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[Compte rendu de] Vincent Teixeira, Shakespeare and the Boys Band – Culture jetable et marchandise hédoniste, Paris, Kimé, 2014

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Vincent Teixeira, Shakespeare and the Boys Band – Culture jetable et marchandise hédoniste, Paris, Kimé, 2014.

Les livres qui blâment la marche actuelle de la société et déplorent la débâcle de la culture pullulent à tel point quon peut parler dun genre littéraire proprement dit. Il ne sagirait même pas dun genre nouveau, car toute fin de cycle culturel, et peut-être tout changement de génération, a provoqué le sentiment dune apocalypse imminente. Labondance de ce type de livres dans les dernières années est due sans doute à la montée spectaculaire des technologies numériques qui donnent limpression de semparer progressivement de tous ces espaces mentaux qui auparavant étaient fertilisés par la culture écrite, de préférence de facture humaniste. Vincent Teixeira est conscient que son livre pourrait être inclus dans la catégorie des lamentations, un peu prolixes et répétitives, pour les beaux vieux temps, et il attaque le problème de la déchéance de la culture actuelle par un angle moins commun. En fait, dès les premières pages conçues comme un pénétrant exorde, lauteur prend ses distances vis-à-vis du long cortège des catastrophistes antimodernes. Cependant, il partage avec ceux-ci un profond sentiment de détresse et, dune façon similaire, donne à son texte une allure dinvective. Cest une invective doublée dun manifeste pour le sauvetage de lhumain face à la domination technologique et marchande, ce qui indique de nouveau le ferme ancrage de ce texte dans la lignée romantique de facture « anti-moderne », même sans être nécessairement passéiste.

Ce qui en partie fait la spécificité du livre cest la dénonciation de la nouvelle solidarité entre les acteurs économiques et les acteurs culturels, soit la perte de la différence entre ces « champs », dont leffet est la transformation de lart en « industrie artistique », de lœuvre en « produit culturel » et de la création en « marchandise ». Luniformisation qui en résulte est accompagnée par la perte de la capacité de lart à mobiliser lesprit à cause de sa confusion avec toutes les autres formes de consommation promues par une société capitaliste dont la principale caractéristique est un hédonisme toxique et irresponsable, tueur de toute vie intérieure possible. On pourrait de nouveau répliquer que ce sont des idées que les penseurs de lÉcole de Francfort ont débattu à fond, en créant de véritables « modes culturelles ». Dans les années soixante et soixante-dix on commentait passionnément les idées de Marcuse sur la logique du capital

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qui sempare même des manifestations qui lincriminent (happenings, actions anti-consuméristes, etc.) pour les faire entrer dans son fonctionnement indéfectible. Le texte bien connu de Guy Debord La Société du spectacle (dailleurs mentionné par lauteur) est paradigmatique pour ce genre de discours. Il est peu probable que Vincent Teixeira, enseignant à la chaire de français de luniversité de Fukuoka au Japon, ne soit pas conscient de toutes les coïncidences qui viennent dêtre évoquées, mais, comme il le déclare dès le début, ce livre est moins une analyse quun texte écrit sous lemprise de « la colère, la souffrance et limpérieux désir de réenchanter le monde » (p. 11). En dautres termes, vu que les anciens problèmes, repérés depuis plus dun siècle, nont pas été résolus, mais au contraire, quil semble quils se soient aggravés, il nest pas étonnant que les réactions à ces maux soient pareilles. De plus, les points dancrage de Vincent Teixeira à légard des possibles voies de salut sont similaires sinon identiques à celles qui étaient indiquées dans les années soixante et soixante-dix : la poésie, les stratégies déjouant la logique capitaliste, la préservation de lhorizon utopique, le soin pour le proprement humain. Même les noms sur lesquels lauteur sappuie constamment font partie de la même étape culturelle : Bataille, Artaud, Breton, Walter Benjamin, Pasolini. La différence essentielle est lamplification sans pareil des afflictions de la culture et les huit chapitres du livre se disposent à le montrer sans équivoque.

