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Introduction

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  • ISBN: 978-2-406-09967-3
  • ISSN: 2417-6400
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09967-3.p.0369
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 09/11/2020
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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CONCLUSION

La littérature ignore la pureté : la distinction entre littérature blanche et littérature noire vaut peut-être pour les rayons de librairies et les rubriques de magazines, mais elle ne résiste pas longtemps à lexamen des textes. La littérature blanche est depuis longtemps mouchetée de polar, et jusquen ses sommets1.

Le moment américain du roman français sétend de 1945 à 1950 : un très grand nombre de romanciers sintéressent à ce sang neuf qui leur apparaît comme le sésame ouvrant la voie dun renouvellement romanesque. Les mécanismes dappropriation de la ressource américaine se déclinent de différentes manières : limitation fascinée ou brute ; limitation détachée que lon trouve dans les ouvrages alimentaires, les exercices de style, les pastiches ; les tentatives dadaptation à la tradition française ; le dépassement de linfluence aboutissant à une assimilation. Cet éventail de réactions à limportation du roman américain est valable aussi bien pour les romanciers considérés comme « sérieux » que pour les auteurs de roman policier noir. Contrairement à ce que lon pourrait penser, limitation fascinée nest pas lapanage de ces derniers et, inversement, les romanciers sérieux ne sont pas forcément ceux qui parviennent à dépasser le stade de limitation. Ce faisceau varié de postures causées par larrivée du roman américain aboutit à deux résultats majeurs. Dune part, léchec de la voie américaine pour les romanciers sérieux. Certains critiques contemporains saperçoivent très tôt de limpasse que représente ce possible romanesque pour les jeunes romanciers français :

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Disciples de Sartre, émules du jeune roman américain, grandes machines pseudo-historiques inspirées dAmbre. Ce qui est frappant [] cest que les écrivains néophytes nont retenu deux quune leçon de défoulement et daudace verbale. [] Dans lensemble et dans la masse, ce quécrivent ces estimables citoyens est, selon lopinion commune des éditeurs, dune prodigieuse insignifiance. Aucune surprise. Ce qui est surprenant cest quil soit né depuis la Libération une dizaine peut-être décrivains authentiques2.

John Brown en vient à saluer, « en France où les valeurs se décantent et se classent mieux que partout ailleurs », la diminution de « la vogue irraisonnée de la littérature américaine » :

Cest une bonne chose qui va permettre de faire le point désormais []. Au lieu daccepter sans distinction tout ce qui se traduit de laméricain, le lecteur français pourra mieux distinguer lauthentique du factice, le permanent de léphémère3.

Dautre part, à lopposé de ce constat tantôt amer, tantôt rassuré, très rares sont ceux qui senthousiasment du succès des auteurs de roman policier noir. Ces derniers, sémancipant de linfluence américaine, sont pourtant parvenus à faire naître le polar « à la française ». Cette reconnaissance ne viendra que plus tard :

Il se peut, lorsque les historiens de la littérature viendront à examiner la fiction produite au cours de la première moitié de ce siècle, quils passent assez légèrement sur les compositions des romanciers « sérieux », pour tourner leur attention vers les réussites immenses et variées du roman policier4….

La bataille menée par ces auteurs pour lutter contre le flux américain, pour le dépasser, mais aussi pour résorber les failles provoquées par larrivée du hard-boiled, ne fut pas vaine : le nouveau genre créé, le roman policier noir « à la française », est bien une réponse à lessoufflement du roman français après la Seconde Guerre mondiale. On peut aborder brièvement deux exemples de ce passage franc et irréversible à un roman policier noir « à la française », affranchi du modèle américain. Tout dabord, il faut relever la parution encore 615confidentielle5 de la première aventure de San Antonio6, parue en juillet 1949 et intitulée Réglez-lui son compte :

Les premières aventures de San Antonio imitaient les traductions de Peter Cheyney parues à la « Série Noire ». Largot y était de rigueur…Toujours pour la fameuse « couleur locale » ! Mais, bien vite, San Antonio a évolué ; il a oublié le roman noir et le premier rôle donné à laction. Il a poussé à lextrême lesprit de dérision qui existe à létat latent dans le roman noir7.

