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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-0488-7
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4340-4.p.0219
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTES RENDUS


Josette REY-DEBOVE (direction), Le Robert Brio, Analyse comparative des
mots, Éditions Le Robert, 2004, 1897 p.

Le Robert Brio est la nouvelle version du Robert Méthodique (1982). Un travail
de révision et d'enrichissement important a été mené, fruit de la réflexion que n'a cessé
de mener Josette REY-DEBOVE sur ce qu'elle a appelé la « morphologie profonde  »,

c'est-à-dire l'analyse des mots complexes ne contenant que des éléments liés, comme
in—dubit~ble, rupt—ure ou somn—ambule, qu'elle a appelés c ligalexes  » et distingués
des dérivés, définis comme contenant un mot, comme feuil !—age qui contient feuille ou
dé faire qui contient faire (Préface  :VIII).

Le principe de base ne change pas  : la nomenclature comprend des mots et des
éléments liés, ces derniers marqués par un retrait et un filet (et non plus encadrés) ;
le recensement des éléments liés repose sur la comparaison des mots français entre eux,
selon un point de vue synchronique et une méthode distributionnelle  : un élément doit
figurer dans au moins deux mots avec la même forme et avec le même sens (in-~lubit~ble
/ dubit—atif, rapt—ure / é—rupt—ion / ir—rapt—ion ...). La Préface fait toujours référence au
distributionnaliste Eugène NIDA (p. IX). La forme prime ;les notions de dérivé savant et
d'allomorphe sont refusées

« Personne ne peut déduire rupture de rompre en français (...) ; la différence formelle est
presque aussi grande qu'entre chute et tomber.  » (Préface  : X).

« Il n'est pas sérieux de décider de l'altérité ou de 1"`identité" de deux signes à signifiant
différent, sauf à passer par l'histoire.  » (La linguistique du signe  :196).

En synchronie, les formes différentes de même sens sont des synonymes (cf. Note sur les
fondements théoriques et la méthode, Le Robert méthodique  : XVII).

La structure est modifiée sur deux points  : la nomenclature est alphabétique, alors
que le Robert méthodique pratiquait les regroupements ;l'étymologie est introduite à la
fin des articles concernant les éléments et les mots non analysables (le Robert
méthodique donnait en annexe une Étymologie des éléments).

Les dérivés et les composés figurent donc à leur place alphabétique. Ils renvoient à
leur « mot-base  »  :les « mots-bases  »sont ceux, simples ou complexes, qui ne contiennent
pas un autre mot; par exemple, nation pour national, nationalité, nationalisme ;,flexible
pour inflexible,,flexiblement. D'autre part, on trouve les dérivés et composés énumérés à la
fin des articles concernant leurs « mots-bases  ». À la fin des articles concernant les
éléments liés, la liste des mots qui les contiennent est organisée en « mots-bases  » et
dérivés, ceux-ci distingués par des parenthèses

a ADIP- Élément qui signifie « graisse  ». Il apparaît dans les mots  :adipeux (adiposité), adipolyse.  »


Cah. Lexicol. 88, 2006-1, p. 215-225

220
C'est un progrès  : on voit ainsi immédiatement le nombre d'emplois de l'élément (ici
deux) ; en effet, l'emploi dans un dérivé ne compte pas comme un deuxième emploi. Le Robert
méthodique ne suivait pas toujours cette règle (en l'occurrence, il n'avait pas adipolyse).

L'introduction de l'étymologie dans le dictionnaire n'est nullement contradictoire
avec le principe synchronique, au contraire  : c'est seulement quand l'analyse s'arrête,
devant les éléments, les mots simples et les mots « rebelles  », qu'elle prend le relais,
«  en manière de consolation  » (Préface  : X). Les mots «  rebelles  » résistent à l'analyse
faute de comparaison autorisant la segmentation  :faramineux, vestibule ... (Préface  : X).
Il y a aussi ceux dont on identifie un élément mais pas l'autre hétéroc/ite, hippocampe,
nosocomial. L'indication de l'étymon permet de faire la relation avec l'élément
identifiable  : lat. nosocomium, grec nosokomeion « hôpital  » ; NOSO— (nosographie,
nosologie) « maladie  », grec nosos « maladie  ». (Dans le Robert méthodique, on trouvait
hétéroc/ite sous IIÉTÉRO—, hippocampe sous IIIPPO—, ce qui laissait un « reste  ».)
La relation de RUPT— à rompre est également prise en charge par l'étymologie. Les deux
plans, diachronique et synchronique, sont distingués clairement.

La nomenclature des mots

La nomenclature des mots a environ le même nombre d'entrées qu'en 1982
(le Robert Méthodique annonçait 34 290). Son évolution suit évidemment l'usage et les
changements référentiels, techniques et sociaux ou sociétaux (nouvelle entrée), comme
dans n'importe quel dictionnaire général, et en particulier comme dans le Petit Robert

