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Comptes rendus de lecture

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  • ISBN: 978-2-406-08214-9
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-08215-6.p.0251
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/06/2018
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
251 Gilles SIOUFFI (dir.), Modes langagières dans l'histoire, Paris, Honoré
Champion, 2017, coll. «Linguistique historique », 402 p. — ISBN
978-2-7453-3487-9.


Proposer un compte rendu de cet ouvrage de Gilles Siouffi s'avère
être une tâche délicate dans la mesure où en tant que volume collectif
coordonné par l'un des trois co-auteurs du réputé Mille ans de langue
fran~aise, cette publication bénéficie déjà d'un article introductif qui
résume et synthétise parfaitement, bien mieux que nous pourrions
le faire nous-même ici, les contours, les reliefs et les interrogations
ayant présidé à son élaboration. L'article inaugural de Gilles Siouffi,
très sobrement intitulé «Présentation », est en réalité bien plus qu'une
simple mise en perspective de l'ouvrage publié. Il s'agit d'une excellente
réflexion venant non seulement mettre en exergue l'apport de longs
travaux antérieurs, mais constituant aussi un terreau fertile pour la
conduite d'un vaste programme de recherches développé par l'auteur
et certains de ses collègues à travers notamment leurs travaux sur la
norme linguistique aujourd'hui.

Il nous a tout de même semblé opportun de proposer un compte rendu
de lecture de cet ouvrage afin, non seulement de rendre un hommage
mérité à un volume qui va sans aucun doute s'imposer comme l'une
des références scientifiques incontournables sur les différentes questions
abordées par cet aréopage d'auteurs, mais aussi pour essayer d'évoquer
face aux lecteurs des Cahiers de Lexicologie certaines préoccupations qui
ont été les nôtres ces dernières années et que cette publication illustre
avec la plus grande des efficacités.

La visée de l'ouvrage dirigé par Gilles Siouffi, des dires mêmes de
l'auteur, est clairement sociolinguistique. Il nous faut donc à ce titre
saluer la volonté —notamment illustrée à travers le choix des auteurs
et des problématiques traitées dans le volume — de mêler avec succès
plusieurs conceptions ou orientations sociolinguistiques. Cet ouvrage
permet en effet de faire cohabiter les travaux de sociolinguistes patentés
et ceux de chercheurs davantage focalisés sur l'observation des pratiques
et des usages d'un point de vue historique. Ce volume rend donc un
hommage intéressant et précieux à ce qui est traditionnellement désigné

252 252 CAHIERS DE LEXICOLOGIE


par «sociolinguistique diachronique », «sociolinguistique historique»
ou encore «sociolinguistique rétrospective ».

Les deux premières parties de l'ouvrage, respectivement intitulées
«Réflexions théoriques » et «Enquêtes historiques », attestent ainsi
parfaitement la nature proprement sociolinguistique des regards qui
peuvent être portés sur les textes, les théories ou les matériaux lin-
guistiques des siècles précédents. Cet ouvrage ne fait que le confirmer,
l'historien de la langue peut ainsi s'avérer être un excellent descripteur
des visées sociolinguistiques sur les langues, les usages et les pratiques
linguistiques. Nous trouvons d'ailleurs encore plus intéressant de constater
que la troisième partie de l'ouvrage, pourtant intitulée «Investigations
contemporaines », intègre aussi des propositions de réflexions portées
par des chercheurs s'inscrivant d'ordinaire plutôt dans les champs de
l'histoire de la langue, de l'histoire des théories linguistiques ou encore
de la métalexicographie.

En raison de l'horizon très large des notions qu'il convoque, sous-
entend ou suppose, le concept de «modes langagières » s'impose ici
comme un objet susceptible d'intéresser le plus grand nombre, lin-
guistes du système, sociolinguistiques ou encore historiens. Le pari
de cet ouvrage d'illustrer la centralité ou en tout cas l'intérêt de cette
notion pour des communautés de chercheurs différentes nous semble
parfaitement relevé. Cette dernière se trouve en effet abordée sous des
prismes très différents les uns des autres mais dont la complémentarité
est indiscutable pour offrir au lecteur une vision suffisamment large
des intérêts qu'elle suscite.

Nous ne détaillerons pas ici la nature et les apports des différentes
contributions de ce volume dans la mesure où l'article introductif de
Gilles Siouffi le fait déjà parfaitement. Nous nous contenterons d'évoquer
rapidement chacune des trois parties de l'ouvrage à travers ses spécificités.