Il y a dune part la dégradation de la culture en marchandise et la transformation des hommes de culture en agents du capitalisme. Teixeira critique âprement une vision comme celle soutenue par Frédéric Martel dans son le livre Mainstream, selon laquelle il faut encourager le « courant dominant » et « la culture qui plaît à tout le monde », car cela entretient une « diversité standardisée » et crée des « valeurs communes ». Or, il sagit en réalité dune destruction totale des hiérarchies, de leffacement du potentiel critique de lart et de luniformisation sur la base du statut artistique appliqué sans égard à la valeur (le titre Shakespeare et les Boys Band est suggestif sur ce point). Il en résulte, selon lexpression de lauteur, une « culture jetable », et les écrivains comme Martel sont les premiers à culpabiliser, car ils profitent de la marchandisation culturelle pour vendre le plus profitablement possible leur image.

À cause de cette obsession de la reconnaissance publique, voilà lintellectuel transmué en saltimbanque ou encore pire, selon une formule

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de Michel Surya, en « animal de compagnie ». Que les acteurs, chanteurs et footballeurs soient devenus des formateurs dopinions semble encore moins dangereux que le fait de voir les philosophes transformés en de simples « marchands dindignation ou de bons sentiments » (p. 25) ou, encore, en de faux rebelles qui sadonnent à des « règlements de comptes posthumes, dont la moraline, les travestissements manichéens et autres escamotages confinent parfois à laffabulation » (p. 25). Les livres qui se font un honneur de dévoiler les intimités embarrassantes ou les mobiles triviaux des grandes figures de la culture du passé, afin de les réduire au plus mesquin dénominateur commun, sont pertinemment fustigés en tant quillustrations de cette ignoble ochlocratie culturelle.

En fait, la dénonciation des élites pensantes comme collaboratrices de lavilissement spirituel entretenu par le marché capitaliste est lun des thèmes les plus attirants du livre, ainsi que celui du snobisme animé de prétentions anticonformistes et contestataires de la culture dominante. Les pages dédiées au phénomène Apple, où se conjuguent le génie technique, le marketing, le culte de la marque et de son créateur et enfin la promotion du cool comme valeur suprême, sont particulièrement pénétrantes. Encore plus prenantes sont les observations sur le monde culturel (écrivains, artistes, philosophes, agents culturels, etc.) qui entretiennent ce culte de limage de soi et, sans pouvoir résister aux sirènes de la célébrité construite tant par les médias que par les omniprésents réseaux de communication, vont dans le même sens quun marché régi uniquement par les impératifs de lutilité immédiate et du profit économique.

Teixeira constate dune part une sorte de démission des poètes, dont certains encouragent des phénomènes comme « la poésie light » ou les « slams », et dautre part une acceptation de la part des hommes de lettres de lartificialisation et de la perversion de la langue sous leffet de la prolifération du « gazouillis » (voire tweeter) constant, ahurissant, capable de transformer toute communication authentique en brouillage énervant et futile. Comme Karl Kraus, il souligne sans répit que la langue et la vie sont dans une relation si étroite que le déshonneur de lune implique lavilissement de lautre, et met en garde tous ceux qui devraient veiller au bon usage des mots, soit les écrivains principalement, à ne pas se laisser enliser dans ce quil appelle la « novlangue de la tyrannie technologique » (p. 39). Cest une langue faite dautomatismes langagiers,

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contaminée par les lieux communs, pleine danglicismes inutiles et de mots vidés de sens par un usage immodéré, bref une langue artificielle qui mène indéfectiblement à lartificialisation des êtres vivants, de la nature et de lespace extérieur et intérieur.

Le même type de rapport à la langue est pratiqué par les écrivains qui publient ces livres rapides et facile à lire, en prétendant quainsi ils répondent aux goûts dun public habitué à une « pensée zapping » sans attention ni réflexion et dont le seul horizon dattente est la distraction permanente. Avec cet hédonisme abêtissant sassocient des phénomènes comme linfo-spectacle (infotainment), lillusion de la vérité automatique à la portée du clic, lobsession de lobjectivité, qui dailleurs « nexiste pas en soi, ne se formule pas en alternatives, sauf à la réduire à une idéologie néo-liberale de mensonges réalistes » (p. 56), et enfin une sorte de capitalisme cognitif à limage de Google.

