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Préface

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  • ISBN: 978-2-406-06561-6
  • ISSN: 2108-9876
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06563-0.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 02/03/2018
  • Langue: Français

  • Chapitre d’ouvrage: 1/43 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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Préface

Il existe au Japon une savante et brillante tradition détudes pascaliennes. Yasushi Noro, maître de conférences à lUniversité dOkayama, en est issu. Les recherches menées en France pour son doctorat lont pourtant conduit à une double rupture. Il a choisi de ne pas travailler sur lœuvre de Pascal elle-même, mais de sintéresser à la figure, en apparence fort étrange et relativement obscure, dAmable Bourzeis. Il a aussi abandonné le commentaire littéraire pour réfléchir à la manière dont lécriture dune œuvre sans unité et aujourdhui à peu près oubliée ne pouvait être historiquement pensée que dans sa rencontre avec des contextes apparemment extérieurs à elle, en tout cas tels que les concevrait lhistoire littéraire ou lhistoire des idées.

Il est vrai que Bourzeis présentait, de ce point de vue, un cas particulièrement intéressant. Académicien de la première heure, proche donc des réseaux de lautoritaire fondateur, célébré ensuite ou dénoncé comme le plus tenace des pamphlétaires jansénistes. Et pourtant, coup de théâtre, il est le premier à signer le fameux formulaire de 1656 condamnant les cinq propositions attribuées à Jansenius. Ensuite efficace serviteur de plume de Mazarin et de Colbert, pour lesquels il déploie une érudition aussi subtile quéclectique. Il écrit, il compile des sources, il prépare des argumentations historiques.

Le suivre pendant le presque demi-siècle de sa vie active a exigé la reconstitution minutieuse dun parcours, qui nest pas quun parcours dauteur. Une épineuse question sest vite imposée au centre du paysage de cette vie, celle de son unité ou de son morcellement, ou plutôt celle de la co-présence de ces deux aspects apparemment contradictoires. Quels rapports entre engagement religieux, conviction intellectuelle et instrumentalisation de lécriture au service dune stratégie politique qui trouve ailleurs ses raisons ? Il a fallu dabord se tenir à lécart dune facilité de pensée qui était aussi une tentation de jugement moral rétrospectif ; il a fallu se garder de transformer Bourzeis, passant de laugustinisme proclamé 8de ses libelles jansénistes à la domesticité de Mazarin, en cynique sans conviction. Le dépassement de ce dilemme nest pas venu de létude textuelle des positions successives défendues dans les textes de lacadémicien, mais dune réflexion rigoureuse sur une position sociale spécifique, dans la construction de laquelle lécriture a tenu une place cruciale. Cette position nest évidemment pas extérieure à lactivité décrivain qui fut celle de Bourzeis, mais elle ne saurait se comprendre à partir de la définition spontanée de ce que nous percevons comme une identité dauteur. Comment se construit cette réalité, pour nous étrange : dun côté un investissement intellectuel et moral dans une écriture soigneusement argumentée, et, de lautre, le fait que ce travail et cet engagement sexpriment dans lespace contraint dun service qui les instrumentalise ? Rien ne serait plus faux quun jugement à lemporte pièce qui ny verrait que duplicité, insincérité ou corruption. Cest une des leçons de ce livre : la relation de clientèle est au xviie siècle le cadre social le plus usuel de lexpression écrite de la conviction. Ce qui nous paraît spontanément relever de la contradiction pouvait être vécu par les hommes du passé dans lunité dune conduite moralement et spirituellement banale.

La deuxième rupture opérée par Yasushi Noro est sans doute plus audacieuse encore. Après avoir observé que tous les récits de la vie et de lactivité dauteur de Bourzeis puisaient à la même source et se recopiaient les uns les autres, il sest fixé pour but de transformer ce handicap, qui pouvait paraître insurmontable, en socle méthodologique de son travail. Au lieu de suivre le même chemin en produisant son propre récit de vie, ou au contraire de se détourner du projet de saisir des écrits dans le parcours dune vie, il a choisi daffronter cette réalité historiographique. Il a pris le récit le plus riche en informations, celui du Dictionnaire de Moreri – source conventionnelle sil en est – et, il la mis en pièces, la démonté, comme le ferait un horloger du mécanisme dun vieux réveil détraqué. Comme il sen explique lui-même dans son discours de la méthode, il la ainsi scindé en séquences biographiques et sest ensuite employé à contextualiser chacune de ces séquences dans tous les registres événementiels mentionnés ou frôlés dans le texte de la séquence. Cest un paysage complexe qui sest trouvé ainsi peu à peu dessiné ou peint, à petites ou à grosses touches.

La méthode avait de quoi surprendre ; elle a surpris. Mais son intérêt, sa productivité heuristique, simposent au lecteur. Et dabord par 9un double effet. Le cheminement patient de séquence biographique en séquence biographique relève dune logique et dun imaginaire cartographiques : on navance pas au hasard, on tient le cap. Et pourtant la progression par sauts, dune mise en contexte à une autre, transforme le paysage dune vie en autant dîlots de sens, visuellement bien séparés les uns des autres, plus ou moins imposants – il y en a de menus et il y en a de massifs – mais tous autonomes, observables dans la singularité de leur rapport à lévénement conté. Cette peu commune originalité de la démarche offre au lecteur le spectacle assumé dune expérience de recherche et décriture.

