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Croyances et représentations relatives au fonctionnement du marché du travail
Introduction au numéro

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Croyances et représentations relatives au fonctionnement
du marché du travail

Introduction au numéro

Laurent Duclos

Chercheur rattaché à lIDHES

Anne Fretel

Université Lille 1 – Clersé, Chercheure associée à lIRES

Aurélie Gonnet

Cnam – LISE

Léa Lima

Cnam – LISE

Demandeurs demploi, institutions membres du Service public de lemploi (SPE), acteurs et experts institutionnels ou non de la politique de lemploi, ne partagent sans doute pas une seule et même représentation du marché du travail et de ses fonctionnements. Cette représentation est étroitement liée à la connaissance et à lexpérience que chaque acteur a de ce « marché » et cette connaissance spécifique ne peut être étudiée sans interroger la façon dont elle est produite, sans se pencher sur son contenu et les formes qui la déterminent ou la maintiennent. Cette connaissance est évidemment le produit de lattention que chaque acteur accorde, à travers son expérience propre et les « cadres de cette expérience » comme dirait E. Goffman, à certains éléments du réel. Les 16controverses académiques sont ainsi le produit dune organisation sociale de lexpérience en économie (economics) et le mode sur lequel les chercheurs parviennent à être « au cœur des faits » : le chômage appelle-t-il des régulations macro-économiques centrées sur la demande globale – à supposer que lÉtat en eût encore les moyens –, ou est-il plutôt la conséquence du comportement des agents et des imperfections du marché ? La réponse est aujourdhui tranchée. Lhypothèse de « chômage structurel » na pas simplement détrôné les approches keynésiennes en théorie, elle a trouvé à sinscrire dans la discipline de fonctionnement des institutions dédiées et a fondé – sous lintitulé des politiques actives du marché du travail – un programme daction cohérent, parfaitement opérationnel.

Le caractère « performatif » des différents savoirs nest évidemment pas équivalent. La connaissance des uns – au nom peut-être dun savoir expert et dune puissance dobjectivation reconnue – pourra dailleurs dégrader la connaissance des autres en la ramenant au rang de « simple croyance ». Car, comme on le verra, en langage courant, la « croyance » nest pas le « savoir ». À linverse du monde de la santé où le savoir des patients a longtemps figuré un savoir minoritaire, il est possible que le savoir « indigène » des chômeurs par exemple – leur témoignage – nait jamais été jugé utile à éclairer les fonctionnements du marché du travail et les conséquences que la puissance publique pouvait en tirer : alors que les uns ont pu faire valoir leurs intérêts et savoir propre et modifier les termes de leur prise en charge par le champ médical (Pols, 2014), les autres en dépit des tentatives visant à organiser une représentation (de Foucauld, 1992 ; Maurer, Pierru, 2001) ont souvent dû subir des injonctions à la responsabilité – dans le cadre des politiques actives – mais sans pouvoir se prévaloir en retour dexigences propres.

Sil est des savoirs constitués sur le marché du travail, nest-ce pas lexistence même dun tel marché qui peut être considéré comme une « croyance » ? Il est possible que le « marché du travail » – et le marché en général – ne soit pas un cadre danalyse universel pertinent : « comme lont souligné des noms illustres du courant néo-classique, tels que Kenneth J. Arrow ou Robert J. Solow, les échecs du marché (market failures) ne doivent pas être attribués à ses éventuels imperfections, mais, plus radicalement, à sa possible inexistence : le chômage et la rigidité des salaires relèvent non pas de la fiction du commissaire-priseur (ainsi que le prétendent les théories de la prospection ou du déséquilibre) mais 17de celle du travail-marchandise » (Garnier, 1986, p. 314). On ne manquera pas alors de souligner que les experts du marché du travail ont aussi des « croyances » et quil nest pas toujours aisé – entre fondement et fondation – de séparer celles qui résistent à lépreuve des faits – et constitueraient donc des savoirs – de celles dont lintérêt reste spéculatif. La considération du caractère performatif des énoncés en science économique sur léconomie (economy) nest pas sans conséquences de ce point de vue. On sait en effet que « léconomie tire sa force de sa capacité à traiter en théorie de mécanismes tout en participant, pratiquement, à la production et à la promotion, et notamment à limplantation des objets dont ils supposent lexistence » (Thévenot, 1986a, p. 199). Il est dailleurs bon de rappeler, avec Garnier, quil convient toujours, en bonne méthode, de « réexaminer non pas [simplement] les conditions nécessaires au bon fonctionnement des marchés, mais les conditions nécessaires à leur émergence » (Garnier, 1986, p. 314). Polanyi rappelle que lextension donnée au programme du marché, concernant notamment le facteur travail et sa mise en forme, a une histoire, et que cette extension est portée par la fiction du marché autorégulateur.

À travers ces différentes évocations, on voit que les fictions, les croyances et les représentations intéressent le marché du travail et ses fonctionnements, ce sur quoi le présent numéro souhaite apporter son éclairage. Il ne sagit pas de traiter de la mobilisation des croyances et des représentations « économiques » en général, mais bien daccentuer et de spécifier la réflexion sur ce qui relève du marché du travail : leffort dinstitution dont il fut lobjet ; les présupposés sous-tendant les politiques dont il est la cible ; les effets portés par la mobilisation des technologies visibles ou non qui en constituent la trame ; les comportements dont il constitue le cadre.

Saisir lobjet et la forme de ces croyances peut se faire à trois niveaux :

celui de la théorie économique en essayant de comprendre comment les croyances relatives aux questions portant sur le marché du travail sont traitées en son sein. Notons que dans bien des cas, lintérêt de la science économique pour la croyance na pas débouché sur une capacité à thématiser proprement, voire à axiomatiser, lobjet « croyances » en raison sans doute de réflexions précisément développées aux limites de léconomie (Arena, Festré, 2002). (1) ;

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le deuxième niveau concerne au premier chef lappareil dÉtat et sa capacité instituante : comment léconomie impose-t-elle ses vues ? Quelle image du marché du travail les catégories statistiques donnent-elles à voir ? En quoi les représentations de ce marché pèsent-elles sur la conception des politiques de lemploi ou des équipements qui leur donnent un prolongement opérationnel ? Comment traiter des questions de performativité ? (2) ;

les croyances, enfin, peuvent être un attribut des acteurs présents sur le marché du travail : recruteurs, demandeurs demploi, intermédiaires, etc. Quelle est la nature des croyances qui les animent ? Comment – en contexte daction – ils sont amenés à les mobiliser ou à les réviser ? Comment ces croyances et représentations circulent et sincarnent dans des dispositifs, des instances de socialisation et des habitus professionnels et comment les acteurs sapproprient ou non ces dispositifs ? (3).