La lecture de ce premier volume confirme lémancipation par rapport à linfluence américaine : ce nest pas un hasard si Dard8 imite le mystificateur anglais Cheyney. Le titre français est accompagné dun équivalent anglais – Kill Him – mais la mention qui évoque le traducteur ne laisse pas de doute quant à laspect parodique du roman9 : « Les éditions du Fleuve Noir présentent la première série des révélations de San-Antonio [] adaptées et post-synchronisées par Frédéric Dard10 ». En outre, le début de la première partie (« Faites chauffer la colle ») 616regorge dadresses au lecteur qui permettent à Frédéric Dard de décrire son entreprise scripturale :

Si un jour votre grand-mère vous demande le nom du type le plus malin de la Terre, dites-lui sans hésiter une paire de minutes que le gars en question sappelle San-Antonio. []

Mais je ne suis pas de lAcadémie française, et le blablabla psychologique nest pas mon fort. [] Avec moi pas de pommade. Dites-vous bien que si je me bagarre avec mon porte-plume présentement, cest pas pour jouer les romantiques. Les mandolines, cest pas le genre de la maison et je me sens plus à laise avec la crosse de mon Walter 7,65 silencieux dans la main, quavec ce style qui bave comme un escargot qui voudrait traverser les Salins dHyères11.

Au sujet de lincipit de Réglez-lui son compte, François Rivière explique : « Ce préambule est, pour la forme, calqué sur le modèle cheyneyen. Mais, tout aussitôt, San-Antonio nous fait pénétrer dans un monde qui lui est propre12 ». De plus, Dard se détache des thèmes, des décors, des personnages et même du slang américain13 : la mère du héros se nomme Félicie et habite Neuilly ; sa première mission se déroule à Marseille, avant de se poursuivre à Rome et Naples ; sil séduit les femmes en leur narrant des aventures américaines14, il avoue à la fin du volume navoir en réalité « jamais porté [s]es grands pieds15 » à Chicago. Réglez-lui son compte, libéré de toute dette envers son homologue américain, ouvre la voie à une des séries policières les plus originales du genre policier : « Lécrivain Frédéric Dard avec ses marottes et ses tics, assure brillamment la relève dun stéréotype quil entend faire complètement sien16 ». À Julia qui lui demande « Vous êtes le Nick Carter de lépoque, alors ! », San-Antonio répond : « Oh ! ça va, ma déesse, ne me mettez pas en boîte et parlons plutôt de vous17 ». Il 617est possible de donner un autre exemple de cette libération – trop tardif pour être pleinement développé – de cette réussite dun roman policier « à la française », le célèbre Touchez pas au grisbi ! dAlbert Simonin :

Cest lannée 1953 qui va voir enfin apparaître à la Série Noire une littérature du « milieu » français replacé dans un cadre policier original. Le coup denvoi est donné par un authentique grand écrivain : Albert Simonin, avec son roman Touchez pas au grisbi !, à largot subtil et moelleux et à la phrase parfaitement arrondie18.

Ce roman, qui obtint le prix des Deux-Magots le 22 janvier 1953, est surtout resté célèbre dans lhistoire du roman policier noir français, pour lutilisation du parler de la pègre parisienne : « Léo Malet disait dAlbert Simonin : « Cest le Chateaubriand de largot ». Et quand on lit Touchez pas au grisbi !, quand on lit les bouquins dAlbert Simonin – qui a fini par publier chez Gallimard dans la Blanche – cest absolument vrai19 ». Pierre Mac Orlan, dans la préface quil écrivit pour lédition originale du roman insistait aussi sur ce point :

Pour la première fois je découvre un roman dont loriginalité certaine est davoir pensé et écrit dans cette langue dargot dont la forme la plus récente utilise souvent des images heureuses, pittoresques, indiscutables et intraduisibles en français. [] Lauteur de Touchez pas au grisbi ! est peut-être un précurseur dans lart du roman policier qui, cette fois, semble sadresser à ceux qui parlent la langue de la pègre agressive20.

