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Avant-propos
Un centenaire déconcertant

  • Publication type: Article from a collective work
  • Collective work: Gracq dans son siècle
  • Author: Murat (Michel)
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  • Pages: 7 to 9
  • Last edition: 2013
  • Collection: Encounters, n° 48
  • Subcollection: Twentieth and twenty-first century literature, n° 5

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  • ISBN: 978-2-8124-0859-5
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4384-8.p.0007
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 02-06-2013
  • Language: French

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Support: Digital
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AVANT-PROPOS

Un centenaire déconcertant

Les hasards de la vie, sa propre longévité, ont eu pour conséquence que l’on a célébré le centenaire de Julien Gracq trois ans à peine après sa mort. Ce sont pourtant « des choses pour lesquelles on aimerait prendre un peu de recul », comme disait à la fin du Rivage des Syrtes le héros lorsqu’on lui annonçait la venue des envahisseurs. Le recul, qui est la position de l’historien, nous fait défaut, parce que l’œuvre de Gracq est engagée dans le devenir de la littérature contemporaine au-delà même de la publication de son dernier livre, Carnets du grand chemin, en 1992. Ce qui nous manque à présent, c’est le regard qu’il pouvait porter, même sans en faire part publiquement, sur nos faits et gestes, et pas seulement sur nos livres. Lui-même avait regretté, dans une phrase qui a été prise en mauvaise part, de n’avoir plus, après la mort de Breton ou de celle Malraux, de contemporains qui fussent en mesure de le juger. Il a été, bien plus que nous ne le pensions, notre contemporain.

Cependant c’est un homme du xxe siècle, et non de ce xxie siècle que nous voyons commencer et dont les révolutions n’ont pas encore produit sur les lettres d’effets perceptibles. Son espace littéraire et son expérience de l’histoire sont circonscrits à la France, et sa culture se déploie dans les limites depuis longtemps fixées de l’Europe intellectuelle. Il est même un homme du court xxe siècle, celui qu’Éric Hobsbawm appelle « l’âge des extrêmes ». Ses engagements intellectuels ne prennent sens que par rapport aux événements qui ont donné à cet âge sa trajectoire propre et en ont déterminé la couleur morale.

Gracq a été le survivant de plusieurs mondes disparus, comme il a été un exilé du dedans, et un dissident de causes qui n’avaient plus de lieu mais n’avaient pas perdu leur sens. Homme d’avant 1914 par sa politesse, sa pudeur devant les sentiments et son mode d’existence, y compris l’argent, par une sorte de vertu républicaine, par ses rapports avec l’école,

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il a vécu dans un monde en ordre – déjà frappé au cœur mais dont le tissu quotidien n’était pas déchiré. On l’imagine très bien, s’il était né un peu plus tôt, mort dans la guerre de quatorze, ou au contraire la traversant en guerrier appliqué. Il s’est d’ailleurs représenté dans cette guerre en envisageant les deux scénarios, à la fois comme fantassin réformé pour blessure, et comme aviateur disparu en mission ; car Nueil, dans « Le roi Cophetua », c’est lui aussi. En littérature, c’est un homme d’avant quarante-cinq, comme Breton : c’est-à-dire formé par le xixsiècle, entre Stendhal, Poe et Rimbaud, et tirant de cette idée de la littérature et de la vie les conséquences les plus nettes, les plus exemptes de compromissions. Le décalage se manifeste au lendemain de la guerre dans le portrait qu’il dresse de Sartre en intellectuel médiatique ; en même temps qu’il s’y soustrait, Gracq montre l’avènement d’un nouvel âge de la culture, qui est encore le nôtre. Il est aussi un homme des « Trente Glorieuses » – rien à voir avec Monsieur Hulot. Sans y adhérer, il s’est très bien adapté à la vie moderne, comme le montre l’usage qu’il fait de l’automobile, et de la télévision comme source d’information et comme loisir de masse – qu’il refuse d’y paraître montre qu’il a bien compris la portée du phénomène. Le paysage de « La Presqu’île » n’a rien d’intemporel ; pour le rapport entre voiture et chemin de fer, la hiérarchie du réseau routier, la description des conséquences induites à la fois sur l’aménagement du territoire, la perception des lieux, la structure temporelle et événementielle du voyage, le texte a la précision d’un rapport de la DATAR ; il renvoie les évocations de Bonnefoy à leur vague postromantique.

Ces positions en contrepoint rendent difficile toute démarche d’adhésion, mais elles favorisent le recul critique. Elles sont, fait assez rare à leur époque, dépourvues de pathétique. Gracq s’est assez bien accommodé de ces contradictions ; il n’a cherché ni à les concilier ni à les réduire ; il a vécu avec elles – à une certaine distance de soi. Il n’est pas un vaincu de l’histoire, et son destin personnel n’a rien de tragique. Le monde qui s’effondre ne l’entraîne pas avec lui. Certes la lecture du Balcon en forêt montre que le sentiment humain n’est nullement anesthésié ; mais il ne s’adresse guère à l’humanité en général. De là provient la difficulté que nous éprouvons à évaluer sa position morale : nos critères du jugement sont déconcertés.

Le centenaire de Rimbaud, disait Gracq en 1954, est « intimidant ». En 2010, le centenaire de Gracq est déconcertant. Que célébrons-nous ?

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En quoi, aujourd’hui, avons-nous affaire à lui ? Ce sont des questions auxquelles le colloque organisé par l’équipe « Littératures françaises du xxe siècle » de l’université Paris-Sorbonne, dont le présent volume recueille les actes, ne prétend pas apporter de réponses décisives, mais qu’il essaye de poser en leur donnant le plus de cohérence possible. Elles ont été adressées à des chercheurs dont la plupart ne sont pas spécialistes de l’auteur. Le lecteur jugera s’ils sont parvenus à s’approprier ces questions, et à dessiner de manière lisible le visage de Gracq dans son siècle.

Les références aux œuvres de Julien Gracq des contributions du présent volume renvoient pour la plupart aux Œuvres complètes, publiées dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade » de Gallimard (volume I, 1989, éd. Bernhild Boie ; volume II, 1995, éd. Bernhild Boie et Claude Dourguin). Nous utiliserons les abréviations OC1 et OC2 pour renvoyer à ces éditions.

Michel Murat

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