le livret de documentation pour les professeurs de français donne ces exemples de mots
supprimés  : basoche, bavolet, hidalgo, télécinéma... ; du côté des nouvelles entrées
beur, déchetterie, internet, mondialisation, parapente, taliban, zapper... Mais ici les
nouvelles entrées ont souvent aussi une fonction morphologique  :elles réemploient des
éléments déjà enregistrés dans la nomenclature de 1982 (par exemple, pyrolyse
PYR(O~ « feu  », —LYS— « dissoudre ; holonyme et méronyme  : IiOLO— « entier  » , MÉR-
«  partie  », -0NYM— « nom  ») ; ou bien elles apportent de nouveaux éléments  :acariens,
acaricide, ACARI— « petite araignée  » ;actinothérapie, actinologie, ACTING— « rayon  ».
Un ajout comme chtonien permet de segmenter autochtone, qui ne l'était pas, en
introduisant CHTON— «  la terre et sa surface  ». C'est une lacune rectifiée. On vient de
voir l'exemple de adipolyse pour identifier ADIP— « graisse  ». Le terme matrimoine, qui
vient sans doute des «  gender studies  » et qui est absent du CD-Rom du Petit Robert
(2003), permet de segmenter patrimoine avec un élément —MOINE « possession,
richesse  ». L'introduction de praxis, apraxie, chiropraxie est l'occasion de rassembler
pragmatique et pratique, auparavant séparés car non analysés, sous un élément PRAX—,
PRACT—, PRAT—, PRAGM—, « action, mouvement ; activité  ». Aussi le choix des mots
tiendra-t-il compte de l'intérêt pour l'analyse autant que de l'usage  ; les deux
nomenclatures, celles des mots et celle des éléments liés, font système, chacun renvoyant
à l'autre et en dépendant. Cela pose le problème de la sélection ad hoc de mots rares ou
spécialisés, pour les nécessités de la segmentation  : il faut choisir entre recourir à
matrimoine pour segmenter patrimoine, à aristoloche pour segmenter aristocrate, ou ne
pas les segmenter, et renvoyer à l'étymologie.

Le lexique médical récemment vulgarisé dans les médias a été particulièrement
accueilli, si l'on en juge par la lettre A et par le hasard des consultations  :adénome,
amniocentèse, anxiolytique, athérome, athérosclérose, ostéoporose, nosocomial.
Ces entrées ont une fonction à la fois linguistique (morphologique) et encyclopédique
elles satisferont un public soucieux d'une compréhension analytique de ce lexique. Il y a
aussi des termes purement savants comme acaule, multicaule (avec —GAULE « tige d'une
plante  »), anoure, brachyoure, macroure (avec —DURE « queue d'animal  »). Ceux-là

221 infléchissent plus nettement la nomenclature vers les terminologies. Mais ces mots sont
aussi constitués d'éléments généraux et fréquents  : A- privatif, MULTI-, BRACHY-,
MACR(0)-. Il n'y a d'ailleurs pas d'indicateur de domaine (par exemple bot.)  : le
domaine n'apparaît que dans la définition des éléments spécialisés (-ate en chimie, -ite
en médecine). Cela permet de comparer des mots de tout horizon, les structures
morphologiques étant générales, et les terminologies employant aussi les éléments
généraux.

La nomenclature des éléments

La nomenclature des éléments est notablement enrichie  : de 1 730 annoncés en
1982 à 1 856 ; en partie donc avec ceux qui résultent des nouvelles entrées évoquées
ci-dessus. Mais il y a d'autres sources. Par exemple, le Brio complète le recensement des
éléments radicaux issus de paires

-TEL,- « attache  » (atteler, dételer)

ASC- « privation volontaire dans un but religieux  » (ascèse, ascète).

Une dérogation au principe du ré-emploi des éléments a été admise pour les
allongements en -o, comme anatomo- (pathologie), mérita- (cratie), qui accèdent à la
nomenclature avec un seul emploi. (Dans le Robert Méthodique, le problème était évité
par les regroupements  : on trouvait allergologie sous allergie.) Une attention particulière
a été accordée aux terminaisons jamais citées d'habitude, comme

-ACRE de ambulacre, simulacre

-ADAIRE de lampadaire, dromadaire
-ASME de fantasme, orgasme, pléonasme.

Au seul -ATE de 1982, celui de la chimie, s'ajoutent trois homonymes

-ATE  :Élément de noms féminins qui signifie « objet produit (paz la base)  ». (vulgate, cantate ...)
-ATE  :Élément désignant ce qui se présent comme un groupe (de ce qui est désigné par la base).
(primate, stigmate)

-ATE  : Élément désignant une personne en relation avec ce qu'exprime la base nominale.
(diplomate, numismate)

En particulier, on a traité systématiquement les emprunts analysables en français,
d'où par exemple

-AI>oR/-ATOR de mirador, toréador, escalator
-ATIM /-[M de intérim, passim, verbatim
-ATO de moderato, vibrato

-AR de canular, racontar («  imitation du latin  »)
-ERIA de pizzeria, cafétéria

-ERO de brasero, guérillero, torero.

(Dans le Robert Méthodique, l'analyse passait là aussi par les regroupements  :brasero se
trouvait sous brasier, guérillero sous guérilla, et -ERO était laissé pour compte.)
Sont acceptés -ING et -MAN (barman), qui étaient refusés dans le Robert méthodique pour
ne pas « réveiller les querelles du franglais  » (Présentation  : XIV), aujourd'hui bien loin.

