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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-0472-6
  • ISSN: 2262-0346
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4324-4.p.0211
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTES RENDUS



Henri BÉHAR, La Littérature et son golem. Paris, Honoré
Champion Éditeur, Travaux de linguistique quantitative n° 58,
254 p.


Nulle magie —noire ou blanche —dans ce golem, mais l'outil informatique qui,
humble et infatigable, a su devenir l'irremplaçable auxiliaire des chercheurs en littérature.
Henri BEHne, dont on sait par ailleurs qu'il est un éminent spécialiste du surréalisme et des
avant-gardes, rappelle, en donnant ce recueil d'articles publiés depuis 1985, qu'il est
aussi, de longue date, un des plus ardents promoteurs de ce qu'il est convenu d'appeler
aujourd'hui les Études Littéraires Assistées par Ordinateur.

L'ouvrage permet de dresser un panorama assez complet des applications
possibles de ces nouvelles technologies dans un champ du savoir qui leur a longtemps été
étranger, voire hostile. S'il est vrai qu'on ne doit juger un arbre qu'à ses fruits, nul doute
que l'ordinateur a gagné, ces dernières années, ses lettres d'accréditation dans un domaine
où l'on s'est longtemps satisfait de fiches cartonnées et de relevés manuels. Établir des
statistiques sur les parcours biographiques de quelque 600 écrivains, étudier le vocabulaire
des sentiments sur un corpus de plus de 500 romans, relever toutes les mentions de
HUYSMANS et de son ouvre chez ses contemporains, voici quelques-unes des tâches qu'il
est certes plus agréable et plus rentable de confier à l'ordinateur... Le chercheur y gagne en
rapidité mais aussi en exactitude.

Le gain est bien sûr particulièrement net dans le domaine des études lexicales, où
les procédés informatiques et statistiques, employés depuis longtemps, sont désormais
arrivés à un stade de maturité qui les rend accessibles à des chercheurs qui ne sont ni
informaticiens, ni statisticiens, ni même linguistes. On trouvera notamment dans La
L :rrérarure et son golem des études sur le délicat problème des champs lexicaux de l'odorat
chez HUYSMANS (p. 185) ou de la lumière chez REVERDY (p. 207). On verra également dans
un article sur la tournure « par cela seul  » (p. 143) tout ce que l'on peut tirer des bases de
données textuelles comme FRANTEXT dans une perspective stylistique.

Il est un autre aspect des Études Littéraires Assistées par Ordinateur qui ne peut
manquer de frapper le lecteur de ce volume. L'assistance de la machine permet parfois
d'obtenir des résultats qu'aucune étude purement manuelle n'aurait pu fournir, quels que
soient le temps et les soins apportés à son établissement. Je ne prendrai qu'un exemple,
celui de l'article intitulé « L'ordinateur peut-il aider à lire le théâtre  ?  » (p. 199). Henri

Cah. Lexicol. 72, 1998-1, p. 209-224

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BÉHAR, qui n'en est pourtant pas à sa première étude sur JAR4Y, arrive, à l'aide d'un
logiciel d'analyse textuelle, à repérer dans la trilogie d'Ubu un certain nombre de
phénomènes linguistiques qui lui permettent, par exemple, de caractériser le langage de
chaque personnage et la manière dont la «  parlure  » d'Ubu déteint sur tous les autres. Tous
phénomènes dont le lecteur ne peut que subodorer la présence et que le calcul informatisé
souligne très sûrement. La Banque de Données d'Histoire Littéraire, développée par Henri
BÉtIAR et le Centre de recherches Hubert de Phalèse, qu'il dirige à Paris III, permet de son
côté de découvrir des phénomènes dont nul ne s'était préoccupé jusque là  : un graphique,
par exemple (p. 42), suggère que les auteurs qui exerçaient un métier de justice (avocats,
magistrats,...) ont pratiqué de préférence les genres théâtraux. Beau départ pour une étude
systématique sur les différents tropismes qui peuvent expliquer cette donnée statistique...

Ce recueil se veut suggestif, au sens otl il peu[ donner envie aux chercheurs
littéraires d'utiliser l'ordinateur pour confirmer certaines de leurs intuitions, ou même pour
leur proposer de nouvelles pistes de recherche — et c'est sans doute cette vertu heuristique
de l'outil informatique qui les intéressera le plus. Henri BÉHAR, certes, n'explique pas
toujours dans le détail quelles procédures pratiques il a adoptées, mais il ne s'agit pas là
d'un manuel technique. Seuls importent ici les résultats, le reste est affaire de cuisine, par
laquelle, on le sait, on ne doit pas passer avant un bon repas. Il était d'ailleurs important
de revivifier les Études Littéraires Assistées par Ordinateur en y soumettant nettement
l'ordinateur à la littérature. Nous n'avons que trop lu, dans les deux dernières décennies, de
ces études où les résultats —maigres ou décevants du point de vue littéraire —étaient
enchâssés dans un fatras de détails techniques et de complications électroniques qui, au
total, n'intéressaient ni les informaticiens, ni les littéraires.