Si lintroduction explore ces trois dimensions, les articles réunis dans ce numéro se concentrent sur les croyances des acteurs du marché du travail (points 2 et 3). Ces articles sont issus du projet de recherche CROYRE (croyance et représentation économiques du marché du travail) qui se proposait au départ de répondre à quelques questions au cœur des préoccupations ordinaires des agents : « que croire ? » et « qui croire ? » quand on cherche un emploi ou que lon souhaite procéder à un recrutement. Ce projet recherche a fait lobjet dun séminaire sur lannée 2015-2016 ; il a obtenu un financement du réseau Network qui a permis la réalisation de plusieurs enquêtes. Ce numéro réunit quelques-uns des résultats de ces enquêtes : lenquête sur le programme « transparence du marché du travail » menée par Yannick Fondeur ; lenquête ethnographique relative aux salons de lemploi conduite par Emmanuelle Marchal, Delphine Remillon et Géraldine Rieucau ; lanalyse des usages développés par les conseillers emploi autour de la catégorie des « freins périphériques » réalisée par Jean-Marie Pillon ; lenquête de Diane Rodet sur les représentations des recruteurs de léconomie sociale et solidaire (ESS). Ces quatre contributions sont complétées par larticle qui ouvre le numéro et que Franck Bessis consacre au rôle que tiennent les représentations graphiques dans la conception des politiques sociales, avec lexemple du Revenu de Solidarité Active (RSA).

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I. Le statut des croyances en économie
et les représentations du fonctionnement
du marché du travail

Les deux pages que Victor Cousin a consacrées en 1842 aux trois degrés de la croyance – lopinion (Meinung), la foi (Glauben) et la certitude, le savoir ou la science (Wissen) – dans les Leçons sur la philosophie de Kant ont été incorporées au Trésor de la langue française pour préciser la définition du terme. Le texte ordonne ainsi les différents degrés de la croyance : « lorsque notre croyance est telle quelle existe non seulement pour nous, mais pour tout le monde, et que nous avons le droit de limposer aux autres, nous avons la science ou la certitude. Si la croyance nest suffisante que pour nous, et que nous ne puissions limposer aux autres, cest la foi ou la conviction. Lopinion est une croyance insuffisante et pour les autres et pour nous-mêmes » (p. 266-267).

On pourrait dire que pour léconomie dite orthodoxe, il ny a pas de croyance (Berton, 2016 ; Orléan, 2002), mais – comme dans le régime de la science – des certitudes bâties par lagent rationnel à partir de la connaissance parfaite dune information complète véhiculée par les prix1. Le marché est transparent, laccès à linformation illimité ; la rationalité est omnisciente ; léconomie est certaine : « par construction, lhomo oeconomicus ne croit en rien. (…) Cette conception [labstrait dailleurs] de toute croyance particulière, loin des normes et des conventions qui font la vie en société. (…) Il sensuit que ce paradigme ne laisse aucune place aux croyances et aux représentations » (Orléan, 2002, p. 718).

Au moment où souvre en économie (economics) lhorizon de la croyance, cette dernière ne saurait désigner autre chose, au départ, quune connaissance incertaine. À linverse, « une connaissance certaine, ou une croyance complète, [pourra être considérée] comme une information de probabilité 1 » (Schmidt, 2002, p. 774). Autrement dit, la croyance progresse – dans la théorie – lorsque lomniscience, la 20complétude de linformation et la transparence régressent, mais aussi lorsque les interactions se multiplient.

I.1. Connaissance incertaine et interprétation

Dans une contribution célèbre publiée en 1970, Akerlof a pu donner un exemple de « dégradation » de la certitude apportée par les prix en simple foi2 – au demeurant déçue –, la théorie standard pénétrant alors dans la zone grise des croyances à travers la mise en scène des conséquences qui sattachent aux asymétries dinformation quant à la qualité des produits. Dans le cas du Market forLemons, Akerlof a ainsi montré que les prix pouvaient devenir – faute de certitudes communes sur la nature des produits – des indicateurs de qualité « informationnellement inefficients3 ». Il a insisté alors sur le travail dauthentification quil est nécessaire de soutenir, par lentremise des marques, garanties ou certifications, pour suppléer à la défaillance du système des prix. De telles garanties représentent une sorte dadjuvant au marché.

Parmi les travaux traitant des asymétries dinformation, la théorie du « signalement » proposée par Spence fera plus explicitement référence aux croyances des acteurs. Le fonctionnement du marché du travail est directement visé par ce dernier, alors quil ne bénéficiait que dune simple mention dans les illustrations choisies par Akerlof, concernant les effets de stigmatisation qui sattachent aux cursus en « slum schools ». Spence sintéresse aux croyances des employeurs et aux conjectures quils forment concernant le lien susceptible de sétablir entre la capacité productive dun individu ou sa compétence – virtualité incorporée quil est impossible de connaître a priori – et, notamment, son niveau déducation ou sa qualification, plus faciles à observer. Notons que pour Spence ce lien relève bien dune croyance, et non dun fait comme dans la théorie du capital humain (Becker, 1964) : le niveau déducation na aucun effet direct sur la productivité qui reste une donnée exogène au 21modèle. Ce qui nest pas si choquant, dès lors que cette dernière ne désignerait quune facilité ou une compétence scolaire. Dans le modèle de Spence, en effet, le coût daccès au signal « éducation » est inversement proportionnel aux capacités (scolaires) de lindividu4.

Pour nommer ce qui est observable – mais le différencier suivant que les attributs en question sont ou non manipulables par ceux qui les possèdent (le niveau déducation versus le sexe) –, Spence introduit dans son modèle les notions de signal et dindice quil emprunte à Jervis5. Alors que la transparence du marché, dans le modèle standard, amenait le prix à valoir pour la chose elle-même, un peu comme dans la conception mythique du langage caractérisée par labsence de différence entre le mot et son référent, lintroduction du signe, à linverse, élargit demblée lespace des significations et de la croyance.

Ainsi, en « labsence daccord sur la définition de lobjet à échanger en raison des asymétries dinformation [débute] un travail intense dinterprétation » (Orléan, 2003, p. 189) dont Spence a su rendre compte en restituant pour la première fois la portée sémiotique de lactivité cognitive des agents économiques, ici, les employeurs. Encore que cette « restitution » soit pour partie involontaire : elle doit être interprétée à son tour pour lui donner lépaisseur quelle mériterait davoir. En effet, celle-ci napparaît pas toujours, tant dans le modèle lui-même que dans ses exégèses la plupart du temps focalisées sur le caractère stratégique et séparateur des équilibres de marché. Le souci pédagogique de simplification aboutit alors à enfermer – comme dans la conception dyadique classique du signe – la signification véhiculée par le signe dans une relation directe à son objet : la relation de signification peut être alors curieusement confondue avec des enjeux de « révélation » quand, par définition, lobjet du signe – la productivité – reste inobservable. Partant, le commentaire reste la plupart du temps indifférent à la dette que les « équilibres de signalement » (signaling equilibrum) typifiés par Spence contractent à légard de la 22relation-signe et de la croyance (vs. les comportements rationnels et lagir stratégique des offreurs).