À l'image de l'ensemble de la publication, les «réflexions théo-
riques » du premier chapitre, sont ainsi l'occasion de réunir les points
de vue d'historiens de la langue et de spécialistes de sociolinguistique
sur des aspects plus théoriques de ce que recouvre la notion de «modes
langagières ». Le concept se trouve ainsi interrogé en diachronie au sein
des théories sur la langue d'auteurs du xvlie et du xvllie siècle, mais
aussi replacé au coeur des processus modernes adoptés par les locuteurs.

La seconde partie de l'ouvrage, conformément à l'orientation vou-
lue par le coordonnateur du volume, est consacrée quant à elle à des
«enquêtes historiques » permettant de mesurer la prégnance de cette

253 COMPTES RENDUS DE LECTURE 253


notion de «modes langagières » dans l'histoire des réflexions et des
développements sur les langues. Plusieurs cas pratiques sont ainsi pro-
posés au lecteur, l'entraînant ainsi depuis la latinisation du français, en
passant par le langage «féminin» au siècle des Lumières, le «jargon
de l'île Babiole », le «langage parisien », les «mots de la Révolution »,
vers le rôle des cabarets dans la circulation d'une mode langagière à la
fin du rixe siècle.

Les «investigations contemporaines » réunies dans la troisième et
dernière partie de l'ouvrage permettent enfin de proposer un balayage
large de pratiques pouvant être apparentées à des «modes langagières ».
Cette notion se trouve ainsi observée au travers de matériaux langagiers
fort différents puisqu'il y est ainsi tout autant question de Poitevin nord-
occidental, de pratiques de jeunes de banlieues, que du Nouchi, «argot
des loubards ivoiriens » en voie de s'imposer comme «une variété de
la norme endogène ».

Si nous devions formuler non pas une critique mais plutôt un regret
quant à la vision très éclairante que propose cet ouvrage de la notion
de «modes langagières », ce serait celui de l'absence d'interrogation de
cette notion dans un corpus qui, selon nous, s'y prête pourtant bien,
au sein de l'histoire des langues — et en particulier de la langue fran-
çaise —, à savoir le dictionnaire. Une introspection spécifique du corpus
lexicographique aurait en effet peut-être permis de contraster, voire de
compléter, la vision globale qui se dégage du volume dirigé pax Gilles
Siouffi.

Cette publication, nous le répétons au terme de ce compte rendu,
s'inscrit dans la lignée des ouvrages de linguistique de référence tant
sa dynamique unificatrice autour de la notion de «modes langagières »
est stimulante et atteste tout l'intérêt de cette dernière pour éclairer les
changements linguistiques.



Christophe REY

Université de Cergy-Pontoise

christophe.rey@u-cergy.fr

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Montserrat PLANELLES IVAIVEZ et Jean-Pierre GOUDAILLIER (éd.),
Argot et crises, Frankfurt am Main, Peter Lang, coll. «Inn Trans.
Innsbrucker Beitr~.ge zu Sprache, Kultur und Translation », 2017,
247 pages — ISBN :978-3-631-67660-8.


Le livre Argot et crises, publié grâce au travail éditorial de Montserrat
Planelles Ivânez (Université d'Alicante) et Jean-Pierre Goudaillier
(Université Paris V Descartes), avec la collaboration d'Elena Sandakova,
rassemble dix-neuf contributions d'enseignants-chercheurs de différentes
nationalités (allemande, espagnole, française, hongroise, polonaise,
roumaine, russe, suisse) portant sur la thématique de l'argot, et plus
particulièrement sa présence dans une société fragmentée et affaiblie pax
une crise mondiale de plus en plus tenace, affectant tous les secteurs-
clés d'un pays aussi bien du point de vue social, politique, économique,
financier, langagier qu'éducatif. Mais comment en parle-t-on en langue
standard, populaire et argotique ?Existe-t-il un registre particulier de
langue ?Les différents auteurs analysent ici méticuleusement les diffé-
rents types de crises et les conséquences négatives qu'elles entraînent
dans la langue officielle et administrative.

Le volume s'ouvre sur une première partie intitulée «Les mots de la
crise sociale et migratoire ». La recherche de Sabine Bastian examine de
près le discours de la migration et plus particulièrement l'usage non
officiel omniprésent dans les textes journalistiques, les blogs, les sites
web (Facebook et Twitter). Elle observe qu'en allemand et en français
la langue employée dans les discours concernant les réfugiés tend à
être connotée, empreinte de dénominations non conventionnelles et de
jargonismes et néo-argots) à connotations péjoratives. Les réfugiés sont
souvent nommés en allemand Dreck, Neger, Terroristen, Missratene, Parasiter,
traduits en français par boue, nègres, terroristes, ratés, parasites. L'auteur
démontre que les mots et les créations lexicales dans les discussions sur
internet expriment le dénigrement des migrants et surtout des réfugiés.