Ces terminaisons sont souvent vides de sens, alors que l'élément est en principe
une unité significative ; -ERO est qualifié de « finale de noms masculins  »  : finale, et
non élément. Autre segment non significatif ajouté à la nomenclature  : l'«  augment »

222
-AT- / -IT-, qui précède les suffixes -AIRE, -FUR, -IF, -ION, etc. (au lieu de  : -ATAIRE,
etc., comme dans le Robert méthodique). C'est moins convaincant en synchronie. Finales
et augments sont la rançon d'une analyse maximale. Le souci d'arriver aux éléments
ultimes apparaît aussi dans les associations de suffixes, qui sont signalées par des points
de suspension en retrait et segmentées ; par exemple  : ... ESCENT > -ESC, -ENT.
Cela permet de distinguer clairement ... AUTÉ > -AL +-TÉ (loyauté) et -AUTÉ
(privautés). Mais le traitement n'est pas uniformisé  ;par exemple, -FRAIE (palmeraie)
n'a pas les points de suspension et renvoie seulement à -AIE  ; ... OSITÉ renvoie à -EUX  ;
il est difficile de traiter toutes les associations.

Une Liste des radicaux et des affixes, présentée en annexe (p. 1867-1874), classe les
éléments liés de la nomenclature selon cette dichotomie ;elle range dans les radicaux tout
ce qui peut correspondre à un mot lexical (V, N, Adj, Adv). On y trouvera donc les
traditionnels éléments de « composition savante  », comme ambul--, phob-; phon- (qui, de
fait, fonctionnent souvent aussi avec des affixes  : ambul~rnt, phob-ie, phon-ration) ; les
suffixes spécialisés classificateurs comme -ite « inflammation » (névrite); beaucoup de
préfixes ;des éléments comme ~I)FI(C~ « faire  »(statu--fier, clar-ifi-er, clar-ific-ation,
mais aussi éc~ifi-er (ÉD- « maison, aussi dans édicule), ef-fie-ace), qui est synonyme de
-FAC(T). En revanche -IS(ER) (éga/iser) est rangé dans les affixes. Cette typologie ne
correspond exactement ni à l'étymologie (-itis est suffixal en grec) ni à la morphologie
dérivationnelle qui traitera ensemble clarifier et égaliser comme verbes suffixés dérivés
d'adjectif de sens « rendre Adj  ». C'est une proposition qui tente de mettre de l'ordre dans
les listes fluctuantes que l'on trouve dans les grammaires et traités. Elle heurte les habitudes
et ne va pas sans problèmes ;aussi n'est-elle pas utilisée dans le dictionnaire, qui fait suivre
toutes les entrées liées du même terme générique « élément  ».

Ce travail considérable et unique par sa rigueur et par son ampleur suscite
évidemment le questionnement.

Le statut de la variation formelle est problématique et son traitement n'est pas
uniforme  : les formes différentes d'éléments liés sont présentées tantôt comme
synonymes, ce qui est la théorie

FAC(T)— syn.. ject(u), -(i)fi(c), -urg- ;

tantôt comme variantes

PRAX— Il prend aussi les formes PRACT—, PRAT— et PRAGM— ;
ou les deux

FRAC(T)-, syn. fring-. Il prend aussi la forme FRAG- .

Rompre ne se trouve sous RUPT- que comme signifié («  rompre  »), ce qui est
différent de  :syn. rompre.

Entre formes libres et formes liées correspondantes, quand elles sont
suffisamment proches, on trouve des renvois plutôt qu'une indication de synonymie
GRAIN > gran(i), gren-  ; GREN- > grain, syn. gran(i).

Le critère du degré de ressemblance formelle est fragile.

Le traitement de la variation régulière des affixes est difficile dans ce cadre
la variation -IER / -ER figure sous -IER (menuis-ier / menuiser-ie) et sous -AIE
(palm-ier / palmer-aie) et il y a un renvoi -ER > -IER à la nomenclature  ; mais on a
deux entrées -(A)BLE ET -ABII.- distinctes, sans renvoi, et c'est sous -ITÉ qu'on
trouvera une remarque liant -able et -abilité. (Le Robert méthodique avait une entrée
-AB(I)L-.) Sous flexible, on trouvera inflexible mais pas flexibilité, parce qu'il ne
contient pas le mot flexible, mais les éléments flex -ibil--.

223 La question du sens est plus délicate encore. La description de la polysémie des
éléments comme GÉN—, LOG—, NOM—, PATH(0)—, est considérablement affinée et éclaire
mieux la relation entre sens des éléments et sens des mots complexes qui les contiennent.
Mais il n'est pas toujours facile d'en juger. C'est à juste titre sans doute que sécurité
n'est plus analysé par SÉ— indiquant la séparation et CUR— « prendre soin, avoir souci
de  » (comme c'était le cas dans RAS  ; mais comment comprendre HIÉR(O~ « sacré  »
dans hiérarchie (quel rapport pour le locuteur contemporain  ?), ou CHEN— « chien  »dans
chenet, en l'absence d'explication 7 Inversement, pourquoi ne pas voir FRAC— « briser »
dans naufrage aussi bien que dans fragile  ? Pourquoi comparer patrie et patriarche,
mais pas nation et natif  ? Pourquoi ne pas ranger haleter avec inhaler et exhaler  ?
Pourquoi segmenter florilège mais pas anthologie, puisqu'on a ANTII— « fleur »
(chrysanthème, hélianthe)  ?Etc.

Ces interrogations n'invalident en rien la démarche, et ne la rendent que plus
vivante, ouverte, stimulante et productive pour la compétence lexicale. Il ne s'agit pas
d'apprendre des listes sclérosées, mais de structurer, c'est-à-dire de mettre en relation. La
reconnaissance des éléments par la comparaison des mots entre eux est une clef
indispensable ;elle doit être enseignée ;c'est un enjeu de démocratie, d'autant plus que
les langues anciennes sont moins enseignées.

