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Avant-propos
Où en sommes-nous avec Suarès ?

  • Publication type: Article from a collective work
  • Collective work: La Couronne littéraire d’André Suarès
  • Author: Murat (Michel)
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  • Pages: 7 to 10
  • Last edition: 2017
  • Collection: Encounters, n° 172
  • Subcollection: Twentieth and twenty-first century literature, n° 25

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  • ISBN: 978-2-406-05980-6
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-05982-0.p.0007
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 12-27-2017
  • Language: French

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Support: Digital
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Avant-propos

Où en sommes-nous avec Suarès ?

Dans la notice que javais rédigée pour présenter le colloque que jorganisais à la Sorbonne et à lÉcole normale supérieure en 2013 sur André Suarès, jévoquais une œuvre « dispersée, encore en partie inédite, réduite à quelques images hagiographiques ou caricaturales ». Ce point de vue était celui de Michel Drouin, qui a déployé pour faire connaître Suarès une énergie qui force le respect. Cest lui qui mavait convaincu dorganiser un colloque, plus de dix ans après celui de Malagar. Il a trouvé la force dy participer et de lanimer, alors quil était déjà très atteint par la maladie. Maintenant quil nous a quittés, je ne puis faire moins que de dédier à sa mémoire, comme un dernier hommage, la publication du présent volume. Michel Drouin était un militant de la cause suarésienne, et à bien des égards, il avait faite sienne lincessante revendication du poète. Suarès sest vu méconnu de ses contemporains : non pas ignoré, mais jamais mis à sa juste place, celle où lui-même se situait. Laura des vaincus, des maudits, des prophètes, il se présente avec elle ; il larbore. Pourtant, au moment de présenter ce travail, je dois reconnaître que, pour qui considère avec attention la publication et la réception de son œuvre, le tableau nest sans doute pas si sombre.

Certes il reste dans le fonds de la bibliothèque Jacques-Doucet une masse importante dinédits. Mais lœuvre publiée est considérable, et elle nest pas tombée dans le noir du temps. On na pas réédité les Images de la grandeur (1901), ni La Tragédie dElektre et dOreste (1905), ni, ce que je regrette davantage, les Lais et Sônes (1909). Mais les ouvrages principaux publiés par Suarès avant la guerre de 1914 ont été repris entre les deux guerres : Voici lhomme, par exemple, paru en 1906 à la Bibliothèque de lOccident, est repris partiellement chez Stock en 1922 avec une préface de Florent Fels, puis intégralement chez Albin Michel en 1948 ; Bouclier du zodiaque, paru chez le même éditeur en 1907, est republié à La N.R.F. en 1920 ; Trois hommes, paru à La N.R.F. en 1913, est republié chez le 8même éditeur en 1920, puis 1935 ; la trilogie Sur la vie (1909-1912) est reprise chez Émile-Paul frères (1925, 1928). Après la seconde guerre mondiale et la mort de Suarès (1948) paraissent assez rapidement les grandes correspondances : Claudel (1951), Romain Rolland (1954), suivies de Péguy (1960), Rouault (1960), Bourdelle (1961), Gide (1963). Le flambeau a été ensuite repris par Yves-Alain Favre, qui parallèlement à sa thèse (parue en 1977), a procuré des rééditions, dont celle de Bouclier du zodiaque, et surtout a publié chez Rougerie à partir de 1976, en les préfaçant, nombre dinédits : les Antiennes du Paraclet, Vita nova, Caprices, Poétique, Ce monde doux-amer, Pour un portrait de Goya, Don Juan, Landes et marines. Cet effort a été poursuivi avec constance, et sans solution de continuité, par Robert Parienté. Ce dernier, outre une biographie sans doute un peu trop fervente, nous a procuré les deux précieux volumes de la collection « Bouquins », portant à notre connaissance dimportants inédits, dont le Sur Napoléon de 1897, la Lettre sur larmée relative à laffaire Dreyfus, lultime et inachevé Paraclet (1936-1947) et la seconde série de Valeurs. Il a aussi donné, chez dautres éditeurs, Provence et Rome. De son côté Michel Drouin, outre de nombreuses contributions critiques, a édité chez Gallimard deux recueils dessais qui sont les joyaux de lœuvre critique de Suarès : Âmes et Visages, xiiie-xviiie siècle, et Portraits et préférences, de Benjamin Constant à Rimbaud. Enfin un aspect pour nous essentiel de lactivité de Suarès a été éclairé par la publication, soigneusement préfacée et annotée par François Chapon, de la correspondance entre Suarès et Jacques Doucet (Le Condottiere et le Magicien, Julliard, 1994).

