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Préface

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  • ISBN: 978-2-8124-0623-2
  • ISSN: 2103-4877
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-3959-9.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 18/09/2012
  • Langue: Français

  • Chapitre d’ouvrage: 1/15 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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Préface

Il est peu de livres aussi marquants que les Lettres sur l’histoire de France dans notre tradition historienne. Elles possèdent une valeur inaugurale. Elles concentrent l’esprit d’un commencement. Elles ouvrent un accès privilégié au moment fécond où s’est constituée la connaissance du passé telle que nous la pratiquons.

Il ne s’agit pas d’un de ces chefs-d’œuvre où s’est fixée à jamais une manière de faire revivre une époque, un épisode ou un personnage, indépendamment des limites qui peuvent obérer la science de leur auteur au regard de celle d’aujourd’hui. De ce point de vue, ce sont plutôt les Récits des temps Mérovingiens que la postérité a retenus dans la production d’Augustin Thierry. Ils restent l’illustration flamboyante d’une écriture romantique de l’histoire tournée vers l’art de l’évocation et l’éclat de la « couleur locale ». Elle garde ses amateurs, même si nous savons que cette poésie du passé s’accommode de trop de manquements à la rigueur philologique et critique. Les Lettres sur l’histoire de France relèvent d’une autre veine, plus austère, et plus rare, celle du manifeste politique et théorique. Elles formulent un programme. Elles représentent quelque chose comme la déclaration d’intention de ce qui, en 1820, au moment de leur prime publication, n’avait pas encore pris forme de groupe, mais qui, en 1827, au moment de leur reprise et de leur amplification en volume, était déjà devenu ce que l’on peut bien appeler une école, l’école des historiens libéraux de la Restauration. Non qu’il y ait jamais eu de liens formels ou institutionnels entre les membres de cette illustre phalange, les Guizot, Thiers, Mignet, Barante, auxquels viennent s’adjoindre les jeunes Michelet et Quinet. Pas davantage ne se sont-ils souciés de se fédérer autour d’une doctrine commune. Ils n’ont fait que partager une même situation historique, une même aspiration générationnelle, une même ambition intellectuelle, un même engagement en faveur des droits de la nation et de la cause de la liberté. Il en est résulté une

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convergence suffisamment forte entre leurs œuvres pour qu’il ne soit pas illégitime de les réunir à titre rétrospectif. C’est en somme le discours de la méthode de cette quasi école que nous livre Thierry.

Il se trouve que cette petite troupe ne s’est pas contentée de conférer un nouveau lustre public à la discipline historique. Elle a ni plus ni moins créé le dispositif intellectuel sur la base duquel celle-ci a pu se développer.

Les règles de la critique des sources avaient été posées par Mabillon dès la fin du xviie siècle, et l’Académie des inscriptions s’était chargée, au cours du siècle suivant, de montrer la fécondité de cette science érudite. L’histoire philosophique, de son côté, avait reçu ses lettres de noblesse, depuis Voltaire, la perspective du progrès fournissant le fil conducteur indispensable pour assembler les faits et en dégager la signification. Elle avait même donné lieu à un premier chef-d’œuvre, sous la plume de Gibbon. L’Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain (que traduira Guizot) avait offert l’exemple pionnier d’une écriture de l’histoire presque moderne, en ceci que capable de conjuguer l’exploitation critique des sources et l’exposition raisonnée des faits. Mais il manquait encore quelque chose, néanmoins, pour entrer tout à fait dans l’espace intellectuel qui nous est familier. Il manquait la dimension politique de cette reconstruction du travail du devenir, et il manquait la dimension poétique de cette reconnaissance du passé, à distance, dans son altérité. C’est précisément ce que la génération romantique des années 1820 s’est trouvée en position d’introduire, avec des limites et des lacunes qui ne doivent pas masquer la solidité du nœud qui s’est ainsi formé. Aucun texte ne donne mieux l’idée de cette opération consistant à lier indissolublement des fils épars que les Lettres sur l’histoire de France.

Le programme que définit Thierry dans ses premières Lettres de 1820 n’est pas tant l’appel à une réforme de l’histoire telle qu’elle s’écrit que l’appel à une histoire qui n’existe pas encore, une histoire à inventer, une histoire que les Lettres vont entreprendre d’ébaucher en même temps qu’elles en font ressortir les enjeux et qu’elles en plaident le principe. Une histoire politique, non pas au sens superficiel et vulgaire d’une histoire au service d’un parti, mais au sens fondamental d’une histoire conçue pour asseoir les droits qui découlent de l’œuvre du devenir. Car à ce travail des siècles, tous participent ; il est le fruit du labeur général ; il est, en un mot, le produit des peuples ; il demande de prendre en compte la

