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Avant-propos

  • Type de publication: Article de collectif
  • Collectif: Ne pas dire. Pour une étude du non-dit dans la littérature et la culture européennes
  • Auteurs: Schnyder (Peter), Toudoire-Surlapierre (Frédérique)
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  • Pages: 7 à 9
  • ISBN: 978-2-8124-0905-9
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-0907-3.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Collection / Revue: Rencontres, n° 50
  • Date de parution: 25/03/2013
  • Dernière édition: 2013
  • Langue: Français

  • Article de collectif: 1/34 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Le présent volume propose de donner voix au non-dit dans la littérature et la culture européennes, de réfléchir sur la dialectique qui régit le « dire » par rapport au « non-dire ». Au-delà des nombreux résultats de détail que vont fournir les trente contributions qu’il contient, et que présente l’introduction avec les enjeux propres à la thématique, l’ouvrage invitera le lecteur à traverser le miroir : c’est que l’étude du non-dit nous autorise à assister au fonctionnement même du langage ! Elle nous convie à cerner les liens du langage avec la réalité, et à nous rendre compte de la distance qui sépare le mot de la chose. Les articles de cet ouvrage offrent la possibilité de saisir quelques-uns des « exutoires » que la stylistique et la rhétorique mettent à la disposition des écrivains pour leur permettre de faire passer leur message entre les lignes : de dire sans dire, de dire quand même, de dire indirectement, autrement, subtilement, de façon pour ainsi dire « muette ». La comparaison avec les autres arts pourra montrer ce qui distingue les médiums et ce qui les rapproche.

Dans un premier temps, étant donné le sujet, il y va de ce qui n’est pas dit, de ce qui ne doit ou ne peut pas être dit, des raisons qui provoquent cette mise au secret – avouées ou non. Il faudra s’arrêter sur les transformations que font subir telle réalité, tel imaginaire à une représentation littéraire ou artistique sciemment (ou inconsciemment) retenue, amenuisée, tue. Examiner les filtres qui freinent l’analyse de tels faits de façon neutre, au profit d’une focalisation obturante, déterminer quels en sont les critères. Savoir s’ils sont imposés ou exigés ? D’ordre religieux, éthique, social, politique, esthétique… ? À l’opposé, il y aura lieu de se demander pourquoi certains faits peuvent entraîner un trop-plein du dire, un excès de paroles. Qu’il s’agisse d’un « non-dire » ou d’un « trop-dire », le message en reste altéré dans un sens ou dans l’autre et il demande à être interprété : des éléments extralinguistiques

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peuvent entrer en jeu. Les indices sont nombreux, ils varient selon les situations, ils peuvent concerner le regard, la mimique, les gestes, le ton, l’insistance. L’énonciation reprend ses droits. Ils sont tous significatifs et peuvent aider à décoder le dit que le non-dit tait.

Analyser pourquoi telle action peut ou doit rester interdite de parole, tue, passée sous silence, alors que ce n’est pas le cas pour d’autres, c’est ce que proposent de faire les auteurs de ce livre. Ils tentent de réexaminer les moyens que le langage met à la disposition de l’écrivain pour contourner la menace de disparition d’un état de choses, son invisibilisation, l’interdit qui peut le frapper, le tabou. Vu ainsi, le problème n’est pas, a priori, le tout dire, qui finit – sauf dans une recherche criminonologique en quête d’un maximum de faits – par neutraliser son objet. À moins de constituer une intention de l’auteur, toute saturation factuelle risque de lasser et, sauf s’il y a des circonstances exceptionnelles et qui font sens, la description trop détaillée de choses insignifiantes et vaines risque de désintéresser le lecteur le mieux disposé. Il en va différemment toutefois de l’intimité, si celle-ci touche à l’érotisme et à la sexualité. Depuis toujours, ce domaine suscite l’intérêt, car c’est le domaine du non-dit par excellence. En plus, comment parler de l’extase qui, comme on le sait, reste toujours dans le champ de l’incommunicable (de l’ineffable) ? Sauf dans un contexte de provocation voire de subversion, le dit ne cherche pas à passer du côté du trop-dit – qu’il freine –, ni du côté du non-dit, qu’il contrecarre. Après, c’est bien entendu l’affaire du tempérament de l’écrivain, de la mentalité, de l’époque aussi, qui tend plutôt vers telle façon de dire ou vers telle autre.

Les trente contributions réunies dans ce volume tentent toutes – chacune dans ses choix méthodologiques propres – de répondre à ces questions, qui se déclinent selon l’auteur ou la problématique choisie autour du « non-dit », dans le cadre de textes littéraires d’origines diverses : française, anglaise, italienne, allemande, russe, hongroise, alsacienne. Certaines études s’attachent à la peinture, d’autres au cinéma. Tout en complétant les ouvrages présentant des thématiques proches1, ce livre

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permet un approfondissement de la réflexion sur un élément central de l’être-dans-le-monde, qui est lié à la souche volontiers informe de l’inconscient et du fantasmatique, de l’onirique et de l’imaginaire. Si ses représentations artistiques ne peuvent se passer de véracité, elles se doivent de trouver la ligne de partage entre le dire et le non-dire, entre le taire et le dire malgré tout. Ces zones changent avec le temps, les mentalités, les modes aussi, et on verra que bien des textes favorisent moins une rhétorique de la réticence, ou encore une rhétorique de l’hyperbole, qu’une rhétorique du dire juste. La santé mentale d’une société se laisse lire, pensons-nous, dans ses non-dits, ce qui veut dire tout autant dans sa liberté de dire que dans celle de taire. En filigrane, l’ouvrage que nous soumettons aujourd’hui au public rappelle que les écrivains, les poètes, les peintres, les auteurs dramatiques et les metteurs en scène sont là pour corriger les excès qui iraient dans un sens comme dans l’autre. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’aient pas choisi, parfois, la voie à éviter dans la vie – mais sinon, à quoi servirait la fiction ?

Nous tenons à remercier tous ceux qui nous ont aidés à réaliser ce volume, en particulier Ambre Fuentes, qui en a assuré le suivi éditorial.

Peter Schnyder et
Frédérique Toudoire-Surlapierre

1 Il faut mentionner notamment : Oswald Ducrot, Dire et ne pas dire. Principes de sémantique linguistique, Paris, Hermann, « Savoir : sciences », 1991, 327 p. ; Georges Fréris (éd.), Le Non-dit dans la littérature française, Syn-thèses, vol. I, Département de langue et de littérature françaises de l’Université Aristote de Thessalonique, 2008, 181 p. ; Liliane Louvel et Catherine Rannoux (éds), La Réticence, Rennes, PUR, « La Licorne », 2004, 407 p. ; Françoise Rétif (éd.), L’Indicible dans l’espace franco-germanique au xxe siècle, Paris, L’Harmattan, « Les Mondes germaniques », 2004, 272 p. ; Alexandra Przyrembel, Verbote und Geheimnisse. Das Tabu und die Genese der europäischen Moderne, Francfort / New York, Campus Verlag, 2011, 416 p.