Il faut souligner que Simonin a ajouté à la fin de son ouvrage un « Glossaire argotique. Pour faciliter aux caves la compréhension de ce qui précède21 ». Les « caves » – les personnes qui ne sont pas du milieu – sont les lecteurs qui peuvent se reporter à une quinzaine de pages de définitions et comprendre le sens de termes aussi variés que adjas, bastos, chanstiquer, frimands, grisbi, gy, jalmince, pelop, rambour ou valdas. Touchez pas au grisbi ! marque la prise de conscience des éditeurs quil existe un terreau fécond du côté des auteurs français. Ils font enfin le choix de les publier et de les laisser écrire sous leur vrai nom. Touchez pas au grisbi ! connut 618un succès retentissant : « Le livre fait date, et frappe les lecteurs par son originalité, tant au niveau du style, très personnel et travaillé quà celui de lidéologie truandesque22 ». Le public nest pas marqué par lintrigue, mais par « la vivacité de lécriture, lhumour des métaphores, la « petite musique » des mots23 ». Simenon, Malet, Vian, Meckert, Arcouët, Narcejac ou encore Héléna sont donc parvenus à proposer une voie alternative, préparant ainsi le terrain pour F. Dard, A. Simonin ou, plus tard, J.P. Manchette : leurs expériences, même si elles sont encore peu saluées aujourdhui, peuvent être considérées comme des réussites.

La « perfusion » américaine na laissé personne indifférent et a suscité de nombreuses polémiques de 1945 à 1950. La possibilité de sinspirer de ces innovations a provoqué un réveil, une sorte délectrochoc aboutissant à de multiples expériences romanesques. Pourtant, on a désormais oublié que le renouveau du roman français après la Seconde Guerre mondiale a aussi commencé grâce à limportation du roman américain sur le sol français. Lomission de ce moment américain dans lhistoire du roman français au xxe siècle est générale : elle touche aussi bien lœuvre des romanciers sérieux que celles des auteurs de roman policier. Il se produisit en effet sur plusieurs fronts un rejet des romans inspirés par les écrivains doutre-Atlantique : celui des censeurs, inquiets du contenu dangereux de ces livres qui risquaient, selon eux, de dépraver la population ; celui de certains critiques qui ne trouvaient aucune originalité à ces textes contaminés par le poison américain ; celui de plusieurs écrivains influents qui font le choix de passer à lanti-américanisme. Le genre romanesque est même abandonné par Sartre24 qui lui préfère le théâtre, plus satisfaisant dans la réalisation de la littérature engagée. Cette volte-face brutale, annulant plusieurs années déloge du roman américain, fit exploser en vol lélan que celui-ci avait alors pris en France. À partir de la fin de lannée 1947, de nombreux romanciers renoncent à assumer toute influence américaine sur leur œuvre. LURSS passe sur le devant de la 619scène littéraire et suscite une « curiosité unanime » car elle « reste pour beaucoup de « curieux » un mystère ou une abstraction25 ». Le roman américain ne convient plus aux aspirations de la littérature qui se veut engagée, responsable et qui est guidée par lidéologie communiste :

Le fait que la révolution nait jamais été tentée, quelle nexiste à aucun titre [] dans la conscience de lécrivain, marque profondément lart américain daujourdhui : infantile, minutieux, didactique, il sarrête toujours à temps au bord de lirréparable, de lirréductible. Cette littérature brutale souvent à lextrême nest presque jamais désespérée ou toxique. Pessimiste aux yeux des Américains, leur littérature perd, en traversant lAtlantique, de son venin et de sa vérité et devient, ici, littérature dévasion. Car lauteur américain laisse soigneusement ouverte une dernière porte sur lespoir [] Lauteur américain est un régionaliste, un historien – et son réquisitoire reste à fleur de temps et despace : parfois corrosif, jamais explosif26.