Au regard du paradigme standard, de lhypothèse de transparence et donc de régulation automatique6, lintroduction du « signe » ne saurait constituer un simple pis-aller en matière dinformation – dailleurs sans cesse menacé par les maigres certitudes auxquelles il permettrait daccéder, par les investissements stratégiques dont il est lobjet, et son caractère manipulable (alterable). Le « signal » ne simpose pas simplement « faute de mieux », cest-à-dire faute de transparence (ce que le commentaire suggère malheureusement lorsquil qualifie les équilibres de signalement déquilibres « révélateurs » de second rang7). À linverse, il nous semble que lesprit du modèle est plutôt conforme à la valeur conférée au signe dans la perspective sémiotique introduite par C.S. Peirce pour qui, « la fonction essentielle dun signe est de rendre efficientes les relations inefficientes – non pas de les mettre en action, mais détablir une habitude ou une règle générale par laquelle elles agiront quand il le faudra8 ». Lintroduction du « signe » engendre « du jeu » – au sens des liaisons mécaniques –, mais un jeu qui nest autre que le « vague irréductible de la signification » (Tiercelin, 2013). Dans cette perspective, le résultat à produire est bien la fixation de la croyance : celle-ci vient lever le doute, a fortiori lorsquelle est partagée comme ici. Autrement dit, il vaut mieux croire que continuer à douter (Peirce, 1877).

Pour le pragmatiste américain Peirce, le processus sémiotique est un rapport triadique entre un signe, un objet – qui est toujours second – et un autre signe interprétant « qui vient en dernier » et dont la fonction est dattribuer une signification au signe, de fonder en somme le rapport du signe avec lobjet. Autrement dit, le signe est pensé par rapport à un objet auquel il est relié en vertu du rapport instauré par linterprétant. Ce dernier, qui est lui aussi un signe, est susceptible dêtre interprété à son tour, et ainsi de suite jusquà « linterprétant final », cest-à-dire le sens sur lequel « on peut saccorder ». Une connaissance première 23des choses est impossible selon Peirce, parce que ces « choses » ne sont jamais saisies quà travers des conventions, cest-à-dire un certain point de vue – le Ground –, ou certains attributs sélectionnés.

I.2. Économie du signe et croyance distribuée

Si les croyances jouent un rôle important dans son modèle, Spence ne sattarde pas en revanche sur leur origine, « le caractère commun du signal éducation[apparaissant] comme une propriété naturelle qui nest pas discutée » (Orléan, 2003, p. 188). Pour le bon déroulement du processus sémiotique, Peirce insistait sur limportance de « lexpérience collatérale » qui met en jeu « une familiarité préalable avec ce que le signe dénote » (Tiercelin, 2013), de celle en loccurrence quest amené à entretenir nimporte quel employeur à force de recrutements et dobservations liées à lexécution des contrats de travail. Quoique théoriquement illimité, le processus sémiotique serait ainsi court-circuité par lhabitude que nous avons de prêter à tel signe telle signification dans un contexte familier. Alors que cette familiarité avec la « qualification » dans le contexte du marché du travail a un caractère social, il nest pas étonnant que léconomiste la naturalise dans son modèle.

Quoi quil en soit, la qualification a dabord valeur dindice (celui dun effort déducation). Cest alors lintroduction du temps, du feedback, de lexpérience, dans le modèle de Spence, qui permet dapprocher ce que Peirce aurait appelé « lobjet dynamique », cest-à-dire lobjet « tel quil est », tel quil peut « réagir », celui dont notre connaissance a confirmé peu ou prou le caractère « objectif », celui encore qui – sur un mode asymptotique – correspondrait au « réel existant9 » : la productivité. Ce faisant, ainsi que lont notamment montré les conventionnalistes, la qualification na pas simplement valeur dindice : elle est également un symbole conventionnel rattaché à son objet par une règle – une codification sociale des qualités de la force de travail – ayant pour effet dobliger à un certain type dinterprétation et daction, concernant notamment létablissement de la rémunération. Cest dire quun indice ou un « signal » na de sens quau regard du contexte propositionnel, de lagencement collectif dans lequel il sinsère et que Spence a, dun certain point de vue, 24trouvé en arrivant lorsquil a précisément fait le choix de cette « variable contextuelle » qui est la source dune croyance bientôt partagée.

Lattention que lon peut porter au processus sémiotique permet notamment de rapprocher les conventions interprétatives mises en scène dans le modèle concernant la valeur dindice de la qualification sur le marché du travail du statut de lhabitude comme « interprétant logique final » dans la sémiotique de Peirce. Cest lhabitude en effet qui permet de cadrer la croyance : elle « fige provisoirement le renvoi infini dun signe à dautres signes, permettant à des interlocuteurs de se mettre rapidement daccord sur la réalité dans un contexte donné de communication. Mais lhabitude résulte de laction de signes antérieurs. Ce sont les signes qui provoquent le renforcement ou la modification des habitudes » (Everaert-Desmedt, 2011), et donc la révision des croyances.

Par contraste, on observera que la fixation de la croyance reste problématique dans la plupart des modélisations standards. À mesure en effet que se dégrade la transparence du marché, lincertitude et le doute grandissent, ce qui complique singulièrement le jeu des interactions et des anticipations : limperfection de linformation peut alors avoir des conséquences dévastatrices sur la théorie (Stiglitz, 1985). Lhypothèque consentie sur le pôle « information » – et incidemment le pôle « marché » –, amène progressivement les économistes à renforcer, voire à hypertrophier le pôle « rationalité », lémergence de consciences hyper-calculatrices venant compenser lincertitude engendrée par le caractère imparfait de linformation (Favereau, 1985). Le « tournant cognitif » en économie désigne cette ouverture aux représentations individuelles puis collectives : le projet est précisément détudier les croyances et les raisonnements mobilisés par les agents dans des situations dinteraction (Orléan, 2002). Ainsi, par exemple, de la formalisation des régimes de croyances en logique épistémique – un cadre permettant de raisonner sur les croyances quont les agents concernant les croyances de leur vis-à-vis dans les interactions (Walliser, 2002) – qui ouvre à de fragiles solutions déquilibre à force dembarquer les individus dans des raisonnements spéculaires infinis. Ainsi en est-il encore des modèles à anticipations rationnelles, de la mobilisation du cadre de la théorie des jeux, etc. (Schmidt, 2002).

