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Hommage à Josette REY-DEBOVE (1929-2005)

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  • ISBN: 978-2-8124-0488-7
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4340-4.p.0215
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
215 Michaela HEINZ





HOMMAGE À

JOSETTE REY-DEBOVE (1929-2005)



« Pans est sous la neige et nous venons d'apprendre le décès de Josette Rey-Debove
ce matin. Nous perdons une des fondatrices du Robert et cette nouvelle nous laisse
tous désemparés.  » Ce message électronique du 23 février, adressé aux amis
lexicographes de Josette, est tombé comme un couperet. Quelque chose
d'inimaginable s'était produit  : la mort brutale de celle qui était si vivante, si
passionnée, enthousiaste et infatigable, qui avait créé tant d'ouvrages, uniques en leur
genre et, ce faisant, avait inventé non seulement les standards de la lexicographie
moderne, mais avait établi paz la même occasion la métalexicographie, critique
raisonnée et éclairée des dictionnaires. Quand Josette REY-DEBOVE s'est éteinte, le
22 février 2005 sous le soleil du Sénégal, elle avait la tête pleine de projets. Après ses
vacances, elle voulait s'atteler à la prépazation d'une nouvelle édition du Petit RobeK

et former elle-même, comme à son habitude, des lexicographes capables de la
soutenir efficacement dans ce projet («  La lexicographie est une affaire trop sérieuse
pour qu'on l'abandonne à des scientifiques  »).


Josette DEBOVE («  Prononcez [dBbov] ; ce sont les Parisiens qui disent
[dBbCv]  ») était née le 16 novembre 1929 dans le Nord de la France, à Calais.
C'est dans le Nord de la France, à l'Université de Lille, que j'ai rencontré Josette
REY-DEBOVE pour la première fois. En mai 1988, elle venait au séminaire de
lexicographie de Pierre CORBIN pour parler, magistralement, de la conception des
définitions et des exemples dans son nouveau dictionnaire, le Petit Robert des
Enfants. Cet après-midi mémorable suffisait pour donner envie de faire un stage
aux Dictionnaires Le Robert. Après quelque réticence («  Vous savez, nous avons
assez de lexicographes français. Et vous ne serez pas payée...  »), Josette REY-
DEBOVE m'a demandé de lui envoyer une lettre de motivation. Le 3 octobre 1988
était mon premier jour de stage à « Pergolèse  », où se trouvait à l'époque la
rédaction des monolingues. Ce jour-là, Josette REY-DEBOVE a fait sacrifier une
journée de travail entière à Sophie CHANTREAU, une de ses meilleures
lexicographes, pour que la stagiaire étrangère lui parle de son projet de thèse
concernant le traitement des locutions figurées dans les dictionnaires



Cah. Lexicol. 88, 2006-1, p. 211-214

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monolingues français. Le soir même, le marché était conclu  : Josette
REY-DEBOVE m'annonçait que le lendemain j'assisterais à une réunion de
travail où seront lancés les travaux d'une refonte complète du Petit Robert et
qu'elle me demanderait de lire l'«  ancien » Petit Robert de A à Z et de faire des
fiches concernant les locutions dont le traitement était susceptible d'être modifié
et/ou amélioré. (Et elle avait même trouvé une solution ingénieuse pour
rémunérer ce travail, dans une devise plus universelle que l'euro — en
dictionnaires français...)

Cette ouverture d'esprit, cette confiance dans les capacités d'une
lexicographe débutante, étrangère non francophone par surcroît («  Vous nous
apporterez un regard nouveau  ») n'était qu'un des traits de caractère de Josette
REY-DEBOVE. Un autre en était sa modestie, son humilité, son recommencement
éternel («  Même après tant d'années de métier, je continue à apprendre de tous
mes étudiants  »). Cela était vrai en 1988 ;cela était vrai encore quinze ans plus
tard, en 2004, quand elle discutait volontiers de la nature des ligalexes avec les
participants de son séminaire « Morphologie lexicale —Théorie et recherche  » à
l'EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales) ou, quelques mois plus
tard, aux « Premières Journées allemandes des dictionnaires  », lorsqu'elle tenait à
connaître l'opinion de tel jeune intervenant, diamétralement opposée à la sienne,
sur l'utilité des illustrations dans les dictionnaires.

Cette humilité toujours renouvelée devant la tâche lexicographique allait
de pair avec beaucoup de ténacité. Josette REY-DEBOVE a parlé à plusieurs
reprises de sa détresse en face de la masse de documents accumulée par Paul
ROBERT en vue de la rédaction de l'article faire  : «  ... quatre mètres du Littré,
cinquânte feuilles de citations, vingt feuilles de collage de difficultés
grammaticales... J'ai pleuré toute une journée. Mais je l'ai fait  !J'étais tenace. »
De même, ceux qui étaient à « Pergolèse  » fin 1988 se souviennent encore de
trois semaines particulières pendant lesquelles Josette livrait combat à aller.

