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Avertissement de l'auteur sur cette seconde édition

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  • ISBN: 978-2-8124-0230-2
  • ISSN: 2258-3556
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4244-5.p.0035
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 04/04/2011
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR
SUR CETTE SECONDE ÉDITION

La première édition de cet ouvrage a été faite par MM. Fauche et Brunswick et compagnie, libraires à Hambourg au commencement de l’année 1798 (vieux style) ; je n’avois point eu l’idée de le faire réimprimer ; et, sans doute, cette idée ne me seroit jamais venue, bien persuadé que, quand même j’aurois la folle prétention d’entrer un jour dans le temple d’immortalité, ce ne seroit pas en y frappant avec un roman éphémère que je verrois ouvrir ces portes imposantes, dont la postérité conserve seule les véritables clefs. Tandis que je faisois comme l’on voit, le calcul de la sagesse, un autre faisoit en même temps, sur le même objet, le calcul de l’intérêt, qui, souvent moins sûr et moins prudent, est en revanche bien plus actif et plus hardi. Tandis que je laissois dans l’oubli une production, que peut-être mille autres y avoient déjà condamnée avant moi, sans que j’aie même encore aujourd’hui le projet de leur prouver qu’ils ont tort, un libraire a cru pouvoir tirer un parti avantageux de mon ouvrage, en le faisant paroître en France où il étoit inconnu, et vient de donner dans plusieurs journaux l’annonce de l’édition qu’il se propose de publier dans les premiers jours de messidor. Quoique cette édition ait été commencée à mon insu ; quoique les deux premiers volumes fussent déjà imprimés au moment où les papiers publics m’ont appris que mon ouvrage alloit paroître, je puis cependant certifier ici qu’il est tel que je l’ai écrit, et qu’on ne s’y est permis aucune de ces corrections devenues trop fréquentes aujourd’hui dans les éditions qui ne se font pas sous les yeux de l’auteur.

On trouvera peut-être étonnant que l’auteur de la Nuit Anglaise, où les revenans et les diables sont réduits à leur plus simple expression, ait comencé lui-même par faire un roman où les spectres, les ruines et les revenans jouent aussi un rôle. À cela je répondrai, qu’en ne m’épargnant pas moi-même dans la Nuit Anglaise, je crois avoir mérité le pardon d’un

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acte de foiblesse, dont je m’accuse d’ailleurs aux pieds de Richardson, de Fielding, de Prévost, de Lesage, et plus volontiers encore aux genoux de Miss Burney et Miss Bennett1 ; mais, après cet aveu repentant, il doit m’être permis de dire ici pour mon excuse, que, dans le temps où j’écrivois Célestine, les revenans et les spectres étoient, dans un roman, des accessoires d’une nécessité aussi absolue que le sont aujourd’hui les timballes et les tromboni dans la musique2 ; il me falloit donc bien payer au mauvais goût un tribut sans lequel j’étois certain de voir traiter mon ouvrage de roman à l’eau rose3, ce qui étoit une grosse injure alors. Plus d’un autre à ma place, se seroit même excusé de n’avoir fait paroître ni moines, ni diables, ce qui produisoit, j’en conviens, un merveilleux effet. Mais quoiqu’en sacrifiant à l’idole du jour, j’avois gardé le vieux préjugé qu’un roman devoit toucher le cœur plutôt qu’effrayer l’esprit ; donner le tableau des passions et des effets des passions et des effets des passions plutôt que le plan d’un château ruiné, je tâchai donc, tout en m’accomodant à l’empire de la mode, dont l’auteur qui veut être lu doit être l’esclave, comme l’élégant qui veut être remarqué ; je tâchai, dis-je, de conserver des caractères, et surtout de suivre une intrigue dont la

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complication peut, je le sens, être regardée comme un défaut par les gens sévères ; mais au moins, me sauront-ils gré, j’espère, d’avoir cherché toujours à faire les décorations pour les scènes, et non pas, comme tant d’autres architectes de ruines et de souterrains, les scènes pour les décorations.

Les lettres suivent les mœurs : dans un temps barbare il nous fallut des romans barbares ; mais maintenant que l’aurore de la paix et de la tranquilité nous promettent de nouveau des jouissances pures et calmes, on sentira combien il est plus doux d’avoir écrit le feuillet que l’œil humecte des pleurs de la sensibilité, que d’avoir tracé celui que la main ne tourne qu’en tremblant. Il sera permis, j’espère, d’oublier le frôlement des feuillages pour peindre encore le frémissement que leur cause le Zéphir ; on pourra enlever sa maîtresse sans courir le risque de placer un revenant dans sa voiture : les nuits des amans ne seront plus employées à courir les ruines et les souterrains ; le bonheur les réclamera pour d’autres rendez-vous que ceux de la Nonne Sanglante4. Si l’on est encore séduit quelquefois par un lutin déguisé en femme, au moins ne craindra-t-on plus qu’il vous emporte : l’hymne de minuit sera remplacé par les chants de la tendresse, et les autels de l’Amour seront rebâtis sur les débris de la tour de l’Ouest5. Les romans n’offriront plus désormais que des tableaux pris dans la nature ; ils deviendront encore les sources où l’on ira chercher des exemples de vertu ; des préservatifs contre le vice ; des consolations dans le malheur ; des armes contre l’ennui ; des peintures fidèles de la société, et des leçons pour tous les âges de la vie. Recueillant alors le prix le plus flatteur de leur travail, les écrivains verront leurs ouvrages intéressans remplir les loisirs de l’homme raisonnable et faire verser de douces larmes à la femme sensible, tandis qu’il ne restera aux

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Fantasmagoristes6 que l’idée peu satisfaisante de voir leurs productions devenir les mémoires où les nourrices et les bonnes femmes puiseront les contes destinés à endormir nos neveux.