Il nest pas surprenant quArmand Hoog, grand amateur du roman noir américain, prenne le contre-pied de cet article et loue, au contraire, la dimension despérance inhérente à la littérature américaine :

Il est certain que le naturalisme le plus brutal emplit la littérature romanesque américaine daujourdhui et que la souffrance et le sang marquent chaque page de cette littérature. Mais à la différence dun certain naturalisme français que nous connaissons trop bien et dont nous sortons à peine [], le naturalisme américain, avec toute sa brutalité et toute sa violence, soriente vers un espoir27.

Pour Hoog, « au sein même de la “violence américaine” sélève un chant, comme un appel à la libération28 ». Or, avec le développement des tensions liées à la Guerre froide, il devient délicat dadmettre tout caractère positif à ce qui vient des États-Unis. Le poids des décisions culturelles prises au sein du Parti communiste pèsent sur certains écrivains : en effet, rappelons que la loi de juillet 1949, visant à réglementer le contenu des ouvrages pour enfants, est soutenue non seulement par les catholiques, mais aussi par les communistes. Il est possible de poser 620lhypothèse selon laquelle le roman hard-boiled connut à cause de cette loi le même sort que celui des comics, évoqué par Thierry Crépin :

En 1954, quatre ans après lentrée en vigueur de la loi de juillet 1949, laméricanisation a été stoppée et cantonnée à des territoires particuliers dans le domaine des illustrés pour enfants. On voit en effet que cest la bande-dessinée belge, bien plus conservatrice et politiquement correcte (Spirou, Tintin) qui la emporté dans un très net glissement dhégémonie29.

Ces attaques, accentuées par un contexte moralisateur de plus en plus oppressant, deviennent très virulentes : la résistance à lintrusion de la culture américaine en France est fervente. Ce regain danti-américanisme a contribué à rendre problématique lentrée des romans sous influence états-unienne dans le canon littéraire. La volonté des auteurs eux-mêmes de rompre les liens avec lAmérique a également participé à loubli de cette importation pendant de nombreuses années. En outre, il faut noter quà partir de 1950, le monde des Lettres redevient très bourgeois et très parisien. La publication de la Nouvelle NRF est par exemple le signe de ce retour à une posture littéraire exigeante. Comme lexplique Michel Winock :

Lintellectuel français – communiste, progressiste, neutraliste – des années 1950 ne sen prend pas seulement à la diplomatie du Département dÉtat et aux allures fascinantes de lAmérique maccarthyste ; plus profondément, il refuse un modèle culturel, quil assimile à la culture de masse. Malgré son goût affiché du peuple, lintellectuel est un clerc, dépositaire de la culture savante30.

Il est alors très difficile pour le roman américain et ses disciples français de conserver la considération quils avaient brièvement acquise. Les romans venus des États-Unis ne sont plus en mesure dapporter de réponse à la nouvelle crise du roman qui est alors identifiée31. En 1951, la revue LÂge nouveau publie une enquête intitulée « Faut-il 621réinventer le roman ? ». On saperçoit en lisant les réponses que le temps de lespérance enthousiaste placée dans le roman américain est définitivement passé :

Cest très simple, en vérité, ce que lEurope a trouvé dans ce roman : non tellement une nouveauté frappante, exotique, mais sa propre vitalité littéraire dautrefois []. Elle découvre, avec ravissement et souvent à son insu, Rabelais ou Zola, derrière Miller et Dreiser ; elle réapprend, grâce à Thomas Wolfe, les mythes éternels de Faust et de Télémaque [].