Il y a ainsi dans le tableau assez vaste tracé par Henri BÉHAR des documents utiles
pour ceux qui écriront ur. jour l'histoire de cette lente pénétration de l'informatique dans
les études littéraires. Certaines contraintes techniques, certains objectifs) font —déjà —
sourire tant ils ont été dépassés par les réalités. Nous saurons bientôt si telle intuition,
telle voie d'accès, telle entreprise était utopique ou visionnaire. Il n'en demeure pas moins
que ce livre donne à voir l'avancetnent réel des études dans ce nouveau champ des études
littéraires.

Michel BERNARD

IUFM de Paris



Marie-France PIGUET, Classe. Histoire du mot et genèse du
concept, des physiocrates aux historiens de la Restauration. Lyon,
Presses universitaires de Lyon, 1996, 196 p.


S'inscrivant dans une perspective très affirmée de socio-lexicologie historique,
cet ouvrage ne présente ni l'approche théorisante d'un signe de langue, ni une histoire
critique de la réflexion économique. Évitant les deux écueils de la sémiotique et de la

1 On comparera, par exemple, le cahier des charges initial de la Banque de Données
d'Histoire Littéraire (p. 21) et son descriptif sept ans plus tard (p. 39).

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science politique, l'auteure a pour premier objectif de rendre compte, par des analyses en
contexte et en situation, des emplois et des valeurs du terme classe et de ses voisins de
paradigme. Par delà, en faisant le tri parmi ces emplois et ces valeurs, son travail permet
d'assister à l'élaboration en français d'un outil conceptuel, et cela sur une longue période
historique, qui va de la seconde moitié du 18e siècle à la Restauration. Le produit final est
une nouvelle thèse de recherches ii la recherche de nouvelles thèses.

Les recherches. La manière dont elles ont été conduites ne mérite que des
compliments. Le sujet, posé avec lucidité, fait apparaître la difficulté majeure de ce genre
d'analyse  :comment cerner la naissance d'un concept en ne s'aidant que des usages du mot
qui va le prendre en charge, sachant que mille autres habitudes d'emploi viennent parasiter
l'émergence notionnelle, voire la déconstruire, la concurrencer ou la noyer. Une chance

le mot s'est assez vite identifié au concept (dès les physiocrates). Une malchance  : il était
là avant et s'est donc alourdi d'autres histoires.

Tel est, sans conteste, le premier mérite de la chercheuse  : ne pas s'être laissé
prendre au mirage, au moirage des emplois multiples. Entre les petites "classes" à "charge
conceptuelle très faible" et les "classes" fortes à "conceptualisation puissante", elle a su
aiguiller sa recherche vers l'essentiel. Classe, en fait, rend au discours sociopolitique deux
sortes de service. Archi-pluriel, le mot est l'instrument de regroupements plus ou moins
éphémères, à critères opportuns et provisoires ("classe des marchands, des domestiques,
des manufacturiers, des gens de lettres, des gens sans aveu"...). L'énumération en pourrait
être suivie d'un perpétuel "et cætera" : la série reste ouverte. Aux exemples de ce type
d'emploi s'ajoutent des "classes" floues ("Les diverses classes de la société", "les autres
classes", "toutes les classes"). Autant de petites classes que de métiers, de caractères ou de
conditions, de qualités ou de défauts, de vices ou de vertus, etc.

De ce parasitage M.-F. PIGUET a su à la fois évoquer la réalité discursive et écarter
(mais sans le dire autrement que par des incidentes du genre "'série d'emplois tr8s
communs", "phénomènes banals") la broussaille d'attestations sans valeur conceptuelle,
en quête des emplois à forte conceptualisation. Car la grande "classe" est celle non de la
segmentation (infinie) mais de la structuration (limitée) ;elle devient organisatrice de la
totalité du corps social, dans sa cohérence ou dans son conflit. Ce fil conducteur n'est
jamais lâché au profit des pistes dispersantes. Cela était d'autant plus difficile que le
matériau consulté était énorme.