Or, la seule solution devant cette dégringolade ayant comme origine le rapport perverti avec la langue, cest le retour à la foi dans la poésie. Cest grâce à elle quon peut renouer le contact avec les mots capables de redonner du souffle aux utopies et à travers celles-ci il serait de nouveau concevable d« inventer à la fois ce qui est et ce qui nest pas, dautres possibles, comme une seconde vie, celle de tous les possibles, de tous les impossibles » (p. 37). Cest un peu dans ces espaces poético-utopiques, entraperçus par les artistes et les poètes (modernes notamment), que lauteur situe lalternative au monde contemporain accablé des maux dérivés du consumérisme, de lhédonisme, du « festivisme », du bavardage illimité, de limpatience, de limposture et de lostentation de soi.

Étant donné son positionnement, la critique du côté maléfique des technologies numériques sensuit naturellement. La destruction du savoir, due à la pseudo-érudition induite par lencyclopédisme virtuel, létalage narcissique de la vie privée dans Facebook, la manie des commentaires dérisoires qui remplacent la réflexion ne sont que les effets principaux dune intoxication numérique qui exacerbe les maux dune société déformée par un capitalisme meurtrier de lhumain. Sans nier les bienfaits politiques de lInternet, lauteur crie son exécration pour la quantité impressionnante de bêtise que la Toile fait émerger, en suggérant même que toute cette prolifération de théories du complot, descroqueries populistes et dabsurdités flagrantes repose sur une perversion du besoin dabsolu qui est inscrit dans lêtre humain. Lactuelle

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accumulation dinformations, dans sa majorité réitérative et superflue, ainsi que la disparition de toute instance capable de faire le tri entre la valeur et la non-valeur, ne sont point des phénomènes capables de donner de lespoir à lhomme moderne qui, selon Teixeira, aspire tenacement au « réenchantement du monde ».

Malheureusement, au lieu de nourrir son espace intérieur, les industries culturelles vident lhomme par un procès paradoxal, car on est « gavé dinformation » et lon vit dans la sursaturation. On apprend quon se trouve en plein régime de la « sensure », cest-à-dire, en empruntant le mot de Bernard Noël, une censure par excès, qui mène à lannulation du sens, car tout pouvant être dit, plus rien nest capable de choquer, et le résultat est « léquivalence de tout et nimporte quoi » (p. 58). Quant à « laction culturelle » institutionnalisée, Teixeira la rabaisse au statut de mascarade où les vedettes du jour jouent dans des spectacles à bon prix montés par des fonctionnaires incultes qui, avec leurs prétentions de promouvoir la culture nationale, ne font quaggraver sa muséification et sa neutralisation en tant que force vitale. Le retrait, le sabotage par lanonymat, la désertion solitaire sont, évidemment, des valeurs opposables à une culture qui mise sur la vanité obscène et le culte pathologique du soi.

La prédominance du visuel sur le verbal ne peut non plus susciter que les commentaires les plus pessimistes. Il est vrai que Teixeira, enseignant au Japon, a loccasion de vivre un peu en lavance ce qui concerne lexpansion du virtuel dans la vie sociale et son discours est convaincant lorsquil décrit ses étudiants comme des êtres saturés, passifs, à la curiosité émoussée, à lattention déficitaire, les yeux rivés sans cesse sur des écrans face aux images. Mutatis mutandis, son portrait ressemble bien à celui dressé dans les années quatre-vingts par Allan Bloom de ses disciples nord-américains. La réflexion de lauteur sur le désastre de Fukushima est pénétrante aussi, lorsquil énumère comme ingrédients de ce désastre la folie industrielle, la passivité de lÉtat, une ethnopathologie de la résignation et du fatalisme et enfin une bureaucratie experte en falsification et parodies defficacité. Il est quand même étonnant que Teixeira ne remarque pas les différences entre lExtrême Orient et lOccident lorsquil mentionne le rapport sur la catastrophe nucléaire où les Japonais saccusent eux-mêmes de « notre conditionnement à lobéissance, notre réticence à questionner lautorité, notre dévotion à

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adhérer au programme, notre mentalité de groupe et notre insularité » (p. 104). Or, il est impossible de ne pas voir les différences avec les Occidentaux toujours préparés pour des grèves et, comme le remarque lauteur lui-même avec de lhumeur, toujours prêts à réagir par des « commentaires » de toute sorte aux préceptes des autorités.