Le malheur est quen même temps les écrivains américains brûlent les étapes, sont déjà, pour une part, parvenus au fond de la même impasse, et souvent plus tragiquement que leurs confrères européens32.

À nouveau perçu comme révélateur dune crise du roman français, son homologue américain est désormais lui aussi « parvenu au fond de la même impasse ». Un autre signe de la désaffection à légard des écrivains américains est le retour au goût français davant-guerre : Faulkner demeure presque le seul à trouver grâce aux yeux des intellectuels français et semble le seul rescapé du « moment américain ». On peut sen apercevoir en observant les réactions suscitées par lobtention de son prix Nobel en 1950. Le temps des ouvrages faciles convenant aux lecteurs paresseux est terminé :

Pendant les vingt ans qui suivirent la parution de Sanctuaire, une dizaine de romanciers américains, trapus, costauds et forts en gueule, simposèrent au public français, du meilleur au pire, dHemingway à Saroyan. [] Ils inventèrent mille frissons nouveaux jusquà ce que notre épiderme perdit la faculté de frissonner ; ils nous apportèrent des techniques et les remportèrent ; ils nous noyèrent sous un flot de whisky et crevèrent nos tympans à coups de mitraillettes. Cependant, William Faulkner continuait à nous donner un chef-dœuvre tous les deux ans, en observant sur le plan des rapports humains ce silence hautain par quoi lon distingue un écrivain dun chien couchant faisant carrière en littérature. Aujourdhui, lheure de la biographie a sonné33.

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De ce « désamour » de plus en plus flagrant pour les romanciers américains, de ce désaveu des romanciers les ayant imités, de lauto-condamnation des écrivains ayant cédé à une influence depuis rejetée, il ne pouvait rester que des séquelles :

Les divergences des jugements portés sur le roman américain se traduisent par des définitions divergentes du roman français qui nourriront dans la décennie des années cinquante les querelles autour de la question du nouveau roman. Après avoir adulé, avant et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les romanciers américains, critiques et écrivains, soucieux de refonder le roman français, font de lhistoire récente du roman américain lhistoire de ce que ne peut être le roman français. En ces années de reconstruction postérieures à 1945, ce désamour traduit le désir de rendre au roman français sa tradition, cest-à-dire son histoire, et son identité nationale34.

Les résistances à létude de ces romans sont encore persistantes et il est frappant de sapercevoir que lon méconnaît aussi bien les textes dauteurs adoubés par les instances littéraires que celles des écrivains cédant à la tentation du roman policer. Certes, Les Chemins de la liberté font lobjet détudes universitaires, mais qui les lit encore en totalité ? Il en va de même pour les romans de Louis-René des Forêts, sans parler de lamnésie complète qui entoure Jean Kanapa, qui était pourtant connu de ses contemporains. En ce qui concerne Arcouët ou Héléna, leur étude est aujourdhui entravée : labsence de travaux universitaires oblige à se plonger dans la forêt des précieux ouvrages des amateurs, et à simmerger dans les coupures de presse. Certains de leurs romans sont sans doute encore perdus dans les arcanes des catalogues de collection pour lesquelles ils écrivirent sous divers pseudonymes. En outre, de nombreux auteurs de romans policiers noirs, pourtant pionniers dans la construction dune branche française du polar rencontrent une forme dindifférence persistante : la réhabilitation de Léo Malet ou de Jean Meckert est encore inachevée ; Narcejac, pourtant fondateur des études sur Simenon, ne connaît pas dengouement de la part des chercheurs. Lintégration de ces œuvres dans lhistoire universitaire du roman demeure délicate et on les considère parfois encore comme ayant moins dintérêt ou de valeur que les autres. Les étudier selon le même angle dapproche que des volumes adoubés reste un pari. Le rôle de ces fondateurs doit être 623davantage reconnu : « Ce sont des clichés, mais les [auteurs de roman policiers] ont créé un style, une manière de regarder autour de soi et de dire des choses qui navaient pas droit de cité dans la République des Lettres35 ». Il faut donc sefforcer de réanimer leur souvenir, car le bilan de leurs efforts acharnés a été terni par le manque de reconnaissance quils connurent dès le début des années 1950. En effet, à partir de cette date, on entre dans une période moins éclatante pour le genre policier. Les recettes se sont essoufflées, la confiance dans les auteurs français comme Simonin, Bruce ou Dard nest pas complètement acquise. Les maisons dédition sentent le vent tourner et sorientent vers dautres types de textes36 : on voit apparaître la Série Blême de Gallimard qui publie des thrillers ; la Science Fiction gagne du terrain. Le roman policier noir se replie sur lui-même et nest plus porté que par son public daficionados. Cela explique aussi que la naissance du roman policier noir ait ensuite été négligée par la critique. Cest aussi pour cela que ces romanciers sont encore marginalisés ou entourés dune légende qui leur colle à la peau, alors que le genre a, depuis, renoué avec un succès croissant37 :