Une manière darrêter « loscillation épistémique » (Lordon, 1997) dans laquelle nous plonge lexamen des croyances intersubjectives est 25de passer sur un autre plan danalyse, ce que proposera notamment léconomie des conventions, en sintéressant aux croyances collectives, aux différentes espèces de règles, aux institutions, mais aussi aux contextes et aux situations dinteraction comme support de la croyance (Defalvard, 1999 ; Favereau, 1998). En ce quelles permettent de relier léconomie des conventions au pragmatisme dun Peirce ou dun Dewey, les notions de contextes et de situations retiennent particulièrement lattention. Il faudrait reprendre à notre compte ici laveu formulé par Favereau lorsquil formalise – à la suite de Keynes dans le chapitre xii de la Théorie générale –, le rôle de la croyance comme adjuvant au fonctionnement des marchés et son pouvoir dharmonisation des anticipations et des comportements : « je commencerai par un aveu : si Keynes navait pas utilisé le mot convention (…) il faut admettre que probablement on ne verrait, dans [ses] textes, aucune analyse de quelque phénomène conventionnel que ce soit… » (Favereau, 1986, p. 252). Il nous faudrait pareillement admettre que si Spence navait pas utilisé les notions de signal et dindice, etc., nous ne pourrions remonter au processus sémiotique caractérisé par Peirce, ni chercher à repérer la place de « lhabitude » et des « situations » dans la stabilisation de la croyance chez Spence, plus explicitement chez Keynes ou, aujourdhui, dans léconomie des conventions.

Au total, on peut dire que les approches institutionnalistes et conventionnalistes en économie marqueront une avancée décisive dans le traitement réaliste de la croyance au moment où elles feront des conventions et des institutions le moyen non seulement de la stabiliser, mais – parce que les institutions ont un « programme » – de renforcer son autorité et son caractère performatif (Muniesa, Callon, 2008). Conventions, institutions et situations deviennent dans ce cadre – et sur le modèle des théories de la cognition située et distribuée à la Hutchins (1995) – le moyen dune « croyance distribuée », un cadre commun permettant dorienter linterprétation. La pluralité des conventions et des situations implique alors la pluralité des croyances, susceptibles chacune dêtre soumises à des épreuves de réalité. Au cœur de cette approche, on ne peut manquer de signaler les travaux dEymard-Duvernay et Marchal relatifs au recrutement : les « conventions de compétences » y figurent comme autant déquipements de croyances. Pour autant, larticle de Marchal, Remillon et Rieucau, rappelle que sur une même « place 26de marché » une pluralité de représentations cohabite, à la fois source de tensions et dapprentissages. La « solution conventionnaliste » permet dune certaine manière de boucler la boucle en proposant un règlement original des problèmes soulevés jadis par Akerlof ou Spence en théorie standard.

II. Des croyances et des représentations dÉtat

Compte tenu de son rôle instituant en la matière, une approche des institutions du marché du travail débute par une analyse des représentations et des croyances dÉtat. Lintervention publique se manifeste dabord par la production de catégories dentendement, véritables « investissements de forme » (Thévenot, 1986b) qui permettent de mettre en équivalence des éléments disparates en les rapportant à un projet politique (fonder la fiction contractuelle, organiser le travail en marché, réduire le chômage…). Dès lors quelles sinstituent, ces catégories divisent lespace social en même temps quelles le constituent, permettant historiquement la conversion du Travail en unités économiques, laquelle détermine aujourdhui les croyances et représentations du marché du travail. LÉtat, à travers les politiques de lemploi notamment, véhicule à son tour des croyances, forme des conjectures sur le fonctionnement du marché du travail dont la relation à léconomie, comme discipline, et aux économistes, comme profession, reste à éclaircir.

II.1. Les formes dÉtat du marché du travail

Cest tout dabord la formation de catégories statistiques par lesquelles lÉtat et ses services se font une idée du marché du travail. Bulletin statistique après bulletin statistique, enquête emploi après enquête emploi, le marché du travail se présente en chiffres pour former une réalité aux yeux de tous. Lappareil de comptage de lÉtat soutient activement la formation et la stabilisation des conventions sur la base desquelles les acteurs du marché du travail vont saccorder ou se confronter.

Ces catégories qui servent à décrire le marché du travail et à le représenter cognitivement sont des conventions au sens où elles sont, 27pour la plupart des acteurs du marché du travail, des « déjà-là », des antécédents opérant un cadrage cognitif et normatif des situations et des interactions. Létude de leurs trajectoires historiques distinguerait sans doute des « moments calmes » pendant lesquels ces catégories sont des « allant de soi », aussi tangibles quune chaise ou un ruisseau, et des « moments de rupture » au cours desquels des acteurs lancent des opérations de dévoilement concernant larbitraire et lartificialité conventionnelle (Boltanski, Thévenot, 1991)10. Au sein de ce courant des représentations du marché du travail comme convention, on notera que la demande de travail ne bénéficie pas dautant dattention que loffre (Gautié, Lefresne, 1997 ; Duclos, 2013). Louvrage séminal de Salais, Reynaud et Baverez (1986) qui retrace linvention du chômage ainsi que le travail plus historiographique dun Topalov (1994) sur la naissance du chômeur nous renseignent sur les choix de conversion, de tracé de frontières politiques qui conduisent à agréger certains individus et en « discriminer » dautres dans des catégories à la fois discontinues et homogénéisatrices. On ne peut compter sur des recherches de telle ampleur sur loffre demploi, la mise en forme de lemploi disponible ou les emplois vacants (Estrade, 2013 ; Fondeur, Zanda, 2009 ; Lima, 2016a). Larticle de Fondeur dans ce numéro remédie à ce déséquilibre en proposant une analyse des transformations de la mise en forme des offres demploi induites par la numérisation de la collecte et de laffichage par Pôle emploi. Il montre ainsi que le chantier de « transparence du marché du travail » à Pôle emploi conduit lopérateur à abandonner partiellement sa vocation centralisatrice, privilégiant la circulation de linformation pour faciliter les appariements sur le marché du travail Pour autant, dans ce chantier, lentreprise reste une « boîte noire » ; elle continue dêtre appréhendée à travers le prisme de loffre formelle déposée.

Les catégories en tant que format dinformation et les images graphiques qui tissent un réseau interprétatif entre ces catégories sont solidaires dans lordre de la représentation : courbes, histogrammes, tableaux de tris croisés ou régressions logistiques organisent la connaissance et la représentation des pouvoirs organisateurs du marché. En un coup dœil, ils mettent en rapport des entités, des phénomènes, ou des réalités disjointes. Aussi ny a-t-il pas de description qui ne soit déjà une interprétation. Les transferts 28et les emprunts théoriques dans les politiques de lemploi sont grandement facilités par lusage de formes graphiques simples et économiques qui font « voyager » les idées à travers le temps et les arènes politiques11.

