Aller au contenu

[Compte rendu de] Michel Lambert, Quand nous reverrons-nous ?, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2015

Accès libre
Support: Numérique
327

Michel Lambert, Quand nous reverrons-nous ?, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2015.

Lorsquon a entre les mains un recueil contemporain de nouvelles, on est tenté de croire quon peut bien le lire entre deux activités, que cest une lecture légèrement faisable dans les petites pauses quotidiennes. Les livres de Michel Lambert nous détrompent complètement, tout en nous montrant que la nouvelle peut être un genre profond qui impose nécessairement un espace vital et un temps absolu. Il faut être là, dans ce chrono-tope littéraire, à côté des personnages, pour que la nouvelle souvre et nous couvre. Le lecteur est subtilement conduit à se mettre dans la peau des personnages, souvent coincés par leur propre nature fictionnelle, refusant de tout dire, de se dévoiler entièrement.

On parcourt les neuf nouvelles rassemblées dans Quand nous reverrons-nous ?, comme si on descendait neuf marches du purgatoire intime, sans savoir ce qui nous attend après, le paradis ou lenfer. Neuf initiations, neuf expérimentations. Sous le même regard lointain, hautain, dun ciel qui clignote, reflet de lêtre en décomposition, toujours autre, prêt à tout voir ou entrevoir, à travers les nuages dune existence qui se veut autre part ou nulle part.

Lun des effets de lécriture de Michel Lambert est quon se demande sans cesse où est lauteur. On a limpression quil sest complètement effacé, ou quil sest voué à des êtres qui se promènent dans son livre solitairement, consubstantiellement. Qui ont facilement pris linitiative sur leur auteur, en loubliant au long des pages, pour lui adresser, pourtant, à la fin, nostalgiquement, cette phrase familière « Quand nous reverrons-nous ? » Ce sont des êtres qui ont cédé linitiative au ciel et au (dés)espoir. Céder linitiative au ciel – un ciel qui devient personnage, le plus présent, le plus distant, le plus tragique. Il y a un rythme vital du ciel et des nuages de sorte quon a la forte sensation que cest dans ce lointain détail que sincarne lessence humaine : le silence et la solitude. Un ciel qui peut changer de couleur, où les nuages peuvent avancer, tourbillonner selon les contorsions intimes des personnages, mais qui subitement, redevient glacé, fermé, hautain. Un nuage qui sen va sous les yeux du personnage nest quun rêve disparu, un oubli redécouvert, un pas non-fait dun être condamné à sa propre fuite, à son propre échec, à sa propre blessure (ontologique). La description extérieure, ces visages

328

miroitants du ciel sont les marques de linvolution intérieure du personnage. « Le ciel était dun bleu uniforme et appuyé, sans la moindre vibration. » (« Les Américains », p. 10). Et que fait le personnage sinon courir à sa propre perte, les yeux fascinés par un nuage, mais « il y en aura dautres et le ciel deviendra si noir que même en plein jour on aura limpression que cest la nuit. » (« Les Américains », p. 15)

On pourrait affirmer quil y a une obsession « céleste » chez Michel Lambert. Mais le ciel nest pour lui ni le siège de la divinité, ni le refuge de lêtre. Le ciel est le grand « dévisageur » de lêtre. Dailleurs le verbe « dévisager » revient obsessionnellement sous la plume de lauteur. Les personnages se dévisagent pour mieux arriver à voir le vide qui les domine intérieurement, et pour sentir le vide qui sinstalle entre eux. Le couple damoureux en fuite se dévisage afin de se dévider et de se vider. Sous un ciel qui entretient le sentiment du plein néant : « Jai regardé le ciel dans lespoir dy voir un nuage, de me consoler à lidée que même le ciel pouvait avoir un souci, aussi infime fût-il. Mais non, il noffrait aux consciences terriennes quun bleu impavide et égoïste, à des années-lumière de ce qui se jouait ici-bas et allait mal tourner, fatalement – et jétais persuadé que de là-haut ça se voyait, tout se voyait, les peurs passées et celles qui se dessinaient avec une précision de plus en plus terrifiante. » (« Les Américains », p. 20) Ce qui lui reste, à cet être se regardant regarder le plein néant dau-dessus de lui, cest « une promenade parfaite » ici-bas, en quête de cette forme damour plein qui fait terriblement peur, justement à cause de sa plénitude. Le silence mystérieux devant lhorizon saccentue en face dune attente intime, la correspondance extérieur-intérieur agrandit limpossible accomplissement de lêtre. Car « Une jambe artificielle ne remplacera jamais une vraie jambe. » (« Une promenade parfaite », p. 31) Le ciel devient le témoin du ratage existentiel : « Je lui désignai le ciel, les barres horizontales qui sétaient épaissies jusquà former un long et unique nuage dune poignante solitude. » (« Une promenade parfaite », p. 32)

Lune des marques de la prose de Michel Lambert est son pouvoir dinstituer cette ontologie à teneur fictionnelle. La cible de sa fiction est toujours la condition humaine, lêtre dans ce quil a dessentiel, de damné, de solitaire et de silencieux. Partout, dans toutes ces nouvelles, il ny a quun seul personnage, car lauteur refuse dêtre « un vendeur

