassi). Lidentité sacquiert par les mots, comme le précise F. S. Lattarulo à propos de Campana.

Cest dans le discours que se déploie tout le pouvoir des mots. Cest ce que montre I. Sfar à travers lécriture oblique avec tout ce que les mots des écrivains dexpression française peuvent avoir demplois échoïques. Avec dautres auteurs, les mots servent de support pour élaborer des images, concepts et « non-voir », comme cest le cas chez Abdelwaheb Meddeb (E. Medina Arjona), pour exprimer des contingences de la vie des poilus dans les tranchées (M. Léo), et pour garder la « mémoire des lieux » comme le fait Tahar Bekri dans sa poésie (O. Ben Taleb).

Les mots peuvent être réduits à leur matérialité orthographique (L. Hosni) ou à leur proximité avec dautres types sémiotiques comme les gestes (M. Lo Nostro).

La Méditerranée, à la lumière de toutes les contributions à ce numéro, se révèle comme un espace où se forgent mots, symboles et identités partagées. Dans ces contrées, le rythme de la parole scandée épouse les formes du dit et du signifié. Ainsi, la complexité de l« idiomaticité méditerranéenne » (T. Ben Amor) sert-elle de vecteur à la mobilité des mots, leur variation et leur partage ; ce qui permet lélaboration de formes originales et léchange de thématiques toujours communes mais jamais originales. Si les mots servent de médiateurs pour dire le vécu méditerranéen, ils favorisent également la construction dun imaginaire commun qui foisonne de métaphores, de symboles et de rituels linguistiques et qui confine à la spiritualité.

Pour clore cette présentation, il serait utile de rappeler brièvement les différents aspects que ce numéro renferme :

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la Méditerranée est un espace où des civilisations originales ont été édifiées, que le lexique, cette dimension centrale de la langue, garde comme mémoire commune ;

les mots relèvent dune troisième articulation où sinscrivent les aspects idiomatiques des langues et les contenus culturels qui sy incrustent ;

la créativité de langue ou de discours revendique cette idiomaticité et cette culture comme une identité qui sinscrit dans cet espace-temps quest la Méditerranée.

Giovanni Dotoli et Salah Mejri

1 Rencontre organisée au CERES les 2 et 3 juin 2016.

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