À travers la notion de « dispositif de représentation » quil applique à la mise en forme graphique de léquation sociale du RSA lors de la réforme de 2008, Bessis, dans ce numéro, souligne cependant que limage (dans son cas le graphique mettant en relation revenu disponible et revenu dactivité) ne peut être dissociée de son usage et de son interprétation par les acteurs publics. Autrement dit, limage à elle seule ne vaut pas idée économique. Dans une perspective conventionnaliste, celle-ci peut soutenir plusieurs représentations. À partir dun compte-rendu historique minutieux de ces équations sociales « graphisées », il démontre comment une même image peut, dune part, être le support de philosophies sociales différentes, et, dautre part, faire lobjet dusages instrumentaux dans la construction de laction publique par lesquels sa lecture saffranchit de tout raisonnement économique. Lauteur nous invite, par là-même, à considérer avec prudence linfluence des théories dominantes sur le design des politiques publiques. À travers la notion de référentiel, Bruno Jobert insistait lui aussi sur le rôle des « images » – idées non théorisées – dans la construction des évidences (Jobert, 2004).

II.2. Les économistes, léconomie et les « croyances dÉtat »

Lanalyse cognitive des politiques publiques croise lhistoire des idées économiques pour appréhender, au plus haut sommet de lÉtat, lactivité des cabinets, des organisations nationales et internationales de production des normes, des commissions dexperts concernant les politiques de lemploi et les réformes du marché du travail. À côté des recherches qui prennent pour objet les discours de politiques publiques, ces approches cognitives de laction publique (Jobert, Muller, 1987 ; Surel, 2000) sont dune aide non négligeable en ce quelles permettent de reconstituer les croyances axiologiques des acteurs.

Les politiques de lemploi peuvent être considérées, en réalité, comme un agencement de réseaux dacteurs – pris dans des relations de pouvoir –, et de « significations » permettant dinterpréter les « problèmes12 ». 29Sabatier, dans son paradigme de ladvocacy coalition framework, appréhendait ainsi le « système de croyances », mélange de « valeurs fondamentales, (de) représentations sociales de la réalité tendant à (…) expliquer (ce système), de perceptions de cette réalité incluant la définition de ce qui pose problème et (d)évaluation des différents instruments de résolution de ce(s) problème(s) » (Bergeron, Surel, Valluy, 1998, p. 203). Au bénéfice de la construction de compromis et daccords dans la définition des politiques publiques, un système de croyance en fait agrège et articule des idées avec des intérêts (Lordon, 1999). Le chantier de la « transparence du marché du travail » à Pôle emploi – point daboutissement de leffort dinstitution dont lANPE était déjà le produit – en est une bonne illustration. Dans la partie généalogique de sa contribution au présent numéro, Fondeur rappelle le poids historiquement pris par une interprétation des imperfections du marché centrée sur les problèmes daccès à linformation13. Fondeur montre bien la façon dont une conception du chômage, en termes de marché et dimperfection du marché, sincorpore progressivement à la discipline de fonctionnement de lopérateur et aux instruments quil met en œuvre pour sattaquer aux « causes du chômage ». La métaphore de la « transparence » que lon doit à Beveridge na jamais été véritablement théorisée : elle simpose comme ideognosis (Lordon, 1996) au croisement de léconomie savante et de la pensée à forme dÉtat (bien que réputé économiste, Beveridge était journaliste avant de devenir homme dÉtat).

On voit que la capacité quont les économistes dinfluencer les politiques publiques est une question qui va au-delà dune simple histoire des idées. Les processus par lesquels léconomie comme discipline (economics) gagne en influence sont multiples. Hirschman et Berman (2014) proposent de repenser la question des effets politiques de léconomie (economics) à partir de trois sources de pouvoir. Leur approche constitue des pistes possibles pour une sociologie des politiques de lemploi :

Tout dabord les économistes peuvent gagner en influence par laccès à un certain niveau dautorité attaché à la profession qui leur confère une légitimité importante dans lénonciation dun 30avis ou dune opinion. Laccumulation dun « capital symbolique » donne du poids à la parole de lexpert qui se trouve mieux placée que dautres pour énoncer les « faits ». Concernant les politiques du marché du travail, il y aurait à sinterroger sur la construction dun savoir économique reconnu comme plus pertinent que dautres sources de savoirs sur le travail humain. La sociologie, quant à elle, permet certainement de comprendre comment des idées et des théories gagnent un « cercle de croyants » (Lebaron, 2000) jusque dans les plus hautes sphères de lÉtat. Les accès et lacquisition de positions dominantes au sein des espaces intermédiaires qui jouent le rôle de caisses de résonnance pour les idées sont le produit dune concurrence entre économistes. Ces espaces comprennent les institutions médiatiques, le monde de léducation, mais aussi les centrales syndicales et leurs acteurs… La croyance dans la neutralité politique de la science économique peut renforcer la légitimité des acteurs ; elle facilite en tous les cas la diffusion « sans freins » des représentations du monde portées par lacadémie. Laccumulation de signes extérieurs de neutralité – formalisme de la pensée – et dexcellence – à travers la mise en scène de la reconnaissance par les pairs et la distribution de distinctions académiques – présente une garantie de sérieux et une crédibilité nécessaire à ladhésion des autres acteurs14. Notons, par ailleurs, que ceux qui refusent ou qui nont pas les moyens de jouer ce jeu risquent la marginalisation, non seulement dans le champ académique, mais aussi dans les champs politiques et médiatiques.

Le second vecteur dinfluence des économistes serait laccès à des positions institutionnelles (Hirschman, Berman, 2014) à lintérieur des organisations en charge de la production des politiques publiques qui ferait deux des « points de passage obligé » pour le design des politiques publiques. La proximité des économistes avec les lieux de décision en matière daction publique explique, pour partie, leur capacité dinfluence. Les économistes peuvent être ainsi directement 31les concepteurs des politiques publiques – ce qui est en réalité assez rare – ou être « bien introduits » dans les lieux clés (cabinets des ministères), sans jamais être véritablement mis en compétition avec dautres experts. Cette manière dentrer – non pas tant dans la fabrique des politiques publiques que dans la fabrique des « évidences » que ces politiques « embarquent » –, devrait faire lobjet danalyses plus soutenues des réseaux pouvoirs/savoirs.

Fondeur dans sa contribution met en exergue, comme lavaient fait dautres historiens des politiques du marché du travail, le rôle joué par le Commissariat général du Plan – notamment la commission emploi – dans la « carte cognitive » et lorientation normative du sous-segment des politiques de lemploi dédié au rapprochement de loffre et de la demande. Or lhistoriographie des Plans ou du Ministère du travail demeure très prudente quant au poids réel des économistes dans ce qui apparaissait plutôt comme des « arènes » triangulées par le paritarisme. Le tournant des années 1980, qui marque la marginalisation du Plan, aurait pu se traduire par une migration des experts dans les administrations plus directement associées à la conception des politiques du travail et de lemploi. Tel nest pas le cas : la création tardive dinstances satellites, le Conseil danalyse économique en 1997, le Conseil dorientation pour lemploi en 2005, le séminaire « Politiques de lemploi » lancé en 2010 à linitiative de la Direction générale du Trésor nont pas véritablement remplacé le magistère que les économistes exerçaient dans le cadre du Plan auprès du corps qui élabore les lois. Ce sont plutôt les statisticiens de lINSEE qui ont peuplé les administrations centrales (Viet, 2009) : si ces derniers sont sans conteste les hérauts dune « gouvernance par les nombres » comme dirait Supiot, ils font peu de recommandations politiques et ne rentrent pas dans les exercices légistiques.