D'où le second mérite de l'ouvrage  :conjuguer admirablement la quantité et même
le quantitativisme documentaire avec une précision jamais décentrée de l'analyse. Il faut,
derrière l'éloge du travail, faire celui de la base FRANTEXT et de ses millions
d'attestations. Ce livre montre à quel point s'avère judicieuse et efficace, dans sa mise à
disposition publique sur réseau, l'accumulation informatique de textes réalisée au Trésor de
la Langue Française de Nancy (INaLF). Cette banque de données a su fournir à la chercheuse
un immense panorama d'attestations et de datations dans lequel elle a très intelligemment
sélectionné les corpus adéquats à chaque étape de sa recherche, corpus renforcés, on le
sait, de multiples lectures personnelles.

Chacune de ces étapes, appuyée sur des textes bien repérés, datés et situés,
explorés dans tous les contextes possibles par le biais du logiciel Stella, permet de suivre
le déroulement d'une enquête réfléchie, depuis le débat sur les ordres et les classes au
18e siècle jusqu'à l'émergence des premiers syntagmes "lutte des classes" chez les
historiens du début du 19e. Logique d'une démarche cartésienne, précision et clarté dans

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l'expression, refus du flou, tout cela explique l'impression de limpidité démonstrative que
donne la lecture du livre. À ces qualités de forme il faut joindre les véritables découvertes
qu'il permet de faire. Autant de thèses originales, preuves textuelles à l'appui.

Thèses. Prenons des exemples. Le chapitre très sûr concernant les Physiocrates (la
"défense" de classe stérile est remarquable) force l'exégète à sortir des analyses d'idées
pour s'en tenir aux contextes d'emploi. Il en est de même pour A. $MrrH. On découvre que,
loin d'être le lanceur du mot class, celui-ci crée, à l'inverse de QuESNAY, un concept socio-
économique avant d'en chercher le signe ailleurs que dans les anciens termes hiérarchistes
d'order et de rank. Lorsque class apparaît dans sa Richesse des nations, c'est au sein du
commentaire qu'il fait des Physiocrates. Renversement hardi des perspectives, sans en
avoir l'air  : Class chez SMITH serait un calque de l'usage français. La comparaison des
traductions le prouve amplement. MARX n'a eu qu'à lire la traduction "classiste" de
Garnier, où les "order" deviennent des "classe"...

Une démonstration aussi précise concerne SAINT-SIMON. L'auteure a su rendre
tangible la diachronisation du système des classes présente dans les premières oeuvres du
marquis révolutionnaire (hors la Réorganisation de la société européenne, 1814). Que la
société soit divisée pour lui en trois classes (féodale, intermédiaire, industrielle) ou en
deux (propriétaires/non-propriétaires), cette division s'inscrit dans le temps. Il se produit
à tel point des passages de pouvoir, des transferts de propriété, des réductions (la classe
cléricale a disparu) et des extensions ( !a "classe la plus nombreuse" s'amplifie toujours)
que la première se cramponne au passé, alors que la seconde profite de la révolution et que
la "dernière" assume l'avenir (vision identique chez BALLANCHG, à la même époque, de
l'antagonisme séculaire entre patriciens "stationnaires" et plébéiens "progressifs"). À la
remarquable analyse du Système industriel de SAINT-SIMON (lequel substitue à la statique
sociale des Physiocrates une "coexistence instable et conflictuelle", réintroduisant le
temps politique dans l'économie) il ne manque que l'allusion futuriste à la "classe unique"
portée par le mouvement de l'histoire. L'utopie marxiste ne serait-elle pas déjà là  ?

Une véritable découverte oblige ensuite à relire MONTLOSIER. L'interprétation
donnée habituellement à sa doctrine (cf. L. POLIAKOV, Le mythe aryen) renvoie au mythe
des "deux races" de BOULAWVILLIERS. M.-F. PIQUET montre comment, dans son analyse des
racines sociales, MONTLOSIER s'inspire en fait de l'abbé Dusos, mais avec une visée
carrément réactionnaire.

Enfin, la découverte la plus profonde consiste à prouver combien la cooccurrence
de lutte et de classe est plus ancienne qu'on ne le pense. Chez SAINT-SIMON, par exemple,
elle transparaît dans la lutte au sein même des vieilles classes (1814), puis entre classes
(1821), ce qui aboutira aux premiers essais d'un syntagme en train de se figer en "lutte des
classes" (chez GutzoT dès 1828 : «  Le troisième grand résultat de l'affranchissement des
communes, c'est la lutte des classes, lutte qui remplit l'histoire moderne. L'Europe
moderne est née de la lutte des diverses classes de la société  »). L'an 1828 est, hélas, la
borne ultime que l'enquête de M.-F. PIQUET s'est assignée. Elle nous laisse au seuil d'une
nouvelle conscience du déplacement de la lutte sociale, cette fois à l'intérieur même de la
"classe des industriels", qui va s'exprimer dans les mots grâce aux saint-simoniens ou aux
canuts révoltés des années 1830.

