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PRÉSENTATION



Il semble que la préface d'un volume consacré à la production scienti-
fique d'un payse débute inévitablement par une figure que la rhétorique
appelle prolepse, nommée aussi anticipation ou, moins couramment,
antéoccupation. Les termes en disent long. Il s'agit de prévenir en plu-
sieurs étapes, par un argument probant ou une manoeuvre habile, une
objection ou du moins une question critique, virtuellement gênantes
pour les éditeurs de l'ouvrage. En relisant les préfaces des autres volumes
des Cahiers de lexicologie portant sur une thématique comparable, on se
rend compte du caractère inéluctable de cette loi du genre :pour des
raisons de bon sens, les préfaciers n'ont pas d'autre choix que de réfuter
d'abord toute prétention à l'exhaustivité de l'image qu'ils s'apprêtent
à fournir de la recherche linguistique pratiquée dans une région du
monde donnée.

Le lecteur virtuel pourrait être tenté, ensuite, de s'enquérir de la
représentativité des auteurs et des sous-disciplines retenus pour le volume
en question. Question insidieuse, car une réponse affirmative apportée
par les responsables de la sélection risquerait d'être mal interprétée par
les collègues non représentés, avec lesquels on préfère ne pas se fâcher.
Aux préfaciers donc de soulever le thème par anticipation, tout en le
laissant dans le vague.

Notre archi-lecteur s'interrogera enfin sur la question de savoir dans
quelle mesure les approches réunies reflètent en quelque sorte des aspects
typiques ou caractéristiques du panorama qu'offre la recherche à l'échelle
nationale. Parmi les questions préalables plus ou moins stéréotypées,
c'est celle qui, à notre avis, mérite le plus d'intérêt. Elle concerne le
sort d'une science humaine entre ses traditions spécifiques (Fachkultur

1 Nous aurions aimé parler de pays au pluriel, la recherche linguistique de langue allemande

ne se limitant pas à l'Allemagne :l'Autriche et la Suisse y sont représentées, et souvent
de bien belle façon, par ex. en linguistique du texte ou en lexicographie. Cependant, pour
diverses raisons, dont le manque de place et le risque d'émiettement, cela ne nous a pas
paru possible, de sorte que nous avons été amenés à nous contenter de quelques allusions,
plus ou moins appuyées, que l'on trouvera par exemple dans les contributions de Jacques
François, Hans Goebl et Reinhard KShler ou plus encore de Michael Schreiber.

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en allemand) et les appels à la «mondialisation ». En l'occurrence,
nous essaierons d'anticiper d'une manière constructive, l'enjeu de la
discussion étant de taille. Très schématiquement, on peut esquisser
la problématique ainsi :d'une part, il paraît évident que la recherche
scientifique —synonyme, faut-il le rappeler, de `recherche de la vérité'
— est dotée d'un caractère universel, la vérité étant, malgré Pascal, la
même en deçà et au-delà des Pyrénées — ou du Rhin; d'autre part, on
ne saurait rejeter en bloc les positions défendues par les partisans d'une
pluralité de «styles de pensée » (cf. Ludwik FleckZ), donc des manières de
raisonner et d'argumenter collectives, consacrées par la tradition (d'une
discipline, d'un laboratoire, d'un style national, etc.). Qu'en est-il des
sciences du langage d'outre-Rhin ?

Pour ce qui concerne la linguistique allemande ancienne, celle des
débuts jusqu'aux années 1960,1'existence de telles particularités ne fait,
à nos yeux, pas de doute. En font partie les influences exercées par la
pensée de Wilhelm von Humboldt (~ 1835, approche mentaliste, clas-
sification des langues), par la grammaire historique, le comparatisme
et la philologie, étant entendu que ces facteurs impliquent des liens
étroits entre un sous-domaine de la discipline, une méthode et un style
de pensée. Il s'agit là de phénomènes et de comportements scientifiques
qui ont largement débordé les frontières politiques de l'Allemagne pour
devenir un patrimoine mondial, bien entendu dans les limites de notre
modeste sphère universitaire. Mais il nous semble que les principes
d'action de ces tendances sont restés vivaces en Allemagne bien plus
longtemps que dans d'autres pays — ce qui a pu retarder la réception de
modèles plus modernes, à commencer par le structuralisme. L'un des
ouvriers de cette transition, constructeur de passerelles entre l'ancien
et le moderne, fut Eugen Coseriu (~ 2002), excellent connaisseur de
l'histoire de la linguistique en Allemagne, seul chercheur à qui a été
consacrée une contribution spécifique dans le présent volume.