Quels en sont les enjeux ? Les images affluent pour caractériser cette expérience : dissection, tronçonnage, découpe, démolition, etc. Encore une : le récit de vie cohérent de la notice Bourzeis du Moreri nest pas regardé comme un tissu, dont il faudrait identifier et présenter la trame, mais comme un chapelet de biographèmes dont le fil brisé laisse fuir les grains, le critique procédant ensuite, par lobservation attentive de chacun deux, à la construction dun objet historique détourné de son usage pieux, cest-à-dire, en loccurrence, de la vision finaliste de toute histoire de vie. Il sagit donc déprouver sur un cas la difficulté qui consiste à conserver une perspective biographique sans céder à « lillusion biographique ».

La critique célèbre de lécriture biographique par Pierre Bourdieu, qui y voyait lillusion dune cohérence orientée, artificiellement imposée par le récit de vie, accompagne demblée la réflexion de Yasushi Noro. Mais dès lors quon sintéresse au temps de la vie dun auteur du passé comment éviter lemprise du biographique ? Ce genre – la biographie, dont les formes, les formats et les mises en récits sont si divers –, tout à fait central dans la production historique, a ses lettres de noblesse et a, comme on sait, remporté de spectaculaires succès commerciaux. On en connaît la faiblesse congénitale, même dans le cas dune étude savante et réfléchie : les segments de vie informés par de scrupuleux dossiers érudits se trouvent inévitablement assemblés par un liant narratif qui reproduit, quon sen défende ou non, une idéologie littéraire du passage du temps. Les opérations de contextualisation des grains du chapelet du cas Bourzeis poussent cette tension vers son point de rupture. Cest là quopère lexpérience : en deçà de ce point de rupture revient lillusion biographique, au-delà il ny a plus rien à reconstruire 10de lhistoire dune vie, et il ne reste plus quà proscrire toute idée de parcours. La désarticulation du récit du Moreri en séquences aspirées par les événements où elles se contextualisent condamnait le navigateur audacieux à louvoyer entre ces écueils. Or lexpérience a réussi. Les écrits de Bourzeis sont bien saisis dans les événements dune vie et ceux-ci dans les événements apparemment extérieurs à cette vie vers lesquels les écrits conduisent, et dont lécho résonne, parfois presque inaudible, dans les biographèmes du Moreri.

Autre enjeu que lexpérience traverse : celui de la définition du terme janséniste. Quest-ce quun janséniste ? On sait que ceux que les contemporains ou lhistoriographie ont ainsi désignés, ou dénoncés, ne se sont jamais reconnus dans cette appellation. Or Bourzeis est tôt apparu comme une figure importante du « parti janséniste ». Son travail décrivain polémiste est pour beaucoup dans cette visibilité et cette identification. Dès lors, une question surgit, que pose de manière assez pressante Yasushi Noro, à propos de ses écrits et de sa place décrivain dans le « parti » : « attaque-t-on Bourzeis parce quil est un des premiers jansénistes ou est-il un janséniste important parce quon lattaque continuellement ? » Cette centralité de la polémique, son impact indirect, et rarement évalué à sa juste mesure, sur lhistoriographie ne peut que rendre plus cruciale la compréhension de la fonction de polémiste, celle des spécificités de cette écriture et des conditions socio-politiques dans lesquelles elle était accomplie. Lengagement de Bourzeis dans la polémique janséniste cesse quand il quitte le patronage du duc de Liancourt, comme dailleurs, bien des années plus tôt, lécriture poétique dun Théophile de Viau avait évolué au fur et mesure des heurs et malheurs de ses engagements clientélaires. Cela ne signifie pas que Bourzeis navait pas de conviction « janséniste » quand on laccusait de nêtre que cela, ou quil avait abandonné ces convictions quand il na plus écrit pour le « parti » mais pour Mazarin ou Colbert. Cela signifie simplement que la question de la polémique pro ou anti janséniste ne peut être séparée de celle de lhistoire de lécriture polémique au xviie siècle, et celle-ci de la question de lidentité sociale des écrivains.

Quest-ce quun écrivain au xviie siècle ? Bien des travaux ont tenté de répondre de diverses manières à cette interrogation brutalement posée. Le cas Bourzeis, polémiste, polygraphe, érudit, juriste et même poète à Rome, apporte une série de réponses qui ne cesse dinterroger les 11rapports entre la production des écrits dans une période donnée, saisie à léchelle dune vie, et lhistoriographie qui sen empare pour les faire servir à la construction de lédifice quelle bâtit, tourné vers lhistoire intellectuelle, religieuse, politique dune époque. Le récit-source de la vie de Bourzeis est perdu. Quimporte ? La confiance en celui qui la recueilli se transmet à peu près intacte à travers le temps et circule sous le voile transparent de lévidence. En briser lamalgame trompeur pour en égrener chaque composant – moellon ou gravier – permet finalement à Yasushi Noro daborder les enjeux les plus aigus de lhistoire du littéraire. La radicalité du double choix quil a accompli, celui de lécrivain obscur et celui de la contextualisation systématique des biographèmes du Moreri, impose ainsi sa force et sa fécondité.

Christian Jouhaud

Ce livre est issu dune thèse soutenue en 2006. Il a bénéficié des discussions des membres du Groupe de recherches interdisciplinaires sur lhistoire du littéraire (GRIHL). Je tiens à les remercier collectivement pour leur aide dans la relecture et lachèvement de cet ouvrage. Je remercie également M. Tomohiro Ishikawa, sans qui je naurais pas pu me lancer dans la recherche, la famille Cron-Faure, Damien Sauzet, Silvain Chupin, Yosuke et Caroline Itsutsuji-Subra et Hidemi Osawa.