Ces recherches (et ces découvertes) autorisent l'élaboration d'une thèse
fondamentale sur laquelle —sans que cela soit dit —est contruit l'ensemble du travail. C'est

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de la fusion du double mouvement des économistes vers la structuration sociale sur
critères socio-économiques (Physiocrates, SMrrH, SAINT-SIMON) et deS h1StOrienS [epre-
nant àleur compte le mythe explicatif des "deux races" (Francs vainqueurs, ancêtres de la
noblesse, et Gaulois vaincus, ancêtres du tiers-état) qu'est née la prise de conscience de
l'affrontement social en France en termes d'une dualité des classes (on pourrait suivre tout
au long, en particulier depuis CONDILLAC, MABLY et CONDORCET —mais BABEUF n'est pas
cité — la lente montée d'un antagonisme binaire à l'intérieur du système ternaire imposé
par l'ancienne structure en trois "ordres"). Cette fusion de deux types de référenciation
s'est produite après la Révolution dans les tentatives pour expliquer-justifier les
évènements révolutionnaires.

De là vient la grande cohérence de l'ouvrage (en dépit d'une échappée sans intérêt
vers les classes utopistes d'I. de CHARRIÈRE), rebouclant sur le mythe des deux races
"classifié" par les historiens et prêt à assumer chez les économistes de nouvelles
destinées discursives. Mais, redisons-le  :sans FRANTEXT, un tel travail n'aurait été
envisageable que dans l'optique des longues thèses encyclopédiques d'autrefois. Car c'est à
travers les attestations prestement et automatiquement tirées de neuf gros corpus, de dix
séries textuelles et des lectures complémentaires que l'histoire d'une double naissance
entrecroisée a pu s'écrire, celle de classe et celle de lutte des classes. Parfaite illustration
d'une "étymologie sociale" enquêtrice des sources et des causes du sens, rendue enfin
possible par l'interrogation informatisée d'immenses matériaux de première main.

Dans le domaine sociopolitique exploré par son laboratoire, M.-F. PIGUET a su
conduire, avec modestie mais avec sureté, l'une des premières exploitations systématiques
d'une banque de données textuelles exhaustivement enregistrées dans une voie de
recherches prometteuse en thèses revisitées.

Maurice TOURNIER

Laboratoire de Lexicométrie

et textes politiques

CNRS - INaLF —Saint-Cloud




Sylvianne RÉMI-GIRAUD & Pierre RÉTAT (dit.), Les Mots de la
nation. Presses Universitaires de Lyon, 1996, 325 p.


Peuple, nation, état, pays, patrie, autant de termes qui résonnent dans la chambre

d'écho des discours politiques d'hier et d'aujourd'hui, avec leurs -aire, -al, -aux, -isme,
-tique et même leur -ouille et autres -ouillote. Ce sont ces "mots de la nation" qu'explorent
les vingt contributions rassemblées dans ce livre à la suite du colloque organisé à
l'université Lumière Lyon 2 en mars 1994 (lui-même aboutissement d'un séminaire de
deux ans associant quatre équipes de recherche de l'université et de l'IEP de Lyon).
L'ouvrage livre en premi~re partie des mises au point sur le fonctionnement de ces termes
dans le monde contemporain, en français (S. RéMt-GIRAUD, P. BACOT, M. TOURNIER),

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anglais (J. REY & H. B~IOINT, A. CRUSE), allemand (M. PÉRENNEC) et arabe (M. NASR, M.-
C. FERJANI). La seconde partie privilégie l'histoire, proposant des études de linguistique
diachronique (M. CASEVITZ & L. BASSET, M. LE GuERN, N. DuPONT) et des analyses
privilégiant des corpus textuels et des contextes historiques particuliers  : XVIIIe siècle
pour P. RÉ'I'AT, A. BOUVIER, S. CARPENTARI-MASSINA, C. LABROSSE et Ph. DU]ARDIN, XIXe
pour G. R> ;Mt, J.-J. GOBLOT, P. MICHEL et A. MOUGNIOTTE. Ces contributions, venues
d'horizons divers, sont cependant toutes unies par une triple orientation qui constitue
l'intérêt majeur de l'ouvrage.