Enfin léconomie peut être considérée comme une « infrastructure cognitive » de la conception des politiques publiques (Hirschman, Berman, 2014). Léconomie procurerait au design des politiques publiques à la fois un « style de raisonnement » – au sens Ian Hacking –, une langue de concept et de constat permettant détablir des diagnostics (à base dinformation statistique ou de résultats détudes), une série dinstruments opérationnels. Le style de raisonnement économique introduit, par exemple, des notions 32« dincitation », « defficacité » congrues à léconomie politique de la LOLF (Lannaud, Siné, 2007 ; Minefi, 2004), et dans le champ de lemploi aux impératifs « dactivation ». Fondé sur la modélisation et, aujourdhui, sur lexpérimentation, il se diffuse à travers la formation économique dagents extérieurs à la discipline – à commencer par les administrateurs civils de lENA. Sil est difficile de déceler leffet du style du raisonnement sur la partie légistique stricto sensu, le cadrage cognitif marque certainement lesprit des lois.

On est assez loin, de ce point de vue, de ce que les analyses de la performativité appellent la performation théorique (directe), depuis léconomie comme science (economics) vers linstitutionnel et le réel (economy), mais plus proche de la performation expérimentale (bottom up) soutenue par la construction et lingénierie dun problème (Muniesa, Callon, 2008). La notion de performativité enrichit lanalyse des croyances et de limpact quelles auraient, de la considération de tout un ensemble de médiations et de va-et-vient : alors que la croyance se maintient envers et contre tout dans les analyses de Lebaron, elles se transforment en se contextualisant dans les approches de la performativité. Il nest plus besoin, quelque part, de « croire » aux théories économiques pour quelles « circulent » ; elles ne circulent pas, en vérité, mais sont capables de produire des « modules » qui soffrent ici et là à « limplémentation ».

À la suite de de Larquier (2016), Fondeur relate une tentative de « performation théorique » à travers lévocation du projet de « bourse du travail », construit sur lidéal de marché walrasien et porté par G. Molinari à la fin du xixe siècle : il sagissait de publiciser les salaires et de les soumettre à cotation dans la recherche déquilibre entre loffre et la demande. Face à cette tentative de « performation psychogène » (Muniesa, Callon, 2008, p. 6) – mettant en jeu la croyance en la perfection des fonctionnements marchands –, la « performation matérielle » (ibid.) passant par linscription dans les dispositifs socio-techniques savère plus efficace (sinon plus réaliste). Quoi quil en soit de la performance associée in fine à la mise en œuvre du projet, Fondeur montre que ladoption dune technologie – internet en loccurrence – modifie la façon dont lidéal de « transparence » propre au programme du marché peut être traduit, le modèle à gestion centralisée le cédant à un système désormais polycentrique.

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III. Croyances et représentations ordinaires

Si lhypothèse du « marché du travail » est relayée par des catégories dÉtat et « performe » les institutions dédiées, elle alimente également lopinion et peuple des conventions plus ordinaires. Ces dernières sont autant de grilles de lecture permettant de rendre le monde intelligible et de stabiliser les croyances, tout en fournissant un guide pour laction. À laide des outils et des signes qui les « encapsulent », ces croyances et représentations participent à la construction sociale de la réalité (Berger, Luckmann, 1966) ; elles lient le factuel et lidéel. Comme lindique alors le pragmatiste Thomas, « quand les hommes considèrent certaines situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences » (cité par Merton, 1987, p. 169). Tant que les conséquences conviennent aux projets que forment les individus, il nest pas de raison de réviser la croyance. Plus, celle-ci peut, dans certaines conditions, résister à la contradiction factuelle. Dans Léchec dune prophétie (1956), Festinger et alii montrent que dans une telle situation la croyance peut se maintenir voire se renforcer à la faveur dun processus de dissonance cognitive. Cest ainsi que les ufologues de la secte étudiée ont objecté au non avènement de la fin du monde prophétisée par leur leader, la conviction que leurs prières et leur dévotion avaient permis déviter à tous la catastrophe annoncée. Avec Lemieux (2010), lon peut observer que lun des points particulièrement stimulants de lanalyse porte sur rôle du collectif dans la gestion de la dissonance cognitive et le réaménagement de la croyance. En effet, le croyant seul peut difficilement résister à une telle épreuve. Il ne la surmontera et ne maintiendra sa foi quavec laide des autres membres du groupe car plus il y a dindividus pour défendre le bien-fondé de cette croyance, plus elle est légitimée. Transposée à dautres contextes, tel celui du marché du travail, cette dimension collective de la croyance permet déclairer par exemple la prégnance dans les catégories ordinaires comme dÉtat du « mythe de la trappe à inactivité » (Benarrosh, 2003) et de la croyance en un penchant naturel pour loisiveté, et ce alors même que la démonstration et la mesure dun chômage involontaire et dune pénurie demplois sont régulièrement faites. Larticle de Pillon dans ce numéro montre ainsi comment, entre 34croyances ordinaires et contraintes gestionnaires, les conseillers de Pôle emploi se prennent collectivement à croire en la portée prédictive de lidentification de freins à lemploi sur les capacités des candidats à se faire recruter et à tenir leur poste, quand bien même certains de ces chômeurs parviennent à trouver un emploi à la surprise des conseillers.

Candidats, recruteurs et intermédiaires du marché du travail : tous ont une « vision subjectivée de la réalité sociale [empreinte] des valeurs et des normes (quils) portent » (Paugam, 2010). Une approche sociologique de ces représentations et croyances – à la fois collectives et individuelles – permet de restituer au « marché » sa qualité de « fait social » (Durkheim), mélange de rapports de forces (Marx) et de rapports de sens (Weber) face au modèle néo-classique centré sur lajustement transactionnel entre offre et demande via la détermination de prix déquilibre. Simiand sétait déjà préoccupé de montrer que laction du monde ouvrier, en son temps, privilégiait le salaire et leffort journaliers, quand le patronat rapportait le coût relatif de la main dœuvre au prix de lunité produite. Lanalyse pointait que ces variables – situées – déterminant laction revendicative, dune part, les politiques de main dœuvre, dautre part, ont dû négocier leur existence avec des dispositifs socio-techniques tels que « léchelle mobile de salaires » portés par le raisonnement économique (Lima, 2016b). La compréhension des manières d(inter)agir des individus sur le marché du travail ne peut alors se passer dune analyse des processus cognitifs et moraux comme des perceptions et catégories ordinaires mobilisées (la préférence pour le salaire nominal, par exemple), contestant par la même la possibilité dune interprétation unique et rationnelle économiquement des comportements.