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masse des obscurs et des humbles, bien plus que les grands personnages qui ne font qu’occuper le devant de la scène. C’est ce qu’une histoire philosophique, concentrée sur l’avancement des lumières et les progrès de l’ingéniosité humaine tend à méconnaître. Sans doute opère-t-elle un salutaire déplacement par rapport à la chronique frivole des souverains et des guerres, en mettant à sa juste place la contribution utile des inventeurs et des savants. Mais elle continue d’ignorer, ce faisant, le rôle immense, la pesée décisive des nations saisies dans leur masse et leur continuité. Aussi bien tend-elle à ignorer, en fonction des mêmes motifs, l’apport d’époques entières, tenues trop vite pour enfoncées dans l’obscurantisme et la barbarie. La réhabilitation du Moyen-Age à laquelle procédera la génération romantique n’obéit pas qu’à des raisons esthétiques ; elle répond au souci politique de faire droit à l’ensemble du passé, en tirant de l’ombre la dette contractée envers ces siècles prétendument « obscurs ». Ce souci prendra plus particulièrement l’aspect, chez Thierry, de l’exhumation du mouvement des Communes, amorce médiévale de l’émancipation moderne du Tiers-État. Mettre de la sorte en lumière l’épaisseur et la profondeur pluriséculaires du processus qui a conduit à la formation des sociétés présentes, c’est faire valoir les droits de la nation actuelle à la représentation de ses intérêts dans le gouvernement. D’où un pouvoir pourrait-il tirer sa légitimité pour la conduire, si ce n’est de l’expression de cette société se construisant dans la durée par le travail de la totalité de ses membres ? Si scrupuleuse qu’elle se veuille dans le déchiffrement des sources, si impartiale qu’elle se veuille dans le traitement des faits, si soucieuse qu’elle se montre de ne pas laisser les passions du présent commander son appréciation du passé, la démarche de l’historien revêt en ce sens une portée « patriotique », pour parler le langage de l’époque. Elle témoigne comme malgré elle à l’appui de cette liberté collective qui se manifeste dans les vicissitudes du devenir.

Mais cela ne suffit pas. Pour qu’il pèse dans le présent, il faut faire vivre ce passé dans sa différence. Il faut être capable de l’appréhender et de l’évoquer dans son éloignement. Il compte et parle pour nous dans la mesure où nous en ressentons l’étrangeté. C’est en ce point que l’exigence poétique et l’impératif critique se rejoignent pour s’épauler et se nourrir mutuellement. Car par ses seuls moyens l’érudition est impuissante à donner cette mesure de la distance des temps, quand bien même elle en apporte les éléments. L’exemple des grands savants

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antiquaires du xviiie siècle, admirables d’exactitude documentaire et cependant aveugles à l’incomparablité des contextes, est là pour l’attester. Il y faut un exercice de l’imagination qui est du même ordre, en fait, que celui que l’écrivain d’histoire sollicite et mobilise chez son lecteur. Un exercice qui puise ses matériaux dans l’érudition et se déploie sous son contrôle, mais qui possède sa consistance propre. Un exercice qui, dans l’autre sens, insuffle un nouvel élan à l’érudition, en démultipliant les questions qui lui sont adressées, en demandant aux documents des indications toujours plus subtiles sur l’époque dont ils émanent. Loin de s’exclure, l’objectivité critique et le sens poétique de l’altérité du passé sont destinés à se croiser et à s’alimenter l’un l’autre dans une tension indéfiniment fertile.

C’est à la lumière de ce besoin imaginatif qu’il convient de comprendre l’enthousiasme de nos jeunes aspirants historiens, Thierry au premier chef, pour les romans de Walter Scott. Cette ferveur hautement avouée n’a pas peu compté dans le discrédit relatif qui entache les œuvres du moment romantique. Leurs prétentions savantes, est-il peu ou prou tenu pour acquis, auraient été gâchées par un goût excessif pour l’effet littéraire. Si juste, souvent, que puisse être ce reproche sur le plan factuel, il ne faut pas s’y arrêter trop vite. Il faut savoir apprécier l’ouverture intellectuelle qu’a représentée cette conquête du passé par l’imagination romanesque. Le génie de Walter Scott a été d’inventer les procédés poétiques de cette appropriation de la profondeur des temps sans laquelle son appropriation savante n’eût pas été possible. La fiction a joué un rôle d’éclaireur dans le sillage duquel l’ambition scientifique a pu s’engouffrer. Maintenant, que ces premières tentatives aient été grevées par de considérables flottements (assez aisément explicables, au demeurant), ce n’est pas douteux. Il n’empêche que les critiques dont elles ont fait légitimement l’objet s’appuyaient sur les mêmes bases qu’elles, des bases qui n’existaient pas avant elles. Ce qui leur revient, c’est d’avoir mis en place ce lien constitutif entre l’érudition et l’imagination, avec sa puissance inépuisable de renouvellement.