« Aujourd'hui, le latin est une langue étrangère, et il faut chercher des règles à l'intérieur
même du français.  » (Préface  :VII)

Alise LEHMANN souligne ici même le souci que Josette REY-DEBOVE a toujours eu de
l'utilité sociale de ses travaux  ;elle se situe par là dans la lignée de Pierre LAROUSSE,
qui fut à l'origine des « jardins des racines grecques et latines  »pour tous, et qu'elle cite
dans sa Préface

« l'étude du grec et du latin exige de longues années et de longs loisirs —nous ne parlons
pas de la fortune —qui manquent à la plupart des hommes.  »

C'est plus que jamais d'actualité.

Françoise MARTIN-BERTHET

Université Paris 13 — LLI




Monique C. CORMIER et Aline FRANC~UR (sous la direction de) Les
dictionnaires Larousse, Genèse et Évolution, Les Presses de l'Université de
Montréal, Collection « Paramètres  », 2005, 326 p.

Le 6 octobre 2005 se tenait à Montréal la 2e joumée québécoise des dictionnaires,
organisée et dirigée par Monique C. CORMIER, professeur au département de linguistique
et de traduction à l'Université de Montréal.

Après avoir consacré une première journée en 2003 à Paul ROBERT et aux
dictionnaires Le Robert, c'est au tour de Pierre LAROUSSE (1817-1875) et aux
dictionnaires Larousse d'être au coeur de la thématique de ce colloque international riche
de nombreuses conférences.

L'efficacité était au rendez-vous, les actes du colloque étant déjà rassemblés et
disponibles dans cet ouvrage au titre explicite Les dictionnaires Larousse. Genèse et
évolution, correspondant en définitive à une aventure lexicographique et éditoriale de
plus de cent cinquante ans.

224 Dans un préface ciselée qui introduit le sujet et nous en présente les différents
acteurs, Monique CORMIER nous propose d'établir « un grand tour laroussien en sept
points de vue  » du parcours de l'homme et de ses productions, à travers le regard et
l'analyse de spécialistes issus de divers domaines, constituant autant d'informations
précises aussi bien pour les passionnés de dictionnaires que pour les simples auditeurs
curieux d'en savoir un peu plus sur l'un de nos plus éminents lexicographes. Elle y
souligne la volonté de saluer un homme dont les oeuvres ont représenté «  un élément
constitutif de notre francité  ». Cela afin de commémorer comme il se doit les 100 ans du
Petit Larousse illustré, cette journée offrant l'occasion de célébrer l'événement au Québec.

De fait, il semblait extrêmement utile de découvrir à la fois la genèse, l'histoire,
l'idéologie et les ouvrages d'un visionnaire de génie (tâches dévolues à Henri
MITTERRAND, Jean PRUVOST, Jean-Claude BOULANGER, Monica BARSI et Yves
GARNIER), mais de connaître aussi le point de vue des directeurs éditoriaux de la maison
Larousse (Chantal LAMBRECHTS, Yves CARNIER), qui nous livrent, entre autres, les
« secrets  » de la conception et de la réalisation des dictionnaires. Des spécialistes des
sciences de l'art et de l'image (Johanne LAMOUREUX) ainsi que de la physique pure
(François WESEMAEL) viennent également apporter leurs analyses sur l'aspect
iconographique et scientifique des dictionnaires Larousse.

L'ambition de l'ouvrage, de nature métalexicographique, peut apparaître
audacieuse, elle n'en demeure pas moins remarquable  : les contributions de chacun ont
effet pour objectif avoué de permettre une vision la plus large et la plus informative qui
soit, à partir d'aspects inédits que l'on n'avait pas jusque-là relevés ou même soupçonnés.

Professeur émérite à l'Université la Sorbonne nouvelle et à l'Université
Columbia, Henri MITTERAND se propose en ouverture du colloque et donc de l'ouvrage
de traiter le thème du rapport entre traditionalisme et anticonformisme dans le Grand
Dictionnaire Universel du XL1R siècle de Pierre LAROUSSE. À travers l'étude choisie de
trois termes du GDU, en l'occurrence les mots Terreur, ouvrier et sublime,
H. MITTERAND nous peint le tableau de l'idéologie intellectuelle, politique, sociale et
esthétique du XIXe, fondée sur l'étude rigoureuse et très informative des articles qui leur
sont consacrés. Son analyse attentive permet de mettre en relief les convictions
exprimées par les rédacteurs, qui témoignent à la fois d'une préservation des traditions,
des valeurs morales, et d'une volonté de réformes modernes, ce qui reste très étonnant à
une époque où une prise de position trop « révolutionnaire  » ou « exaltée  » s'exposait
aisément à la censure et à des sanctions.

À la suite de cet article, Jean PRUVOST, professeur à l'Université de Cergy-
Pontoise et directeur du laboratoire CNRS Métadif, retrace l'histoire de Pierre
LAROUSSE, homme au parcours hors du commun, à l'origine d'une des plus grandes
réalisations et d'un des plus grands succès de l'histoire des dictionnaires.

