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Avant-propos

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AVANT-PROPOS

Consacrer un numéro entier à Giraudoux et la Seconde Guerre mondiale relève peut-être de la gageure lorsque lon connaît la campagne de délation « anti-Giraudoux », la « giraldophobie » de ces dernières années, pour reprendre le titre dun article du récent Dictionnaire Jean Giraudoux1. Mais peut-être justement, les excès de cette détestation, associés à de nombreuses contre-vérités qui circulent ici et là, rendaient-ils nécessaire un cahier entier sur le sujet.

La biographie peut être éclairante : autant par ses dispositions personnelles que par son métier de diplomate (même une fois retraité), ou encore par la censure mise en place pendant lOccupation, il était difficile à Giraudoux de sexprimer librement sur ce quil pensait.

Mais il nest pas question dinstruire un procès, ou de produire des plaidoyers. La recherche est un espace à part, un peu comme les espaces privilégiés qui apparaissent dans lœuvre de Giraudoux, tels la tente dHolopherne dans Judith, espace où les a priori nont pas droit de cité. Espace où lœuvre est interrogée et visitée. Espace où lon prend de la hauteur. Les auteurs qui ont participé à ce Cahier ont obéi à ces règles élémentaires de lhonnêteté intellectuelle du chercheur.

Nous avons organisé ce numéro en deux parties : lune, appelée « Histoire et documents », lautre « La guerre dans lœuvre ». La première partie, encadrée en amont par une chronologie succincte des grands événements historiques en regard de sa vie professionnelle, privée et littéraire ; et en aval par une revue de presse à la mort de Giraudoux, explore le vécu de lauteur pendant cette période à partir de documents divers (quelques pages de manuscrits à propos du Commissariat, lettres, livres antinazis retrouvés dans sa maison natale, témoignage dun ami proche) dont certains inédits (lettres de son fils ou à sa maîtresse). Elle souvre sur une mise au point chronologique de ses deux derniers voyages 14dinspection diplomatique aux États-Unis, et se clôt par une mise au point à propos des accusations, dues, on veut le croire, plus à lignorance quà la malveillance.

La seconde partie explore le thème de la guerre dans lœuvre, ce qui explique certains allers retours entre la Première Guerre mondiale et la Seconde : les deux premières études réfléchissent sur les rapports de la guerre et de la poésie dune part, de la guerre dans le théâtre de lautre. La troisième, et cela était indispensable, nous montre la représentation de la paix dans un roman (Combat avec lange). Il était tout aussi indispensable de présenter deux des grandes pièces de Giraudoux, écrites dans les années 30 (La guerre de Troie naura pas lieu, 1935 ; Électre, 1937), à une époque où déjà les bruits de bottes résonnaient en Europe et pouvaient faire craindre le pire. Ces pièces font entendre la voix dun Giraudoux qui réfléchit sur la guerre et sa légitimité.

Le présent Cahier sajoute à celui de 2017 qui était entièrement dédié à la Première Guerre, et forme un tout avec lui. Cet ensemble détudes montre que dune guerre à lautre, Giraudoux na pas cessé décrire, de penser la guerre. Il la rendue omniprésente, sous de multiples aspects et dans tous les genres quil a pratiqués.

Le fervent patriote de la Première Guerre a laissé la place à un homme éprouvé par son expérience des champs de bataille : marqué dans sa chair (il a été blessé deux fois) et dans sa sensibilité (il a été très affecté par la mort de ses camarades de régiment ou de ses amis). La leçon tirée ne serait-elle pas ce que dit Hector dans La guerre de Troie… : « La guerre me semble la recette la plus sordide et la plus hypocrite pour égaliser les humains » (II, 5). Car, comme lobservait Jean Vilar « [] Lœuvre est nourrie, soutenue du début jusquà la fin par une très forte humeur assez inattendue, tout au moins venant dun homme bien connu pour sa courtoisie et sa modération. Et cette humeur, cette sourde et tenace colère est celle de lancien combattant [] de lAisne, des Dardanelles, lhumeur du sergent dinfanterie Jean Giraudoux2 ».

Mais comment penser, à moins daveuglement, que Giraudoux, qui a si souvent chanté son pays, ses douceurs, sa civilisation, ait pu ne serait-ce quune seconde, accepter même de mauvais cœur de collaborer avec une Allemagne qui lenvahissait et la détruisait ? Comment penser une 15seconde même, que Giraudoux, qui a caressé la France et ses provinces au moins autant que la guerre, sinon plus, ait pu être seulement effleuré par les idées nazies ? Il y a, à penser cela, une incohérence de la pensée, comme une faille logique, et les auteurs de ce Cahier, comme tous les chercheurs qui ont travaillé au Dictionnaire, ont eu à cœur de combler cette faille, et dinformer, de faire connaître des documents dispersés et mal connus, de rassembler les données éparses.

Mireille Brémond

Aix-Marseille Univ. LID2MS Aix-en Provence, France

Alvio Patierno

Università degli studi Suor Orsola Benincasa Napoli

1 Éditions Honoré Champion, 2018.

2 Extrait de « Travailler aujourdhui sur nos propres données », propos de Jean Vilar recueillis par J.-C. Aubert, Bref, no 63, février 1963, p. 3-5.