Pour Josette REY-DEBOVE, cette ténacité, indispensable pour être bon
lexicographe, était une qualité typiquement féminine. Ce qui fait qu'elle n'a
recruté et formé que des femmes, que ses dictionnaires sont donc des
dictionnaires de femmes

«  Je pense que les femmes sont particulièrement adaptées à ce métier de
lexicographe parce qu'elles sont fiables, méticuleuses, modestes et tenaces.
Je dirai que si l'on n'est pas tenace, on ne peut pas faire de dictionnaires.
Parce que le A à Z est vraiment très décourageant  : on s'amuse jusqu'à C ou D, et
ensuite, on a l'impression que c'est toujours pareil. Pourtant, ce A à Z ne leur fait
pas peur. Justement, je crois que cela fait partie de la psychologie féminine que
d'engager un combat de ténacité. [...] Cette ténacité est indispensable parce
qu'on ne peut évidemment pas se permettre, quand on fait un dictionnaire,
d'avoir des moments de génie et des moments de faiblesse.  » (JRD, « Les femmes
et les dictionnaires  », [Université Laval, octobre 2003, exposé scripturalisé],
Revue d'aménagement linguistique 107 (2004).

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Josette REY-DEBOVE était tenace et elle était combative. Sa lutte pour la
féminisation des noms de métier et ses prises de bec avec les Académiciens
n'étaient que la partie visible de son aspiration générale à rendre l'iceberg
"dictionnaire au masculin" plus objectif

« Beaucoup d'hommes lexicographes ne sont pas misogynes, ce n'est pas le
problème, mais ils prennent l'homme, le mâle, comme modèle de l'humain, alors
qu'ils ne pensent jamais aux femmes. C'est pour eux tout à fait secondaire.
Pourtant, le mâle comme modèle de l'humanité c'est un peu embêtant, compte tenu
de la spécificité des femmes [...]. Le dictionnaire était enfermé dans un univers
masculin, qui n'était pas un univers de mépris, mais simplement, pour les hommes,
l'humanité c'était le mâle et le reste n'avait pas grande importance. C'est comme ça
que je me suis dit, quand je suis arrivée au Robert, qu'il fallait tout de même parler
des femmes, qui forment une grande partie de l'humanité.  » (loc. cit.)

Josette REY-DEBOVE n'était pas dépourvue d'humour —humour qui pouvait
être teinté de sarcasme, notamment quand elle s'adressait aux membres de
l'Académie française. Dans l'émission radio « In memoriam Josette Rey-Debove  »,
après avoir écouté une joute verbale (entre Maurice DRUON et Josette REY-
DEBOVE, que celle-ci, n'ayant pas peur des mots, avait gagné haut la main) ainsi
que l'extrait d'une analyse sémiotique du double langage dans les Femmes savantes
—anodin d'une part, à connotation sexuelle d'autre part —Alain REY dit ceci

«  Il y a en effet dans tout grand texte des mots sous les mots, des mots qui sont
exprimables ou qui ne le sont guère, des mots que la pudeur empêche de
prononcer, comme le disait le représentant de l'Académie avec un léger
tremblement dans la voix tout à l'heure, et c'est ce qui faisait énormément rire
Josette. En plus, dévoiler à la fois la complexité et l'épaisseur de la parole
masculine et sa naïveté révélatrice des pulsions était un de ses plus grands
plaisirs.  » (Alain Rey, Tire ta langue, France Culture, 17 mai 2005)

À la fin du mois de juin 2004, Josette REY-DEBOVE est venue en
Allemagne, dans la petite ville de Klingenberg am Main, où s'est tenu un
colloque international de lexicographie sur l'exemple lexicographique. Josette
avait accepté de faire la conférence d'ouverture, intitulée « Statut et fonction de
l'exemple dans l'économie du dictionnaire  »l. Elle a ensuite assisté à tous les
autres exposés, toujours présente, attentive, prête à lancer et à relancer la
discussion, à donner du grain à moudre, mais surtout pour « écouter les jeunes  ».
Nous avons passé une journée «  après-colloque  » ensemble. C'était le 28 juin
2004, un lundi radieux, ensoleillé, le quarantième anniversaire du Grand Robert.
Mais ce jour-là, Josette n'a pas parlé dictionnaires  ;elle avait envie de voir ta
région. Elle a montré comment se ressourcer à s'émerveiller de la nature, à
regarder les péniches passer, à écouter les moutons bêler et les ruisseaux
ruisseler, à parler aux chiens et à caresser les chats. À se mettre à quatre pattes

1 Cette conférence est publiée dans L éxemple lexicographique dans les dictionnaires
français contemporains. Actes des "Premières Journéees allemandes des dictionnaires".
Ed. par Michaela HEINZ. (Lexicographica Series Maior) Niemeyer : Tübingen (2005).
Ces actes sont dédiés à la mémoire de Josette REY-DEBOVE, comme le sera le prochain
colloque de lexicographie à Klingenberg am Main, qui aura lieu du 7 au 9 juillet 2006.

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pour étudier les champignons. Le bonheur était dans le pré. Quand elle regardait
le large du Sénégal, Josette était sûrement heureuse.


Michaela HEINZ

Université d'Erlangen

Institut de linguistique appliquée