De son enfance à Toucy à la librairie Larousse, en passant par le métier
d'instituteur, c'est toute une histoire jalonnée d'obstacles et marquée par une
détermination incbranlable qui se déroule alors. On découvre ainsi un homme certes
désireux d'améliorer l'enseignement et de faciliter l'accès aux connaissances, mais aussi
un homme réaliste, conscient de l'aspect financier de ses projets, et créateur d'un nouveau
métier  : celui d'auteur-éditeur-imprimeur de dictionnaires. C'est l'occasion de découvrir
également les travaux de Christian GUILLEMIN que Jean PRUVOST accompagne dans un
doctorat. Ainsi, bénéficier des livres de comptes, inédits, des carnets de familles aux
précieuses informations, permet en effet de mieux comprendre les démarches très
concrètes d'un lexicographe à la fois soucieux d'une culture démocratique et d'une
réussite indépendante. On y rappelle utilement par ailleurs combien le Nouveau
Dictionnaire de la langue française de 1856 s'inscrit dans les nouveaux marchés offerts
par la loi Guizot, en même temps qu'il s'installe dans une France qui parle d'abord un

225
dialecte avant la langue français. Ce qu'on oublie toujows dans l'analyse des petits
dictionnaires monolingues, proches d'une didactique du français langue étrangère...

On a ensuite confié à Jean Pruvost un second article sw ce qui a précédé l'æuvre de
LAROUSSE, en partant de DIDEROT. C'est notamment l'occasion de rappeler l'influence très
importante qu'a eu sw Larousse le succès de l'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT,
succès qui le confortera dans un projet qu'il a su faire mûrir  : le Grand Dictionnaire
Universel du XIX` sièc%. D'une certaine manière, l'expérience éditoriale et intellectuelle
propre à l'Encyclopédie préparait, d'une part, le public à la lecture d'une nouvelle grande
oeuvre, tout en offrant une expérience éditoriale dont Larousse sauva tirer parti.

Le chapitre historique se poursuit avec la contribution de Jean-Claude
BOULANGER, professeur à l'Université de Laval Ce dernier retrace en effet les origines
des dictionnaires pédagogiques, remontant jusqu'au troisième millénaire avant Jésus-
Christ (ce qui nous rappelle qu'il est l'auteur d'un livre magistral sur Les inventeurs de
dictionnaires, Presse d'Ottawa, 2003), et il nous livre leur histoire tout au long des
siècles, en mettant notamment en évidence la forte concurrence qui régnait sur ce
créneau, dès le XIX`. Cependant, cette concurrence laissera place durant plusieurs
décennies à l'hégémonie laroussienne et il importe de souligner la véritable industrie qui
se créera autow des dictionnaires d'apprentissage.

Dans la continuité de cet exposé, Monica BARSI, professeur à l'Université de
Milan, nous entraîne dans le chemin pédagogique propre à Larousse, en nous présentant
ses diverses méthodes d'apprentissage de la langue aux élèves et aux femmes, ainsi que
les différents ouvrages de lexicologie dont LAROUSSE est l'auteur et le promoteur,
ouvrages qui permirent aux maîtres d'effectuer un véritable bond en avant dans
l'efficacité de lew enseignement.

Le volet consacré aux dictionnaires d'apprentissage Larousse est ensuite assuré
par Chantal LAMBRECHTS, directrice du département Langue française et Périscolaire
de la maison Larousse. Elle nous dévoile alors la gamme des dictionnaires destinés aux
plus petits, mais aussi aux enfants de l'école primaire et aux adolescents, en énumérant
les critères, les fonctions et les méthodes retenus dans l'élaboration de ces ouvrages, qui
répondent, on le conçoit aisément, à un usage exigeant, impliquant une forte
responsabilité de la part de leurs conceptews.

Avec François WESEMAEL, professeur de physique à l'Université de Montréal, et
son père Roland WESEMAEL, retraité de la fonction publique canadienne, c'est un regard
original voire inédit qui nous est offert, puisque ces derniers se sont employés à établir
une étude comparative de quelques termes scientifiques de physique, choisis entre
l'édition du Nouveau Petit Larousse illustré de 1955 et le Petit Larousse de 2005,
l'intérêt étant d'observer les changements apportés aux définitions, aux images et aux
mots nouveaux intégrés dans la nomenclature parallèlement à l'évolution des
connaissances et du progrès technique. Ils constatent une réelle amélioration dans la
qualité des définitions, plus précises, plus concises ou plus expansives selon les mots, et
un véritable effort de satisfaire aussi bien le profane que (e spécialiste.

Johanne LAMOUREUX, professeur et directrice du département d'histoire de l'art
et d'études cinématographiques àl'université de Montréal, nous fournit quant à elle des
informations précieuses sur la place, la nature, l'utilisation, l'évolution et la fonction de
l'image dans le Petit Larousse entre 1906 et 2005, notamment dans le rapport entre la
photographie et le dessin, tout en soulignant pour l'une la valeur indicielle, singulière, et
pour l'autre la valew analogique, symbolique. Cette communication est particulièrement
heureuse au moment où l'illustration dictionnairique connaît un regain d'intérêt dans la
filière des travaux conduits à cet égard par Jean PRUVOST et par Thora VAN MALE qui
en est devenue la grande spécialiste.