On ne comparera pas son influence sur notre discipline au rayonnement
plus ancien de Lucien Tesnière (~ 1954), autre innovateur, leurs profils
scientifiques ayant été trop différents. Auteur d'une syntaxe qualifiée de
«structurale », Tesnière a puissamment contribué à la modernisation de
la recherche en grammaire et lexicographie. Il y est parvenu grâce aux
modèles développés autour des notions de dépendance et de valence,
qui ont trouvé un accueil enthousiaste dans les deux Allemagne des
années 1960. Nulle part n'ont été publiés autant de dictionnaires à base

2 Genèse et développement d'un fait scientifique, Paris, Les Belles Lettres 2005.

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valencielle qu'en Allemagne —fait qui met en relief l'impact particulier
de sa pensée sur la linguistique des pays germanophones. Le lecteur en
trouvera des échos dans les articles de Lutz Gunkel et Gisela Zifonun
(syntaxe), de Stefan Engelberg (lexicographie) et de Hans Jiirgen Heringer
(chunking).

En matière de confection de dictionnaires, une autre tradition remonte
à bien plus loin, à la première moitié du xlxe siècle :celle des diction-
naires étymologiques (Johannes Kramer), dont certains paraissent éton-
namment vite (cf. Annegret Bollée à propos du lexique créole), alors que
d'autres s'avèrent être des entreprises de très longue haleine (comme le
DZctronndlre étymologlque de l'ancien frdn~-d1s, Berlin, de Gruyter).

Dans le même ordre d'idées, on n'exclura pas que la florissante créo-
listique allemande (cf. encore Bollée) tire une partie de son inspiration
des modèles sous-jacents au comparatisme historique du xlxe s. ; et
cela pour la bonne raison que le rapport entre différents créoles et leur
langue souche (par exemple le français) peut évoquer des analogies avec
la filiation entre les langues romanes et le latin. Un segment important
de la linguistique variationnelle contemporaine, théorisée par Eugen
Coseriu, renoue explicitement avec la tradition allemande en dialecto-
logie ;cela vaut, entre autres, pour les études sur les anglais parlés dans
le monde (Edgar Schneider).

Jaques François montre que la typologie des langues telle qu'elle se
pratique en Allemagne s'insère dans une tradition ininterrompue qui
peut se réclamer de la pensée de Humboldt.

Notons toutefois que la mention de tel ou tel lointain pionnier ayant
travaillé dans le domaine en question ne constitue pas forcément une
«tradition scientifique », car cette notion présuppose le recours à des
bases théoriques comparables (cf. Hans Goebl et Reinhard Kahler à
propos des premières applications linguistiques de méthodes statistiques).

Comme on vient de le voir, pour de nombreuses contributions réu-
nies ci-après, l'affinité avec des thèmes et des méthodes se rattachant
à des traditions spécifiques de l'espace germanophone coule de source,
même si cette influence reste parfois implicite et s'articule régulièrement
avec de nouveaux modèles venant d'ailleurs. Soulignons que nous ne
prétendons pas déterminer objectivement le poids des traditions ou
mesurer la part des thèmes qui peuvent passer pour typiquement —mais
surtout pas exclusivement —allemands. Nos observations, largement
impressionnistes, sont dues au hasard de nos sondages. En résumé, elles
font apparaître quelques centres d'intérêt de la linguistique allemande,

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comme la typologie des langues, les études créoles, la lexicographie
étymologique, la linguistique variationnelle, le rôle syntaxique et séman-
tique de la valence.

D'autres thématiques ou théories, non moins brillamment représen-
tées dans le présent volume, ne se sont développées que depuis quelques
décennies ou n'émanent pas d'une tradition spécifiquement allemande,
comme la psycholinguistique (Harald Clahsen), la grammaire générative
(Lutz Gunkel et Gisela Zifonun), la traductologie (Michael Schreiber),
la phraséologie (Heinz Helmut Lüger) (à beaucoup d'égards proche du
problème du chunking (flans Jürgen Heringer)). La contribution de Horst
Haider Munske sur la réforme de l'orthographe témoigne des aléas d'une
ingérence politique dans la langue —phénomène évènementiel et passa-
ger, alors que Ulrich Obst traite un problème éternellement redoutable
pour les apprenants non slaves du russe, à savoir l'aspect verbal.

Voilà un panorama ni exhaustif ni représentatif, certes, mais dont
nous espérons que le large arc thématique aura de quoi susciter la
curiosité du lecteur.



Peter BLUMENTHAL
Université de K81n


René MÉTRICH

Université de Lorraine