Lannée dernière, deux universitaires, Annie Collevald et érik Neveu, publiaient Lire le noir. Enquête sur les lecteurs de récits policiers (Presses universitaires de Rennes). On y découvrait que quatre romans sur cinq achetés en France sont des polars…Le mauvais genre a gagné38.

De belles avancées ont été réalisées – lentrée à la Pléiade de Simenon et de Vian, le colloque organisé autour de Dard39, la thèse consacrée à 624Meckert – et invitent à lutter contre cette marginalisation40. Il est désormais nécessaire de satteler à létude approfondie de ces romanciers ayant réussi, en dépassant le modèle américain, à créer une forme nouvelle de roman policier et, ainsi, à participer aux efforts pour le renouvellement du roman français après la Seconde Guerre mondiale.

Le mépris qua rencontré le genre policier devrait sétendre à toute la production littéraire, quand on voit ce qui sécrit dans la littérature en costard blanc, pas mal de choses sont à mettre à la poubelle, comme dans le roman policier.

Didier Daeninckx41

1 Alexis Broca, « Trois polars en planque », Le Magazine Littéraire, no 519, mai 2012, p. 57.

2 Jean Quéval, « Faux Georges Ohnet, faux Sartre, faux Miller : de lobscénité plaquée », Combat, no 1118, 8-9 février 1948.

3 John Brown, Panorama de la littérature contemporaine aux États-Unis, op. cit., p. 18-19.

4 Somerset Maugham, cité dans Robert Deleuse, « Introduction aux romans policier et noir français », Le Polar français, Paris, Ministère des Affaires étrangères, 1995, p. 134.

5 « Ce premier San-Antonio est, on le sait, passé totalement inaperçu, en dépit de quelques critiques, dont une publiée dans Le Canard enchaîné. Ce roman était un pastiche avoué de Peter Cheyney [] » (Jean-Luc Buard, « San Antonio, un phénomène qui dure », Le Rocambole, Bulletin des Amis du Roman Populaire, nouvelle série, no 8, automne 1999, p. 23). Michel Lebrun souligne la « popularité exceptionnelle de San Antonio : chaque année, 4 titres, tirés à 630 000 exemplaires chacun. Au total, les 101 titres représentent 91 millions dexemplaires vendus en 1980 » (« San Antonio : mythe ou réalité ? », LAlmanach du crime 1982, Paris, Guénaud/Polar, 1981, p. 123-125).

6 Notons quà la fin des années 1940 une autre célèbre série commence à avoir du succès, OSS 117 par Jean Bruce : « Pour tout dire, les ouvrages de Bruce valent tous les Peter Cheyney de la création et, souvent, leur sont supérieurs » (Igor M. Maslowski, Mystère Magazine, no 43, août 1951, p. 114).