Les croyances et représentations ordinaires méritent dêtre analysées pour elles-mêmes car elles sont un outil nécessaire à chacun pour saisir la réalité qui lentoure et y agir. Pour autant, il peut être utile de nous déprendre delles. Cest ce à quoi nous enjoint Mills qui, dans ce qui semble être un paradoxe, invite tout un chacun à faire preuve dImagination sociologique (2006 [1959]) exposant par-là la nécessité dun raisonnement médié par des images et des abstractions afin de nous déprendre de nos croyances ordinaires et de nos représentations spontanées du réel. Outils dappréhension, daction et de construction du monde pouvant être tout à la fois subjectifs et objectifs, spontanés et théoriques, pratiques et cognitifs, individuels et collectifs, les représentations ont ceci 35de complexe quelles conjuguent les statuts dobjet et doutil danalyse, en atteste par exemple létude des effets de théorie, des phénomènes de performativité et autres processus de traduction (Akrich, Callon, Latour, 2006).

III.1. La (dé)formation des croyances
et représentations économiques ordinaires

La formation des croyances et représentations ordinaires passe dabord et avant tout par la socialisation et lexpérience concrète, vecteurs essentiels dappréhension pratique et cognitive du monde. Aucune raison quil en aille autrement concernant les « réalités du marché du travail ». Que ce soit par lécho des expériences de travail et demploi dans lentourage familial ou celui du journal télévisé diffusant les chiffres du chômage, quil sagisse des choix dorientation scolaire ou de savoirs économiques appris à lécole, lindividu est très tôt confronté à la question du marché du travail, dans un contexte où le système éducatif lui-même exige de chacun quil formule un projet professionnel. Bien que des travaux se saisissent de lanalyse de ce « bain culturel » et de ses conséquences, (Chatel, 2015 ; Lazarus, 2016) ils demeurent encore trop rares. Par-delà cette prime éducation, cest par lexpérience directe, depuis les épisodes liés à la primo-insertion professionnelle – le job dété – jusquà lensemble des transitions qui constituent la carrière, que lindividu actualise et recompose ses croyances et ses comportements demploi (Marchal, Remillon, 2007). Bien plus quà travers un calcul coûts/avantages basé sur une information concernant lopportunité et les conséquences des choix, ces ajustements cognitifs et pratiques se font au gré des expériences, des épreuves dévaluation qui constituent la trame de la socialisation professionnelle (Dubar, 1991). Elles ne dotent pas simplement « les professionnels en devenir de connaissances mais aussi de valeurs et de représentations propres au groupe professionnel dans lequel ils sinsèrent, [qui assurent leur] conversions identitaires » (Vézinat, 2010, p. 417).

Outre la socialisation, cest aussi dans ce que Foucault a conceptualisé sous le terme de dispositif que sinscrivent tout un système de perceptions du monde, de modalités daction et de régulation de celles-ci. Ce prisme du dispositif a notamment pour intérêt heuristique de mettre laccent sur laspect composite et dynamique de ces agencements sociotechniques offrant un cadre spécifique dinteraction entre les usagers et 36leur environnement. Il permet ainsi de placer la focale sur la manière dont de tels systèmes construisent des représentations des usagers et les matérialisent au travers des choix techniques ou organisationnels opérés par leurs concepteurs. Dans le même temps, il sagit dinterroger les usages de ces dispositifs, mettant ainsi au jour la variété des configurations locales découlant de mécanismes dappropriation, de contournement, de résistance ou daménagement et interrogeant la capacité daction des usagers. Cest ainsi que létude des dispositifs publics demploi révèle que plus que la simple traduction réglementaire et matérielle de politiques publiques ceux-ci sont une combinaison dopérations techniques, de perceptions morales, de ressources individuelles et de contextes daction (Collectif, 2014) à linstar des salons de lemploi ou de laccompagnement des chômeurs étudiés dans ce numéro.

Le terrain denquête restitué dans ce numéro par Marchal, Remillon et Rieucau montre ainsi comment lagencement matériel des « forums de lemploi » – avatars de la place de marché – donnent à voir (au sens propre du terme) le marché du travail. Cet agencement introduit une dissonance entre lexpérience vécue et la représentation ordinaire : le marché est pratiquement compartimenté par secteurs entre lesquels « loffre de travail » circule à la rencontre de demandeurs immobilisés dans leurs stands. Les candidats à lemploi, qui se positionnent en file dattente, éprouvent directement le sentiment de concurrence sur le marché du travail : les choix dagencement (taille des stands, largeur des allées) sont dailleurs pensés visuellement pour manifester cette situation de mise en concurrence. Pourtant, dans cette matérialisation du marché que constituent les salons de lemploi, loffre de travail ne rencontre pratiquement jamais la demande ; il ne sy réalise aucun appariement, en dépit de lobjectif affiché. Il en est de même des salons de lemploi dans le champ de léconomie sociale et solidaire (ESS) étudiés par Rodet. Lanalyse dévoile en effet que pour les entreprises, il sagit essentiellement de mettre en scène la sélectivité du recrutement à travers la naturalisation des critères qui la fondent. Cette mise en scène fonctionne comme une représentation partagée, constituant pour les uns la promesse dune embauche, et pour les autres lassurance dune productivité… comme dans le modèle. Alors que ces salons sont censés « faire marché », ils ne font en fait que le figurer, tel un lieu dajustement des comportements et des représentations en référence au marché.

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III.2. Les acteurs du marché du travail face à la sélectivité

Lextension des critères de qualité professionnelle produite par lintroduction du modèle de la compétence (Monchatre, 2002 ; Lallement, 2007) « autorise » aujourdhui les recruteurs à diversifier les méthodes15 comme les registres dévaluation : lattention portée au savoir-être « complète » la représentation du « bon » candidat. Dans sa contribution, sur les représentations des recruteurs de lESS, Rodet montre que le tiers secteur – en dépit des valeurs quil affiche – participe largement de ce mouvement. Le savoir-être – conçu comme attribut de la personne – est présenté comme une nécessité, assimilant les catégories de « bon » travailleur, de « bon » candidat et de « bonne » personne et introduisant un filtre supplémentaire au regard des seuls critères de qualification. À mesure que les conditions de travail et salariales se détériorent, les recruteurs – aussi bien ceux de lESS que ceux rencontrés à Pôle emploi par Pillon – tendent curieusement à renforcer leurs exigences en termes de motivation. Cette dernière constitue, pour eux, le moyen de se rassurer sur la durée anticipée de la relation demploi, un peu comme si la possibilité dun appariement de qualité reposait sur les efforts consentis par le seul candidat. De façon générale, on observe que les critères de sélection « non-professionnels » (savoir-être, motivation…) deviennent un facteur discriminant de poids dans la sélection des candidats à lemploi qui concerne aussi bien les recruteurs que les intermédiaires du marché du travail. Les analyses de Marchal, Remillon et Rieucau sur les salons, comme celles de Pillon consacrées à Pôle Emploi, dévoilent la manière dont les intermédiaires du marché participent à la promotion de tels critères, dont certains confinent à la négation des missions qui leur sont confiées Ce report de lajustement sur le demandeur demploi peut être analysé comme la conséquence involontaire dun déséquilibre inscrit dans lactivité même des intermédiaires qui nont que peu les moyens de renégocier les critères de loffre demploi. Il est sans doute plus aisé de formater la demande et de transmettre les « codes daccès » à lemploi que dinterroger les représentations des employeurs. Paradoxalement, 38ce formatage peut voisiner avec des injonctions à être soi-même qui véhiculent, ici, un idéal de démarcation dans lunivers concurrentiel du salon où chacun sexpose, là, les valeurs portées par un secteur comme celui de lESS.