226
Après avoir rappelé les étapes historiques les plus marquantes du Petit Larousse
illustré, de la naissance de la librairie Larousse et Boyer en 1852 au Petit Larousse 2005,
Yves CARNIER, directeur du département Encyclopédies aux éditions Larousse, nous
dresse un état complet de la question relative à la part des francophonismes dans ce
dictionnaire millésimé. Il met en évidence, chiffres et analyses à l'appui, une volonté
réelle d'offrir la meilleure représentation qui soit des français parlés dans le monde, en
enrichissant chaque année un peu plus la nomenclature du dictionnaire de termes issus de
nombreux pays francophones et des régions de France. Cette description et cette analyse
sont d'autant plus intéressantes qu'elles sont conduites avec beaucoup d'objectivité.

Au total, autant de points de vue originaux, exposés avec précision, dans un ouvrage
dans lequel le lecteur a, de surcroît, la surprise très agréable de découvrir des textes inédits
non présentés durant le Colloque (De Diderot à Pierre Larousse, J. PRUVOST), confèrent à
ce volume la valeur d'une excellente référence qu'il faut désormais impérativement
consulter dès que l'on s'intéresse à l'eeuvre laroussienne. À cet égard, on n'oubliera pas les
« Éléments de bibliographie sur Pierre Larousse, son oeuvre et les dictionnaires Larousse  » ,
établis par Marie BRISEBOIS et Chantal ROBINSON, contribution savante qui représentent
un outil désormais incontournable pour qui oriente sa recherche sur Larousse et son oeuvre.
L'ensemble de ces articles nous permet de mieux cerner, tantôt en diachronie, tantôt en
synchronie, l'épopée d'une maison internationalement connue et reconnue, reflet indéniable
d'époques diverses et de l'évolution d'une langue en perpétuelle mutation.


Khalid ALAOUI

LDI (LLI et Métadif)

Université de Cergy-Pontoise



Monique C. CORMIER, Aline FRANC~UR et Jean-Claude BOULANGER
(sous la direction de), Les dictionnaires Le Robert  : Genèse et évolution, Les
Presses de l'Université de Montréal, Collection « Paramètres  ». 2003, 302 p.


Après les Journées des dictionnaires de Cergy-Pontoise dues à l'initiative de Jean

PRUVOST, les lexicologues, lexicographes, métalexicographes, et bien d'autres encore

qui s'intéressent aux dictionnaires, doivent, depuis 2003, ajouter à leur calendrier la

Journée québécoise des dictionnaires de Montréal, tous les deux ans, créée à l'initiative

de Monique CORMIER. Aux organisateurs de la première de ces Journées revient le

mérite d'avoir innové en réunissant des experts des dictionnaires Le Robert autour de la

thématique  : Les dictionnaires Le Robert  : du rêve à la réalisation. Les actes de ce

colloque, Les dictionnaires Le Robert  : Genèse et évolution, constituent donc un ouvrage

collectif de référence, complété par une bibliographie très utile distinguant les

monographies et articles et les dictionnaires (p. 281-295). La photographie de la

première de couverture est en elle-même éloquente, regroupant dans les locaux du

Robert à Casablanca Paul ROBERT, Georges CIIETCUT[, un ami de jeunesse qui, en

1949, devient son premier collaborateur permanent, Alain REY, qui le rejoint en 1952,

Josette REY-DEBOVE, en 1953, et l'épouse de Henri COTTEZ, lui-même arrivé en 1954.

Le choix des dictionnaires Le Robert résulte de la convergence de plusieurs

observations  : la place de plus en plus importante des ces dictionnaires dans la vie des

Québécois, l'absence d'étude large sur le sujet, l'intérêt de tout temps portée par le Québec

à la langue française et à la contribution à l'aménagement du français québécois par

« deux géants contemporains de la lexicographie et de la terminologie  », Josette REY-

DEBOVE et Alain REY. L'idce d'un « monument » dressé en hommage à l'oeuvre de Paul


227 ROBERT, « des premiers tâtonnements du fondateur jusqu'à la magistrale prise en charge
de l'héritage robertien par Josette Rey-Debove et Alain Rey  » , s'est en quelque sorte
imposée aux initiateurs. Mais ce volume est avant tout la première pierre de ce qui devra
constituer la mémoire d'un des grands lexicographes du XX` siècle, qui, à l'image de
plusieurs de ses prédécesseurs (LITTRÉ, LACHÂTRE, LAROUSSE...), multiplia les talents,
à la fois orateur, bâtisseur, pédagogue, récolteur de fonds, éditeur.... Il était temps de mettre
un terme à « l'hémorragie mémorielle qui commençait à menacer le célèbre fondateur  »,
pour reprendre les propos de Danielle CANDEL, qui, très concrètement, montre que nombre
de données précieuses pour reconstituer l'histoire du Petit Robert (notamment les chiffres
de vente) sont, hélas, déjà perdues. Les textes ici rassemblés réussissent à rendre compte de
la richesse et du foisonnement qui rendaient a priori réductrice toute tentative d'approche
panoramique de l'aeuvre. Témoignages autobiographiques, témoignages de la critique
contemporaine, témoignages des dictionnaires eux-mêmes sont ici autant de manières de
l'appréhender pote en traduire à la fois la diversité et la cohérence.