[1] Samuel Richardson (1689-1761), auteur de Pamela, ou la Vertu récompensée (1740) et de Clarissa Harlowe (1748) et Henry Fielding (1707-1754), auteur de Joseph Andrews (1742) et de l’Histoire de Tom Jones, Enfant Trouvé (1750), sont unanimement reconnus comme les deux romanciers anglais les plus importants du xviiie siècle. L’abbé Prévost (1697-1763), auteur du Philosophe anglais, ou Histoire de monsieur Cleveland, fils naturel de Cromwell (1732) et de l’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut (1753) et Alain-René Lesage (1668-1747) auteur du Diable boiteux (1707) et de Gil Blas de Santillane(1715-1735) sont deux romanciers français majeurs du dix-huitième siècle. Frances [Fanny] Burney (1752-1840) est l’auteur de romans sentimentaux comme Evelina (1778), Cecilia (1782) ou encore Camilla (1796), dont l’héroine éponyme ordonne le récit autour de la grande crise du mariage que traverse toute jeune fille anglaise de bonne éducation. Agnes Maria Bennett (1750-1808) illustre, dans des romans comme Anna, ou l’Héritière galloise (1788), Agnès de Courcy (1789), Rosa ou la Fille Mendiante (1798) des thèmes voisins, qui concernent le destin de la femme. L’auteur s’excuse « encore plus volontiers » auprès de ces deux romancières parce qu’elles sont (galanterie française oblige) femmes.

[2] L’utilisation du trombone dans les orchestres semble s’être généralisée vers le milieu du dix-huitième siècle, comme en témoignent le Concerto pour Trombone et Orchestre et certains passages de La Création (1796-1798) de Haydn et le « Tuba Mirum » du Requiem (1791) de Mozart. Les timbales, s’il faut en croire les musicologues, sont devenues très tôt un instrument de base des orchestres de musique de chambre.

[3] L’expression « à l’eau de rose » sert à caractériser un roman un peu fade, un récit mièvre, sans piquant, sans éclat, rappelant la saveur un peu douceâtre de l’eau de rose utilisée en pâtisserie. La graphie « à l’eau rose », qui n’a pas d’antécédent connu, est soit un lapsus calami, soit une simple erreur typographique.

[4] Allusion à l’épisode de la « Nonne Sanglante », dans le roman de M.G Lewis Le Moine (1797), où Raymond, croyant enlever Agnès pour la soustraire à l’arbitraire d’une tutelle tyrannique et l’épouser, se retrouve, dans sa voiture, en compagnie d’un spectre authentique : « c’était la nonne sanglante… Elle leva lentement son voile. Que vis-je ? Un corps inanimé… » Charles Gounod s’empara de cette célèbre péripétie pour en faire un opéra intitulé La Nonne Sanglante, créé à Paris en 1854.

[5] On trouve une « Tour de l’Ouest » dans le roman de George Moore, L’Abbaye de Grasville, [traduction de l’anglais par B. Ducos, 3 tomes, Paris, Maradan, An VI-1798]. Bellin de la Liborlière y fait allusion dans le titre de La Nuit Anglaise (q.v) et dans le texte, éd. M. Lévy, 2006, p. 84. Ann Radcliffe fait souvent allusion, dans ses romans – et notamment dans Les Mystères d’Udolphe (1797) – au frémissement des feuilles d’arbre, à l’« hymne de minuit » chanté par des paysans ou par les religieuses d’un couvent.

[6]Littré définit ainsi le terme fantasmagorie : « Art de faire voir des fantômes, c’est-à-dire de faire paraître des figures lumineuses au sein d’une obscurité profonde ; il n’a commencé à être bien connu que vers la fin du xviiie siècle. Cela se fait au moyen d’une lanterne magique mobile qui vient former les images sur une toile que l’on voit par derrière. Comme ces images grandissent à mesure que le foyer s’éloigne de la toile, elles ont l’air de s’avancer sur le spectateur. » L’initiateur de ces panoramas fantasmagoriques qui séduisirent le dix-huitième siècle, fut sans doute Philippe-Jacques de Loutherbourg, avec son Eidophusicon. Le terme « fantasmagoristes », qui n’existe pas à strictement parler, désigne ces auteurs de romans qui, à leur manière, font apparaître des fantômes en manœuvrant la « lanterne magique » de leur art. Bellin de la Liborlière fait dire à l’auteur du « Spectre Flamboyant », dans La Nuit Anglaise : « possédé de l’esprit fantasmagorique qui deviendrait une dixième Muse si on le laissait faire, j’avais entrepris de composer un roman dans le nouveau genre… », La Nuit Anglaise, éd. M. Lévy, op. cit., p. 31.