La proposition est vraie de manière plus générale. Nous devons au moment romantique d’avoir noué irréversiblement ensemble les différents fils cognitifs dont se compose le dispositif intellectuel de notre science historique. C’est un produit de synthèse. Il combine les ressources de la technique critique avec le souci philosophique de reconstruire la

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signification enfouie dans le flux des événements ; il associe le sens politique de la production du devenir avec le pouvoir poétique de rendre vie à des mondes révolus, par delà la différence des temps. C’est l’intrication de ces démarches dont le rapprochement n’allait nullement de soi qui se trouve, en France, entre 1820 et 1830 – elle se trouve, ailleurs, parallèlement, en Angleterre, en Allemagne, dans d’autres conditions et selon d’autres modalités. D’où, d’ailleurs, soit dit au passage, la remarquable bigarrure du petit peuple des historiens. Car les différences subsistent au milieu de la conjonction. Qui ne voit qu’il y a des historiens érudits, des historiens écrivains et poètes, des historiens philosophes, des historiens « politiques » – entendons, car ils n’ont que dédain, en général, pour l’histoire politique au sens étroit, des historiens attachés à l’étude de la dynamique des sociétés pour les incidences politiques qu’elle comporte, ne serait-ce qu’implicitement. Cette variété d’intérêts et de manières ne les empêche pas de constituer une famille, querelleuse, mais solide. Cette alliance, c’est à la génération de 1820 qu’il revient de l’avoir forgée. Ceci posé, il faut aussitôt ajouter que les réalisations n’ont pas toujours été à la hauteur des promesses du dispositif – par quel miracle, du reste, auraient-elles pu l’être ? Là n’est pas l’important, puisque c’est sur le dispositif même que la dénonciation de ces insuffisances ou de ces dévoiements a pu s’appuyer, en le consolidant d’autant.

L’époque a changé, l’opposition libérale à la monarchie selon les ultras a révélé ses limites bourgeoises, une fois au pouvoir, la poétique romantique a vieilli, l’exploitation des sources a progressé, les horizons de sens de l’expérience historique se sont renouvelés. Mais le nœud lui-même entre ces différentes dimensions n’a cessé de se resserrer. Les lacunes criantes de l’école romantique en matière d’érudition ont conduit ainsi une génération qui s’est voulue « positiviste » à remettre au premier plan l’exhumation archivistique et la critique documentaire. Ce souci des sources et des faits vérifiés a conduit à privilégier les domaines de l’activité collective les mieux documentés : le rôle des pouvoirs, les rapports entre États, les relations diplomatiques, les hauts faits et les basses œuvres de la guerre. Contre quoi n’a pas manqué de se dresser, au bout d’un moment, de la part d’une génération nouvelle, le rejet d’une « histoire-bataille » attentive aux seuls sommets de la société et focalisée à l’excès sur la conduite des gouvernants. D’où l’appel, par contraste, à une histoire concentrée sur les profondeurs de la société, sur les pesanteurs

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de la démographie et les rythmes au long cours de l’économie, sur la vie des masses humaines, sur la distance des mentalités. Un retour aux sources, en réalité, avec d’autres outils et d’autres catégories, certes, mais étonnamment conforme dans l’esprit au programme initial dessiné par les jeunes gens en colère des années 1820. Leurs descendants de l’école des Annales, dans leur refus de l’écume événementielle au profit des forces cachées commandant le devenir, dans leur volonté de ressaisir des formes d’existence si dissemblables des nôtres, n’ont fait que rallumer la flamme qu’ils avaient allumée. Ils ont donné ses lettres de noblesse définitives au faisceau d’exigences dont leurs prédécesseurs avaient été les promoteurs improvisés.

De cette alchimie créatrice, il n’est pas de témoignage plus éloquent que les Lettres sur l’histoire de France. Elles lancent le mouvement, elles en accompagnent les développements, elles en donnent à lire les enjeux avec une candeur parlante. Ce manifeste fondateur méritait bien d’être rendu accessible dans une édition conforme aux canons savants d’aujourd’hui. Grâce au travail impeccable d’Aude Déruelle, c’est chose faite. Le public dispose d’un précieux instrument, avec tous les appuis désirables, pour remonter vers ce moment de naissance. En ces temps de grandes incertitudes sur « l’avenir du passé », où la science historique est mise au défi de se réinventer, une fois de plus, ce détour par les origines n’est pas un luxe. La méditation des commencements est l’exercice le mieux à même de stimuler l’énergie des recommencements.

Marcel Gauchet