7 Jean-Paul Schweighaeuser, Le Roman noir français, op. cit., p. 45.

8 Dard était lui aussi un auteur bifrons : « [] A]vec le recul des ans, nous sommes certains que, de lœuvre gigantesque de cet auteur-Janus (qui, très longtemps, affecta dironiser sur le succès de San Antonio), les San Antonio resteront, contrairement aux Dard qui vieillissent moins bien, comme tous les romans dits “psychologiques” » (Michel Lebrun, « San Antonio : mythe ou réalité ? », LAlmanach du crime 1982, Paris, Guénaud/Polar, 1981, p. 123).

9 À la fin du volume, on trouve la mention suivante : « Le spectacle est terminé. Toute sortie est définitive » (Frédéric Dard, sous le pseudonyme de San Antonio, Réglez-lui son compte (1949), Paris, Éditions Fleuve Noir, 1981, p. 249).

10 Ibib. François Rivière rappelle la présentation du volume : « “La série douvrages que publiera San-Antonio appartient à la littérature daction. [] Ce livre doit être lu un revolver à portée de la main. [] Gouailleur, âpre, rusé, amer, tendre, violent, San-Antonio écrit davantage avec ses poings quavec sa plume” » (Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio [1999], Paris, Fleuve Noir, collection Pocket, 2010, p. 126-127).

11 François Rivière, Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio, op. cit., p. 12.

12 Ibid., p. 128.

13 « Le phénomène est essentiellement français, pour des raisons compréhensibles : San-A est rigoureusement intraduisible, en dépit de quelques tentatives aussi courageuses que décourageantes » (Michel Lebrun, « San Antonio : mythe ou réalité ? », LAlmanach du crime 1982, Paris, Guénaud/Polar, 1981, p. 123-125).

14 « Un jour, en Amérique, du côté de Los Angeles, au temps où jappartenais à une agence de police privée, je me suis vu avec le canon dune mitraillette dûment chargée sur la poitrine et le type qui était de lautre côté de la mitraillette appuyait à fond sur la détente, je vous lassure » (Frédéric Dard, Réglez-lui son compte, op. cit., p. 87).

15 Ibid., p. 121.

16 François Rivière, Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio, op. cit., p. 128.

17 Frédéric Dard, Réglez-lui son compte, op. cit., p. 103.

18 Jean Bourdier, Histoire du roman policier, op. cit., p. 221.

19 François Guérif, Du Polar. Entretiens avec Philippe Blanchet, op. cit., p. 275.

20 Pierre Mac Orlan, « En marge », préface à lédition originale de Albert Simonin, Touchez pas au grisbi ! (1953), Paris, Gallimard, collection Folio policier, 2000, p. 7 et 10.

21 Albert Simonin, Touchez pas au grisbi !, op. cit., p. 261 à 276.

22 Jean-Paul Colin, « À la recherche du truand perdu. Hommage à Albert Simonin (1905-1980) », Temps noir. La Revue des Littératures Policières, Nantes, Joseph K., no 10, 1er semestre 2006, p. 163.

23 Ibid.

24 « LAmérique selon Sartre est non pas une représentation stable, achevée et close, mais une constellation dynamique de sous-ensembles représentationnels partiels, inachevés eux-mêmes instables et conflictuels » (Yan Hamel, LAmérique selon Sartre. Littérature, philosophie, politique, op. cit., p. 13).

25 « La vie littéraire », rubrique non signée, Libération, no 1720, 21 mars 1950, p. 4.

26 Vitia Hessel, « Romans américains en France », Les Temps modernes, no 63, janvier 1951, p. 1293-1296.

27 Armand Hoog, « Même dans ses pages “noires”, le roman américain fait entendre une voix humaine et un espoir possible », France-USA, no 37, janvier 1951, p. 2.

28 Ibid.

29 Thierry Crépin, Haro sur le gangster ! La moralisation de la presse enfantine 1934-1954, Paris, CNRS éditions, 2001, p. 448.