Il reste bien sûr beaucoup à faire sur ce plan. Le fonds Jacques-Doucet recèle des textes passionnants, comme le montrent les inédits publiés par Frédéric Gagneux. Mais les carnets posent un problème difficile. Yves-Alain Favre les avait largement utilisés dans sa thèse, et depuis Frédéric Gagneux y est revenu ; mais ils nont pas été beaucoup consultés, et il faut reconnaître quils sont difficiles daccès, par leur graphie, et parfois aussi sur le fond. Ce quon pourrait utilement envisager, cest une anthologie. Mais la question doit être posée de savoir ce qui est préférable, entre remettre au jour des textes publiés mais dispersés ou introuvables, et déchiffrer ces inédits ; la réponse ne va pas de soi.

Quant à la critique, elle est loin dêtre insignifiante. Dès 1914, Suarès a été salué comme un « nouveau maître » par Daniel Halévy, à côté de Claudel, Péguy et Romain Rolland. Quatre ans plus tard, Ernst-Robert 9Curtius le compte parmi les « éclaireurs littéraires » de la nouvelle France (Die literarischen Wegbereiter des neuen Frankreichs, Potsdam, Kiepenhever, 1918). Une monographie en langue allemande lui est consacrée en 1933, une thèse italienne en 1937, avant celle de Mario Maurin à Yale en 1951, puis celles de Christian Ligier et de Jean-Marie Barnaud, tous prédécesseurs non négligeables dYves-Alain Favre. Gabriel Bounoure, une des grandes voix critiques de La N.R.F., lui a consacré un livre, Marelles sur le parvis, André Suarès et sa génération (Plon, 1954). Il est vrai que la mort dYves-Alain Favre a coupé, ou du moins ralenti, lélan des études suarésiennes, privées dun patron universitaire incontesté – dautant que Jacques Lecarme a abandonné la thèse quil avait commencée sous la direction de Marie-Jeanne Durry, mais non sans enrichir la bibliographie de quelques articles de premier ordre, dont lun est repris dans le présent volume.

Cependant la publication des actes de ce colloque est de nature à nous donner de lespoir : dune part, parce que mes collègues de la Sorbonne ont répondu avec chaleur à lappel qui leur était lancé. Dautre part, et cest à mes yeux le plus précieux, parce quils ont formé une génération nouvelle de chercheurs. Cest grâce à Pierre Brunel, puis à Dominique Millet, à Didier Alexandre, à Antoine Compagnon et (oserai-je le dire) un peu à moi-même, que Pauline Bernon, Frédéric Gagneux, Paola Cattani, Antoine de Rosny, Marie Gaboriaud sont devenus des spécialistes de Suarès ; quant à Clément Girardi et Adrien Cavallaro, ils sont venus à lui depuis leurs propres objets détude, le bergsonisme et le rimbaldisme. Je remercie aussi M. Guillaume dAbbadie, qui de son propre chef, nous a apporté un témoignage très vivant, très suggestif, de Gustave Fayet, et M. François Chapon, qui a bien voulu nous autoriser à publier les textes de Suarès, oubliés ou inédits, que lon découvrira à la fin de ce volume.

Je ne dirai rien, dans ce préambule, de la dimension politique de lœuvre de Suarès, que Michel Drouin et Michel Jarrety vont évoquer dans les pages qui suivent. Dans ce domaine comme dans dautres, il reste beaucoup à faire : on pourrait dresser toute une liste de chantiers à ouvrir (noublions pas cependant que certains, comme celui qui concerne le monde antique, sont en cours). Le plus important, sans aucun doute, concerne la dimension comparatiste de lœuvre de Suarès. On sest beaucoup penché sur lItalie, et Pascal Dethurens va revenir sur les 10terres du Condottière – il le faut. Je suis reconnaissant à Marc Porée douvrir pour nous le domaine anglais, et sil faut le dire, plus encore à Mme Lourdes Rubiales de nous donner une vue sur le monde ibérique. Il faudrait aller aussi vers la Russie, vers les États-Unis (lédition de Cirque, illustrée par Rouault, na jamais vu le jour), et retourner vers les provinces françaises.

Suarès peut trouver son public : les représentations sur les lieux de Marsiho par Philippe Caubère ont fait salle comble, et retenti dans la ville. Je ne pense pas que luniversité lui ait manqué. Au moment où nous tentons de donner à la compréhension de son œuvre un nouvel élan, il ne faut pas que nous nous fustigions de lavoir délaissée ; ce ne serait pas juste de redire : vox clamans in deserto. Essayons plutôt dêtre – au moins dans notre genre – aussi persuasifs que lui. Et en tressant la couronne littéraire de Suarès, ou plutôt, en évoquant celle que lui-même avait tressée, noublions pas que ce fut pour lui, aussi, une couronne dépines.

Michel Murat

Septembre 2013 – Septembre 2015

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