Une place de choix revient à l'approche biographique. Le recueil s'ouvre sur une
véritable monographie, « Paul Robert  : de la passion des mots au grand architecte de la
lexicographie  » (p. 14-87), son auteur, Jean PRUVOST, reprenant une métaphore qui lui
est chère quand il évoque les grands lexicographes, tel, ailleurs, Pierre LAROUSSE.
Le texte allie une connaissance précise et riche du lexicographe et un style enlevé,
où l'on devine, derrière les mots, beaucoup de la passion même de l'auteur. Il nous
donne ici ta première synthèse biographique de Paul ROBERT, qui sera d'autant plus
précieuse que de nombreux écrits autobiographiques demeurent aujourd'hui
confidentiels ou difficilement accessibles. Et l'on se dit, à lire les pages de J. PRLJVOST,
que rééditer Au fil des ans et des mots 1. Les semailles (1979), 2. Le grain et le chaume
(1980), publiés chez Robert Laffont, et les Aventures et mésaventures d'un dictionnaire
(1966) publié par la Société du Nouveau Limé, satisferait l'utile et l'agréable. Ajoutons à
ces ouvrages autobiographiques l'«  article-signature  » de vingt-et-une lignes du
Dictionnaire universel des noms propres (Le Robert 2, 1974) agrémenté d'une
photographie en couleurs

«  Ce petit texte représente la plus petite autobiographie d'une autobiographie gigogne à
trois niveaux.  »

Le portrait passionnant et passionné de Paul ROBERT que dresse Jean PRUVOST est
celui d'un homme complet, qui, à travers ses souvenirs et la rédaction d'un dictionnaire,

«  [fait] oeuvre de mémoire, [rend] hommage aux mots et aux personnes qui donnent vie, et
ce, en toute honnêteté chaleureuse.  »

Son parcours, exceptionnel, s'inscrit dans une double vision, celle du passé et
celle de l'avenir.

Alain REY s'attache à souligner l'apport considérable de Paul ROBERT

«  La renaissance du dictionnaire de langue française au milieu du XX` siècle  : Une
révolution tranquille  » (p. 88-108).

Sa « révolution  » a consisté à «  mêler à la description linguistique du vocabulaire français
un aspect onomasiologique àvocation pédagogique  ». Les dictionnaires Le Robert furent
ainsi, dans les années 1950, après une éclipse d'une cinquantaine d'années, à l'origine de
la renaissance de « véritables dictionnaires de la langue française  ». Au Dictionnaire
alphabétique et analogique de la langue française revient donc l'originalité d'intégrer ces
deux dimensions distinguées par SAUSSURE mais complémentaires pour toute description
du lexique  : la diachronie et la synchronie. Cette nouvelle description lexicographique
permit de refléter certaines prises de conscience langagières, ce qui exigea une mise à jour

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annuelle, grande originalité du PR par rapport aux autres dictionnaires. L'article de Josette
REY-DEBOVE, «  La philosophie des dictionnaires. Le Robert ou les chemins de
l'intelligible » (p. 100-109) complète cette grande aventure de la création d'un nouveau
type de dictionnaire, mettant l'accent sur la reconnaissance dont bénéficia alors le français
parlé (PR a été «  le premier dictionnaire à reconnaître l'oral  »), sur la prise en compte de
l'usage (et pas seulement du « bon » usage). Les corpus de travail furent élaborés selon de
nouveaux critères, la rigueur des définitions fut mise à l'épreuve d'une théorie
sémantique, l'exemplification établie selon deux modes (pris en corpus ou créés par le
rédacteur). Enfm ce travail lexicographique conduisit à la théorisation du métalangage
linguistique dont J. REY-DEBOVE fut la pionnière.

Appréhender une oeuvre, c'est aussi se resituer dans le contexte de son époque et
analyser le discours sur les dictionnaires. C'est ce que fait Danielle CANDEL dans son
article « Une vision de la langue en 1967 : le premier Petit Robert et ses lecteurs  »
(p. 110-132). Dans l'analyse qu'elle a menée, notamment à travers les articles de presse
contemporains de la parution, elle s'attache à la fois à la réception du dictionnaire et de ses
rapports avec ses principaux « concurrents  » (le Grand Robert, le Littré, le Petit Larousse,
le Dictionnaire du français contemporain, le Dictionnaire de l'Académie). Cette étude
possède également le mérite d'avoir mis à jour une lacune que le présent ouvrage devrait
concourir à combler  : la pauvreté des archives d'«  une maison d'édition résolument tournée
vers le futur.  ». Le PR apparaît, dans ces discours, comme un dictionnaire condensé, mais
original et innovant, d'une consultation aisée, excellent par ses définitions. C'est aussi un
dictionnaire où les marques d'usage sont bien marquées, où la néologie est bien intégrée,
où un rôle important est accordé à l'analogie, où les citations sont tournées vers l'avenir, où
la description de la langue est claire, précise et structurée.

Parmi les lecteurs, l'écrivain a évidemment beaucoup à nous dire des
dictionnaires. C'est pourquoi il a trouvé tout naturellement sa place dans ce recueil, avec
l'article de Monique LA RUE, « L'écrivain et le dictionnaire » (p. 131-144). Mais il est
sans doute encore plus intéressant de voir comment le dictionnaire peut aussi être mis à
l'épreuve dans un domaine scientifique. Pour ce test, François WESEMAËL et Roland
WESEMAËL ont choisi d'analyser, à partir d'un échantillon lexical emprunté à
l'astronomie, « L'expression de la science en astronomie » (p. 145-156). Cette étude les
conduit à un regard scientifique positif sur le PR, malgré l'existence de lacunes
inhérentes à un dictionnaire non spécialisé et quelques insuffisances définitoires.