30 Michel Winock, « La Guerre froide », LAmérique dans les têtes, sous la direction de Denis Lacorne, Jacques Rupnik et Marie-France Toinet, Paris, Hachette, 1986 (actes du colloque de Paris des 11 et 12 décembre 1984), p. 91.

31 « Le roman français, et peut-être même le roman en général, est bien à un moment “critique” de son histoire, cest-à-dire quil réfléchit sur les éléments traditionnels et en cherche de nouvelles combinaisons » (Robert Kanters, « Plaidoyer pour Peau dÂne », LÂge nouveau. Idées. Lettres. Arts, no 68, décembre 1951, p. 27-28).

32 Georges-Albert Astre, « Lapport américain au roman contemporain », LÂge nouveau. Idées. Lettres. Arts, no 68, décembre 1951, p. 33-34.

33 Morvan Lebesque, « Faulkner, prix Nobel de littérature », Carrefour, no 322, 14 novembre 1950, p. 9. À côté de cet article, sous une photo de Faulkner, on trouve un encart intitulé « Ce quils pensent de Faulkner ». J. L. Barrault répond que Faulkner est « un des écrivains qui ont eu le plus dinfluence sur notre génération ; il a ouvert un chemin nouveau à toute la littérature actuelle. Son importance est comparable à celle de Kafka ».

34 Didier Alexandre, « Les écrivains français et le roman américain : 1943-1951 : histoire dun désamour ? », Romanic Review, volume 100, numéro 1-2, janvier-mars 2009, p. 81.

35 Jean Pons, « Le roman noir, littérature réelle », op. cit., p. 6.

36 « Les journalistes battent les professeurs aux points [de vente] et le roman noir abdique en faveur du roman damour », (Morvan Lebesque, « Panorama de la littérature romanesque de lautomne 1950 (II) » Carrefour, no 322, 14 novembre 1950, p. 8).

37 « Le roman noir nest jamais quun angle de vue. Il na pas beaucoup de souci à se faire pour son avenir vu quil représente déjà une bonne moitié des œuvres romanesques publiées dans le monde depuis quil existe » (Patrick Raynal, « Et si nous parlions un peu de lavenir du roman noir ? », La Nouvelle Revue Française, no 561, avril 2002, p. 175).

38 Yann Plougastel, « La revanche du polar », Le Monde, hors-série : « Polar, le triomphe du mauvais genre », avril-juin 2014, p. 17.

39 San-Antonio et la culture française, Actes du colloque international des 18, 19 et 20 mars 2010 en Sorbonne, sous la direction de F. Rullier-Theuret, T. Gautier, D. Jeannerod et D. Lagorgette, Chambéry, Université de Savoie, 2010. Rappelons néanmoins que celui-ci avait un précédent : Une forme du roman noir au xxe siècle : le phénomène San-Antonio, sous la direction de R. Escarpit, Université de Bordeaux, Centre de sociologie des faits littéraires, 1965.

40 Lappellation définie par J. Dubois en 1978 napparaît pas comme complètement obsolète : « Par littératures minoritaires, nous entendons les productions diverses que linstitution exclut du champ de la légitimité ou quelle isole dans des positions marginales à lintérieur de ce champ. Cest ainsi quelles napparaîtront pas dans les manuels de littérature ou, si elles y apparaissent, elles se verront reléguées à part. Linstitution nest cependant pas indifférente à leur existence puisquelle a besoin des productions quelle “minorise” en les considérant comme inférieures, pour mieux valoriser la “bonne littérature” » (LInstitution de la littérature : introduction à une sociologie, Bruxelles, Éditions Labor, 1978, p. 129).

41 Didier Daeninckx entretien réalisé par Annie Collovald, pour le dossier « Le polar, entre critique sociale et désenchantement », Mouvements, no 15/16, Paris, Éditions La Découverte, mai-août 2001, p. 15.

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