Parce quils sont un acteur « supplémentaire », ayant des contraintes dorganisation propres, les intermédiaires ajoutent inévitablement leur propre « manière » et donc leurs propres critères à ceux des employeurs (Benarrosh, 2000), ce que montre Pillon dans sa contribution traitant des jugements demployabilité produits par Pôle emploi. La mobilisation de la catégorie de « freins périphériques » qui semblait ne relayer que les attentes des employeurs, savère répondre également aux nécessités daménager un environnement de travail marqué par une rationalisation gestionnaire et la pression exercée par le flux des chômeurs. La figure de l« inemployable » apparaît en creux comme moyen, pour le conseiller, de doser son effort et de produire la performance attendue. Pillon dévoile alors que ce jugement dinemployabilité tend à opérer – faute daccompagnement – tel une prophétie auto-réalisatrice.

Par la mobilisation – ou non – des outils à leur disposition, les intermédiaires se transforment en « entrepreneurs de morale » (Becker, 1973) commandant aux individus dêtre autonomes et entrepreneurs deux-mêmes, tout en se conformant à des critères dont on ne sait plus sils correspondent véritablement à des besoins constatés. De la même manière que léconomie hétérodoxe a pu contester le réalisme du marché du travail néo-classique, les études empiriques tournées vers les intermédiaires de lemploi révèlent – par-delà lidée associée aux opérations nécessitées par lappariement de loffre et de la demande – lampleur des a priori quils forment concernant les attentes des employeurs. Une anticipation dautant plus problématique que les demandeurs demploi sont eux-mêmes tout prêts à intégrer les critères sur lesquels ils pensent être jugés, sefforçant dincarner le candidat idéal (Eymard-Duvernay, Marchal, 1997).

Ce numéro met en évidence la prégnance de la conception économique du marché du travail jusque dans les agencements les plus matériels de la politique de lemploi ; mais il permet aussi de souligner la pluralité des représentations relatives à son fonctionnement. Les contributions du numéro mettent en lumière la façon dont se résolvent, ou non, les 39tensions qui apparaissent entre les représentations théoriques – relayées par les grands acteurs du marché – et les pratiques ordinaires de recrutement, de recherche demploi ou daccompagnement des publics qui sont le lieu dajustement des croyances. Quelles soient considérées comme ordinaires ou dÉtat, théoriques ou spontanées, les croyances et représentations ayant cours ne sont jamais aussi pures quil y paraît ; et cest en cela précisément quelles peuvent participer à rendre intelligible, pour chacun, la réalité en linterprétant continûment, et donc en la (dé)formant.

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1 De ce point de vue, lopposition induite par la notion de « croyance non standard », que léconomie comportementale sest choisie comme objet (Villeval, 2016), parait pour le moins curieuse.

2 Dans un essai de formalisation de la structure des croyances suivant une logique modale Walliser fait cette proposition à propos de la véridicité : « le savoir (peut être) qualifié de “connaissance” lorsquil savère vrai (…) et de “croyance” lorsquil est susceptible dêtre faux » (Walliser, 2002, p. 695).

3 À linverse, des situations partagées dincomplétude informationnelle– qui concernent lensemble des agents dans les modèles considérés, lesquels continuent dêtre plongés dans un univers commun –, les asymétries dinformation font de la construction dun monde et/ou dun savoir commun un problème à résoudre (Orléan, 2003).

4 Pour autant, cette relative indétermination du lien entre qualification et productivité emportera les mêmes effets pratiques à court terme chez Spence que chez Becker, la mise en évidence dune relation croissante entre niveaux de formation et salaires en loccurrence. Cette différence a des conséquences, en revanche, en termes de recommandations de politique publique (Gautié, Gurgand, 2005).

5 Ce dernier fait lui aussi partie de lentourage de Thomas C. Schelling. Sur cette rencontre conceptuelle, voir (Mercer, 2013).

6 Voir la contribution de Fondeur dans ce numéro concernant les investissements de forme sur lesquels cette automaticité repose.

7 Contrairement aux asymétries en cause dans le modèle dAkerlof, il ny a à proprement parler rien à « révéler », sauf à travers lexpérience que lemployeur pourrait faire de la productivité effective du salarié.

8 Collected Papers, 8.332 traduction par Deledalle G. dans Écrits sur le signe, p. 29-30, cité par Tiercelin (2013).

9 À la différence de lobjet immédiat « qui nest jamais une eccéité, mais une classe dobjets saisis à partir dun ground », i.e dun fondement, dun point de vue, et dune intention.

10 Dimportantes controverses se nouent autour de cet appareil, il en va ainsi de la querelle récurrente concernant le « bon chiffre » du chômage.

11 Pour une illustration, voir par exemple les débats autour de la courbe de Phillips (Hoang-Ngoc, 2007).

12 Ce dont Colomb (2012) a pu faire la généalogie concernant les politiques de lemploi.

13 N.B. : la conception de lemploi comme « bien dinformation » ou dinvestigation (search), aujourdhui dominante, soppose à une conception de lemploi comme « bien dexpérience » (Jovanovic, 1979 ; Bessy, De Larquier, 2010).

14 Une récente publication du Conseil dAnalyse Économique présente le problème avec une certaine dose dingénuité (Beuve, Renault, Schurich-Rey, 2017). Les auteurs sinterrogent sur la raison pour laquelle les économistes français sont aussi peu représentés auprès du corps qui élabore les lois comparativement à leurs homologues étrangers, alors même que leur « qualité intrinsèque », mesurée par le nombre délus à lEconometric society apparait comme au moins équivalente !

15 Le film documentaire de D. Cros, La Gueule de lemploi, en offre une illustration paroxystique, filmant une session de recrutement collectif en plusieurs étapes, ponctuées dexercices, souvent déstabilisants de mise en scène de soi, dauto-analyse et dappréciation critique de la performance des autres candidats pour un emploi dont ils ne connaitront pas les caractéristiques avant la dernière étape.