D'abord, ce livre est un manifeste pour la pluridisciplinarité, idée plusieurs fois
défendue et pratiquée dans les articles. L'introduction précise que le séminaire et le
colloque ont été conçus comme un « dialogue entre les disciplines  » (p. 11). Si la
lexicologie donne des outils et «  "met de l'ordre" dans nas représentations
sémantiques  », les autres disciplines (analyse de discours, sociologie de l'argumentation,
études de textes et histoire des idées, politologie, psychologie sociale, sciences de
l'éducation) « nous réintroduisent dans le monde de la praxis et de la communication  »
(p. 11). Et en effet, la pluridisciplinarité est loin de se réduire ici it un pieux discours. Elle
réside d'abord dans le simple fait de rassembler des participants d'horizons disciplinaires
et méthodologiques différents le livre permet que se rencontrent par exemple les
notions d'actant (S. R6Mt-GIRAUD), de "signifié construit" (M. PERENNEC), de facette pour
l'étude des noms propres dans le cadre de la sémantique cognitive (A. CRUSE), de
prototype (M. LE GUERN), de catégorie (A. BouvIER), de représentation sociale (N.
DueoNT), de figuration/formulation (Ph. DUJARDIN). Elle est ensuite véritablement

effectuée a l'intérieur même des communications P. BACOT pratique ainsi une

"politologie lexicale" {p. 41) le travail de N. DUPONT sur la conception et  !a
sémiotisation des institutions s'appuie explicitement sur la linguistique historique, le
cinétisme guillaumien et la sociolinguistique (p. 170) ; la contribution particulièrement
remarquable d'A. BOUVIER repose sur une articulation entre les perspectives sociologiques
et pragmatiques intégrant le paramètre cognitiviste.

Ensuite, l'ouvrage illustre très clairement, au fur et à mesure de sa progression, la
conviction que les mots sont habités par les autres mots et ce qu'ils portent d'histoire,
conviction qui devient un concept éminemment opératoire. M. TOURNIER participe i3 cette
conceptualisation dans une intervention sur français àl'extrême-droite, à l'armature
théorique aussi impeccable que foisonnante. Plusieurs auteurs creusent également ce
concept de "mot habité", en montrant comment le cheminement des mots, jusque dans les
dictionnaires (M. LE GUERN), doit être corrélé aux forces sociales et aux évènements
historiques. La période prérévolutionnaire en France est l'objet d'une attention
particulière de la part de P. RÉTAT pour lequel le couple peuple-nation doit être réexaminé
dans un cadre triangulaire intégrant le roi, et de S. CARPENTARI-MESSINA qui analyse la
prolifération des référents de nation à travers des journaux de voyage en Corse vers 1760.
Et c'est même "l'arrêt" d'un sens qui fait l'histoire, lorsque, aux États Généraux de juin
1789, l'expression Assemblée nationale institue l'objet qu'elle désigne et fonde le
nouveau corps politique (Ph. DUJARDIN).

Enfin, la thèse fondamentale de l'ouvrage est la "plasticité" des mots de la nation
(S. R~1vtI-GIRAUD)  :les auteurs en exposent l'instabilité et la polysémie fondamentale (aux
sources de laquelle la très savante promenade étymologique de M. CASEVITZ & L. BASSET
emmène le lecteur). C'est cette plasticité qui leur permet d'être des lieux d'idéologie,

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comme le montrent M. P~RENNEC à propos de Nation en allemand, M.-C. FERIANI
sur 'umma> J.-J. Gos[,oT sur pays, A. MOUGNIOTTE dans les manuels d'instruction civique.
Cette propriété favorise aussi échanges et captations sémantiques au sein d'un réseau tissé
de propagations et de glissements J. REY & H. B~totNT signalent l'important
empiètement référentiel de country, G. RÉMI montre que chez F[CHTE et ARNDT, le
nationalisme émerge plus de peuple que de nation, C. LABROSSE souligne à travers les
gazettes de 1785 que Nation possède la u faculté d'intégrer une partie du patrimoine de
Peuple et Patrie  » (p. 244). Elle permet enfin l'itinéraire d'un Lamartine de Nation à
République (P. MICHEL) ou le solide ancrage dans la doxa d'une confusion entre islamisme
et arabisme (M. NASR).

On a là une somme lexicologique importante, dont le cadrage étroit et précis sur un
corpus limité permet l'ouverture constante tant sur le plan disciplinaire qu'historique. Un
regret tout de même  :l'absence d'une étude des mots de la nation comme noms propres de

pays (intégrant république et démocratique)  : de l'État Bolivar à la République populaire de
Chine, en passant par l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques, la République
islamique de Mauritanie, ou la République algérienne démocratique et populaire, des mots
profondément habités de connotations officielles restent à étudier.


Marie-Anne PAVEAU
Université de Picardie