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[Citation de l'introduction]

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  • ISBN: 978-2-406-07307-9
  • ISSN: 2100-3335
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-07309-3.p.0015
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 14/03/2018
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
15 Alors que les choses se disputaient mon regard, et que, ancré en l'une d'elles,
je sentais la sollicitation que les autres adressaient à mon regard et qui les
faisait coexister avec la première, alors que j'étais à chaque instant investi
dans le monde des choses et débordé par un horizon de choses à voir, incom

5 possibles avec celle que je voyais actuellement, mais par là même simultanées
avec elle, je construis une représentation où chacune cesse d'exiger pour soi
toute la vision, fait des concessions aux autres et consent à n'occuper plus
sur le papier que l'espace qui lui est laissé par elles. Alors que mon regard
parcourant librement la profondeur, la hauteur et la longueur n'était assujetti

10 à aucun point de vue, parce qu'il les adoptait et les rejetait tous tour à tour,
je renonce à cette ubiquité et conviens de ne faire figurer dans mon dessin
que ce qui pourrait être vu d'un certain point de station par un oeil immo-
bile fixé sur un certain «point de fuite », d'une certaine «ligne d'horizon »
choisie une fois pour toutes. Alors que j'avais l'expérience d'un monde de

15 choses, fourmillantes, exclusives, dont chacune appelle le regard et qui ne
saurait être embrassé que moyennant un parcours temporel où chaque gain
est en même temps perte, voici que ce monde cristallise en une perspective
ordonnée où les lointains se résignent à n'être que des lointains, inaccessibles
et vagues comme il convient, où les objets proches abandonnent quelque chose

20 de leur agressivité, ordonnent leurs lignes intérieures selon la loi commune
du spectacle, et se préparent déjà à devenir lointains, quand il faudra, où rien
en somme n'accroche le regard et ne fait figure de présent. Tout le tableau
est au passé, dans le mode du révolu ou de l'éternité ;tout prend un air de
décence et de discrétion; les choses ne m'interpellent pas et je ne suis pas

25 compromis par elles.

MERLEAU-PONTY, La Prose du monder, Gallimard, coll. «Tel », 1969, p. 74-75.

1 Ce texte — en raison de la construction anaphorique de ses trois premières phrases —,

nous l'appellerons dans tout ce qui suit : le texte des trois «alors que ». (Le livre qu'on
va lire, Jean-Loup Tra.rrard au le Paysage empêché, est issu d'une thèse de doctorat menée
à l'Université de Paris-Sorbonne sous la direction de Didier Alexandre, et soutenue en
février 2016 sous le titre : «Le Surplomb impossible, le paysage empêché. L'oeuvre de
Jean-Loup Tra ssard lue à la lumière de Merleau-Ponty ».)

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