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  • ISBN: 978-2-8124-1195-3
  • ISSN: 2262-2004
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4016-8.p.0088
  • Éditeur: Rougerie
  • Date de parution: 31/12/2009
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Voir ci-dessus, p. 40, note 31 : Laurence Rauline présente
ici son ouvrage (à paraître, cette année, chez Champion,
coll. « Lumière classique »)

Identités) libertine(s) :

l'écriture personnelle ou la création de soi.


Il s'agit, dans cet ouvrage réalisé à partir de ma thèse de
doctorat, de mettre en évidence les enjeux de l'écriture à la
première personne, à partir d'un corpus de textes libertins
les oeuvres complètes de Théophile de Viau et de Tristan
L'Hermite (à l'exception des pièces de théâtre), la Prose
chagrine de La Mothe Le Vayer, la Relation d'un Voyage
de Paris en Limousin de La Fontaine, les Aventures de
Dassoucy, les Lettres de Cyrano de Bergerac... Nous ne
sommes pas partis à la recherche d'une « philosophie »
libertine. Nous avons adopté sur les textes un point de vue
littéraire en interrogeant leurs modalités d'écriture.

Face à l'opposition des pouvoirs, dont ils dénoncent
l'aveuglement et les dérives tyranniques, sans toutefois les
critiquer sur le principe, les libertins se construisent une
image d'eux-mêmes particulièrement complexe et clivée.
Ils reprennent les modèles littéraires, moraux et religieux
de l'orthodoxie, pour mieux en suggérer discrètement la
subversion, à destination de lecteurs choisis et éclairés,
même si la mise à distance de l'obscurantisme des
hommes du commun n'exclut pas, pour eux, toute ambi-
tion pédagogique. L'écriture personnelle libertine se défi-
nit ainsi par rapport au modèle de la confession, qu'elle
détourne. Elle met en évidence la sincérité du discours,
l'humilité du moi qui y préside, prévenant ainsi l'accusa-
tion de céder àl'amour-propre, mais suggère en même
temps, « entre les lignes », la vanité de l'aveu, et prive le
motif de la conversion de tout sens religieux véritable. Il
ne faudrait donc pas être dupe de l'image orthodoxe que
les libertins semblent se construire, essentiellement àdes
fins apologétiques, ni même de l'image mythologique — le
Dom Juan, de Molière, fanfaron, peu respectueux de
l'ordre moral et social, incarne sans doute cette mytho-
logie libertine —que le Père Garasse, jésuite, construit
d'eux-mêmes. Le libertin est en effet conscient de ses res-
ponsabilités par rapport à l'ordre politique et social. Il


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89 cherche d'autant moins à provoquer le désordre qu'il n'a
absolument pas la certitude que l'ordre nouveau, qui naî-
trait d'une contestation de l'ordre ancien, serait meilleur. Il
aspire souvent à se retirer de l'agitation du monde, pour
vivre en sage, bien loin de tout désir de provocation contre
l'orthodoxie. L'image du moi libertin est ainsi à déchiffrer
en dépassant les tensions entre différentes formes de dis-
cours contradictoires, en s'appuyant sur une attention
soutenue aux textes, à leurs stratégies d'écriture et de dis-
simulation, au dialogue qu'ils entretiennent avec l'interlo-
cuteur orthodoxe, sans chercher véritablement à convoquer
un hypothétique référent biographique.

L'écriture personnelle est effectivement, dans ces
oeuvres, un choix formel récurrent, qui correspond à une
prise de position philosophique, en elle-même subversive,
en faveur d'un certain individualisme. Les libertins s'ins-
crivent certes dans un mouvement de « découverte de
l'individu » qui, sous l'impulsion de Descartes et du carté-
sianisme, d'une séparation plus nette entre les sphères
publique et privée, caractérise l'âge classique. Mais ils s'y
inscrivent de manière originale, en prenant implicitement
distance avec la vision d'un sujet juge de la vérité et trans-
parent à lui-même, fort de ses certitudes. Négativement, le
moi libertin se définit par son refus des Vérités philoso-
phiques, morales et religieuses  : il ne peut y avoir de vérité
que subjective et relative, pour des auteurs qui posent
davantage de questions qu'ils n'avancent de réponses. Il
est difficile de saisir de manière plus positive un moi qui
échappe à toute tentative ferme de caractérisation. De ce
fait, il faudrait s'efforcer de connaître ce moi dans ses dif-
férents modes d'expression, à travers ce que traduit un
rapport au monde, dont les libertins refusent qu'il soit
d'emblée considéré comme coupable. On peut penser que
ceux-ci se présentent essentiellement comme des individus
incarnés, réhabilitant les passions, y compris dans leurs
traductions les plus « suspectes », tels que le rire, la mélan-
colie, la sexualité et, plus largement, le désir. Libéré de la
crainte de Dieu, le sage peut retrouver la possibilité de
rechercher son bonheur terrestre. Il refuse toute forme
d'ascèse et aspire aux plaisirs simples d'une vie libre,
marquée par la sagesse et la modération. L'épicurisme
dont il s'inspire le conduit à rejeter la débauche, qui l'en-

90 traînerait à nouveau sur la voie de la servitude. L'imagina-
tion joue, sur cette voie de la sagesse, un rôle essentiel :
privé de certitudes rassurantes, revenu de toute illusion
métaphysique, l'homme court effectivement le risque du
désespoir. Si, sur le plan théorique, elle se révèle bien sou-
vent être la « folle du logis  », sur le plan pratique, elle peut
devenir une force et permettre au libertin de mettre délibé-
rément àdistance sa conscience du désenchantement du
monde. L'écriture, qui conduit l'individu à faire l'expé-
rience maîtrisée de la fécondité de son imagination et de la
liberté des passions, semble être l'instrument essentiel de
cette quête d'un bonheur terrestre.
























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