Il faut entendre néanmoins que le texte de Teixeira se veut un avertissement et, comme dans tout discours de type exhortatif, les nuances sont moins accusées et les tons plus sombres. Il commente par exemple lécroulement de lancien American Dream, qui laisse derrière lui le choix funeste entre, dune part, la lutte à mort pour obtenir argent et succès et, dautre part, lenlisement dans une violence nihiliste et sans avenir. Les choses sont, bien sûr, plus nuancées, mais ce qui est clair, cest que lauteur met en garde contre les rêves fabriqués à dessein par la société du capital et plaide pour un réinvestissement dans le capital individuel des rêves, que seuls la poésie, lart, la philosophie et la pensée en général peuvent fournir.

Même si tout ce discours fait penser aux innombrables variations autour du thème du déclin de lOccident, Teixeira en est conscient et, sans nier quil aperçoit le crépuscule de sa civilisation, il sabstient de glorifier un passé prétendument plus habitable. Il invite à en finir avec tous les cultes, du passé, du présent et de lavenir, et il incite à la pratique dun pessimisme actif, pratique, capable de désintégrer lactuelle alternative entre lutile et le futile, et de multiplier les choix, les idéaux et les mobiles. Dans une société encline à un hédonisme abrutissant, le réveil dune philosophie du tragique serait de rigueur, tout comme le serait la réinvention de lutopie, « moins entendue comme but ou idéal que comme ouverture fuyante, moteur, méridien, ancré dans le principe espérance » (p. 111). On peut répliquer de nouveau que tous les mots et syntagmes, « principe espérance » inclus, peuvent être réduits par la « culture » exécrée par Teixeira à des slogans vides de sens, conformément à cette excellente observation de Nietzsche citée par lauteur : « Encore un siècle de journalisme – et tous les mots pueront » (p. 41). Lauteur sen défend en pratiquant une écriture soignée, au rythme soutenu et offrant des images pénétrantes. Par exemple, les simagrées des auteurs-vedettes inspirent à Teixeira un tableau superbe : « et dans cette sorte de grand café du commerce ou cour de récréation, encouragés par les médias, tout le petit monde des twitteurs et leur cohorte de followers de

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senchanter de tous ces charmants riens, qui oscillent entre le caquetage, le pulsionnel, le règlement de comptes, la mise en scène de soi et le vent » (p. 50).

Il faut reconnaître que le charme du livre provient moins de loriginalité du thème que de ladéquation stylistique au genre de texte qui sest imposé à la sensibilité de lauteur. Pour employer une expression de Peter Sloterdijk, Teixeira est lun des nombreux intellectuels qui ressentent de façon puissante « la vexation par les machines1 ». Dailleurs le philosophe allemand, dont la définition des temps modernes comme « lère du monstrueux crée par les hommes » constitue lune des exergues du livres (lautre provenant de Bataille), est un des esprits tutélaires de lunivers conceptuel de Teixeira, même si lauteur français manie beaucoup moins voire pas du tout les ressources de lhumour et de lironie qui font, entre autres, lattrait de lécriture de Sloterdijk. Le livre reste ainsi une nouvelle et toujours bienvenue invitation à la réflexion sur le destin des humanités, une passionnée défense de la poésie comme boussole pour la vie intérieure, et un appel à la méditation. Lauteur cite une pensée de Victor Hugo dune justesse décisive : « Lhomme qui ne médite pas vit dans laveuglement, lhomme qui médite vit dans lobscurité. Nous navons que le choix du noir » (p. 60).

Ilinca Ilian

1 Peter Sloterdijk, « La vexation par les machines », dans LHeure du crime et le temps de lœuvre dart, trad. O. Mannoni, Paris, Calmann-Lévy, 2000.