Jean-Claude BOULANGER, Aline FRANC~UR et Monique C. CORMIER, dans un
article intitulé «  Le Petit Robert par lui-même  : de l'ombre à la lumière » (p. 157-188)
abordent une autre dimension du dictionnaire, celle de la circulation des mots dans la
langue. Une analyse minutieuse des éditions de 1967, 1977 et 1993, choisies parce
qu'«  elles s'inscrivent dans des écologies linguistiques et sociales fort différentes  », leur
permet d'affirmer que « PR est un dictionnaire qui bouge  ». Entre les deux refontes, chaque
nouveau tirage a ses ajouts, ses retraits et ses ajustements. Ce sont ces trois domaines
qu'explorent les auteurs (le tirage de 1983, par exemple, est l'occasion d'une révision et
d'un enrichissement des québécismes). L'étude d'un corpus de lexèmes est confortée par
l'examen des textes d'introduction. Cette évolution est liée, entre autres, au public
destinataire  :ainsi l'édition de 1967, qui fait preuve d'une grande prudence par rapport aux
emprunts, néologismes et anglicismes, aux lexèmes « vulgaires  », aux marques déposées,
dans le souci d'une certaine « pureté » de la langue. L'édition de 1977 s'adresse plutôt au
grand public  : s'ouvrant plus largement au lectorat francophone, elle accueille plus
volontiers les différents registres de la langue ainsi que les « officialismes, les néologismes
(«  aménagés  » comme « spontanés  »), les technolectes... Mais sa grande originalité est
l'ouverture aux régionalismes, aussi bien aux formes hexagonales qu'aux formes

229 périphériques (canadianismes, belgicismes, helvétismes, etc.). Cette évolution révèle une
autre des principales caractéristiques du PR

«  Ce sera l'un des mérites du PR que de réduire l'écart entre le contenu des dictionnaires et
le langage vivant.  ».

Le Nouveau Petit Robert (1993) marque la fin d'une époque et s'ancre réellement dans
l'avenir. Avec un accroissement de plus de deux cents vingt pages, ce nouveau
dictionnaire accueille largement les emprunts faits aux autres langues et s'oriente vers
l'internationalisation des cultures et du lexique. L'ensemble même du dictionnaire est
revu. L'une des grandes nouveautés est l'intérêt pour la formation des mots, hérité du
Robert méthodique. Ajoutons enfin que les auteurs mettent en valeur l'intéressante
lecture qu'il est possible de faire, à travers le mouvement des mots dans le dictionnaire,
de la société et de son évolution.

C'est également à la variation du français que s'intéresse Claude POIRIER. Dans sa
contribution, « Variation du français en francophonie et cohérence de la description
lexicographique » (p. 189-226), il développe l'histoire de la problématique de l'intégration
du français hors de France, notamment au Québec. L'auteur propose une réflexion sur le
meilleur moyen de « s'appuyer sur un dictionnaire de référence commun  ». En 1960, date à
laquelle apparaît le mot francophonie (terme créé en 1880 par le géographe ONÉSIME (et
non ONÉZIME  !) Reclus), l'intérêt pour la variation du français était quasiment inexistante.
Les régionalismes de France avaient rencontré peu d'intérêt, malgré une ouverture
favorable ébauchée dans le Littré et quelques travaux publiés au XIX` siècle. L'entrée des
mots du français hors de France dans les dictionnaires s'est faite essentiellement sous
l'impulsion d'A. REY et J. REY-DEBOVE, qui ont permis aux dictionnaires Le Robert de se
démarquer dans ce domaine dès la fin des années 1970.

L'article de Jean-Claude CORBEIL, «  La contribution de Josette Rey-Debove et
d'Alain Rey à l'aménagement de la langue au Québec  » (p. 263-279), note le rôle
déterminant que ces lexicographes ont joué, par leur réflexion scientifique, mais aussi par
leurs publications, leurs participations à des colloques et rencontres, dans les domaines de
la terminologie, de la néologie et des emprunts, ainsi que dans celui de la lexicographie.

C'est à une analyse plus concrète que se livre Michaela HEINZ  : celle de
l'évolution des « locutions figurées dans le Nouveau Petit Robert » (p. 227-245),
apparues dans le Nouveau Petit Robert depuis une décennie —étude dont elle livre les
premiers résultats. L'évolution de ces locutions (avoir tout bon, suivre le fil rouge, avoir
pignon sur rue...) mérite d'être analysée finement. Elle contribuera à donner c une
épaisseur historique insoupçonnée  » à l'ensemble de l'eeuvre.

Nous avons retenu, pour conclure, le titre de l'article de Franz Josef IiAUSMANN

« Beaucoup de splendeurs, peu de misères  :bilan sur les dictionnaires Le Robert » (p. 246-262).

C'est la gamme complète des dictionnaires édités par Le Robert, y compris les usuels et les
bilingues, que l'auteur passe en revue, y détectant la moindre imperfection à travers des
exemples concrets. Les conclusions sont cependant des meilleures  : une étroite
collaboration entre la théorie et la pratique, la prise en compte d'une culture très complète
font de ces dictionnaires des ouvrages remarquables. Il ne reste aux Robert qu'un défi à
relever  :celui du dictionnaire électronique élaboré comme tel dès sa conception.


Christine JACQUET-PFAU

Collège de France

et laboratoire CNRS Métadif (LDI)