329

dillusion. Un menteur professionnel. » (« Une promenade parfaite », p. 37). Lunivers fictionnel de Michel Lambert est clos. Son personnage rumine sa solitude et ses non-dits, il ressent la fatigue devant le mot et devant la recherche de lêtre à travers les mots. Il exprime linutilité de suivre linguistiquement la gradation de la perte de soi : « Quand vous perdez une partie de vous-même, est-ce que cela tombe dun coup ou petit à petit, par une sorte dérosion invisible ? » (« Une promenade parfaite », p. 39). Lêtre, déchu dun ciel « barré de longues stries grises et roses, qui, si Dieu le voulait, se rejoindraient pour ne plus former quun seul et unique nuage que la nuit accueillerait dans sa plénitude » (« Une promenade parfaite », p. 40), dun ciel où ce nest que lobscurité qui compte, cet être connaît une sorte de plénitude du vide, et ce pleasure in pain, ce moment de bonheur dont leffet est plutôt daccentuer léternel malheur existentiel, limpuissance de garder le bonheur – cet existant troublant. Alors « À ce moment jaurais voulu me tuer. Jétais trop heureux et malheureux à la fois. Cétait intenable. » (« Une promenade parfaite », p. 41). Pour lêtre, tel que Michel Lambert le conçoit, le bonheur de lexistant blesse (par lintensité douloureuse quil procure) autant que le malheur. Il est cependant à la recherche de ce bonheur radical, pour suivre ensuite, dans ses tréfonds, lamputation existentielle quil produit. Faut-il déduire que la vie authentique vient après avoir connu et perdu le bonheur ? : « On vous coupe une jambe, un bras, un poumon, une partie du cœur, la moitié de votre âme, mais un jour vous vous rappelez quune jeune femme, il y a quelques années, rencontrée à la terrasse de lAstoria, vous a souri dans un moment difficile, quand vous étiez très seul et très abandonné, et quelle vous a dit “Courage !”. Alors, chaque fois que vous repensez à elle, vous vous dites que rien nest perdu et vous refaites le plein, et vous reprenez la route. » (« Une promenade parfaite », p. 41). Le bonheur passé est la clé qui ouvre la boîte de Pandore ; il y a cette tendresse des gestes passés, revenus à lesprit dans le seul but de le faire avancer dans sa « parfaite promenade », à travers « la tempête » existentielle et lindifférence des autres, et de senfoncer dans sa solitude définitive, organique et métaphysique : « Un groupe qui beugle des conneries de toutes sortes, on appelle ça de la convivialité. Un homme qui crie tout seul, on trouve ça pathétique et on lenferme. » (« La tempête », p. 56).

330

Lêtre instauré par lidiolecte de Michel Lambert est un coureur de longue et silencieuse course. Métaphoriquement, il est limage de ce nuage qui se forme et se déforme sans cesse sous la coupole protectrice de sa prose. Par exemple, dans « La tempête », le mélange des états et des sentiments a comme toile de fond ce ciel confus et descendant, qui glisse entre les personnages comme un brouillard. Suivons sa métamorphose, ses nuances et sa descente aux enfers intimes de lêtre : « le ciel [], dans sa bascule vers le jour, séclairait dun gris blanchâtre. » (« La tempête », p. 45) ; « [] le ciel dun bleu naissant où, poussés par le vent, filaient des nuages gris qui seffilochaient en nuées de plus en plus minces. » (« La tempête », p. 57) ; « [] les nuages rouler dans le ciel, tantôt ventrus et charbonneux, tantôt effilés et transparents comme des jupons de filles. » (« La tempête », p. 61). « Regarde ce ciel », dit lun des personnages. Tout est là, dans ce regard, dans lacte de regarder le ciel afin de se voir soi-même. Le ciel de Michel Lambert le révèle à soi-même. Cest le ciel-passerelle, spectacle intérieur qui adoucit ou endurcit le cœur dans ce fugit irreparabile tempus. Limage du couple impossible, dune solitude indivisible à deux, hante le lecteur : « Cette passerelle que jemprunte maintenant, je sais où elle me mène. Elle me mène vers lapogée de ce que fut notre amour, quand, ce jour-là, sur lile déserte, dans un élan irrépressible, nous nous sommes jetés dans les bras lun de lautre et étreints un temps infini, pleins dune mutuelle et silencieuse compassion. Sans doute étions-nous persuadés que la vie, notre vie, serait un champ de bataille, avec son feu, sa boue, sa part de lassitude, son lot de ruptures, de malheurs insondables et de bonheurs inespérés. Mais nous nous trompions, il ny eut ni grand malheur, ni bonheur flamboyant – rien que te temps qui passe. » (« Le manteau bleu », p. 83). Une fluidité monotone définit la condition humaine, ainsi quun silence à mille nuances. Le fondement ontologique de lêtre est muet, mais une fois le mot apparu et prononcé, le désordre intérieur se déclenche et laltérité sinstalle. Lêtre rêve du silence primordial et même de la solitude dêtre seul. Davant la scission. Davant le dédoublement. Il aspire à la totalité de lUn. Lautre nest que silence et solitude brisées, rupture intérieure, abysse touchée : « Il était ainsi fait. Deux identités, deux vies, deux vérités simultanées. Un jour il lui avait expliqué que, pour lui, en dehors de ce dédoublement, nul salut. » (« Lheure où je meurs », p. 96). Lagonie du dédoublement auto-imposé est suivie de près

331

par ce ciel « lourd, une masse inerte dun gris de cendre. », « dun bleu mourant, rose aux confins de la ville. » (« Un amour de 120 minutes », p. 131). Un être crépusculaire à lintérieur duquel le monde attend sa fin.

Y a-t-il de lespoir dans ce désespoir ontologique ? Remodeler son passé serait-il une façon de faire face à lavenir ? À la solitude de se rencontrer toujours avec soi-même et avec ses propres échecs ? Dans cet univers dun tragique en sourdine, il nexiste que la défaite réanimable : « Mais surtout, sil était revenu, il osait se lavouer à présent, cétait pour la revoir, elle qui, un soir de jouissance, sétait laissé appeler Maman. Elle était devenue son repère, rien de grave ne pouvait lui arriver tant quelle serait là. » (« La tempête », p. 65).

Mihaela-Gențiana Stănișor