Jean-Pierre Goudaillier, pour sa part, montre que la France subit
depuis les années 1970 diverses crises économiques entraînant une
«fracture sociale » qui a débouché sur une «fracture linguistique » et par
conséquent sur l'émergence d'un nouveau parler des jeunes dans les
quartiers populaires, communément appelé le Fran~-ais Contemporain des

255 COMPTES RENDUS DE LECTURE 255


Cités (FCC). Le vocabulaire employé témoigne de la précarité sociale et
de la violence, deux fléaux prégnants dans la société française, qui ne
font qu'accentuer la crise dans les banlieues défavorisées mais aussi bien
au-delà des cités. C'est ainsi qu'on trouve des expressions liées à la crise
socio-économique issues des quartiers défavorisés comme «squatter le
hall », «squatter le porche », «taper un taxi basket », « recto-basket » etc.,
dont on peut rencontrer certaines en langue standard.

L'étude d'Andrzej Napieralski porte sur les chansons de rap en
français, à partir desquelles se dégagent quatre types de crises :sociale,
économique, morale et linguistique, mises en évidence par la langue
du hip-hop. Il s'agit d'un langage spécifique, propre au rappeur et se
référant au fran~ais contemporain des cités, langue qui devient le porte-
parole d'une communauté. Comme toute langue, le hip-hop évolue
dans le temps, donnant lieu à des néologismes, à des mots en verlan et
à des emprunts. Cette production musicale fait écho à la crise sociale et
identitaire des jeunes, à la Kgalère» qu'ils vivent au quotidien, diffusant
des messages clairs et directs, différenciant le monde des dominants (les
riches) et celui des dominés (les pauvres et les exclus). C'est une fracture
très ancrée dans la société française.

Camille Vorger s'intéresse à la notion de ~ow à travers le groupe
Fauve. Sa fonction est fondamentale dans la voix d'un artiste qui doit
enrichir sa chanson grâce notamment au rythme, au ton et à l'intensité
afin d'établir une relation étroite avec le public et transmettre un mes-
sage reflétant un certain désenchantement pour mieux évoquer la crise
identitaire d'une génération. Elle analyse les principales caractéristiques
de cette notion à travers les productions du groupe Fauve, qui a recours
à divers procédés argotiques mais aussi au jargon, aux anglicismes,
aux anaphores, aux analogies, etc., différents thèmes parmi lesquels
dominent les questions existentielles, le blues d'une jeunesse désemparée,
l'imaginaire, la solidarité, l'amitié et l'amour réenchanteur.

Dâvid Szabô étudie l'argot de la crise sociale et économique, et plus
précisément celui du fran~-ais contemporain des cités qui apparaît dans
Tout, tout de suite, reportage-roman contemporain de Morgan Sportès.
Comme l'explique l'auteur, deux sortes d'argot apparaissent dans cette
oeuvre. D'une part, l'argot commun qui se réfère au français fami-
lier utilisé par Morgan Sportès, au rôle fondamentalement ludique,
et d'autre part, le fran~ais contemporain des cités qui n'est pas l'argot
employé par l'écrivain mais par les membres du gang des Barbares,
reflétant la langue de la crise morale et socio-économique, celle issue

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de la fracture sociale du monde d'aujourd'hui, celle qu'utilisent les
marginaux de la société.

Chemin faisant, dans une deuxième partie, le lecteur appréciera
également d'autres articles ayant pour thématique «Les mots de la crise
politique et des con~its ». C'est le cas notamment de la contribution de
Gueorgui Armianov, qui s'intéresse aux argots bulgares et plus par-
ticulièrement aux sociolectes existant déjà au Moyen-Âge. Il montre
que l'argot corporatif bulgare, englobant les sociolectes des jeunes, des
soldats, des professionnels, est et restera lié aux évènements historiques
et politiques du pays, et constitue un vocabulaire très riche permettant
de mieux comprendre l'évolution actuelle de la langue bulgare.

La contribution de Joanna Ciesielka analyse la langue non-standard de
deux groupes adverses (Russes et Ukrainiens) dans les propos des internautes.
Elle y répertorie de nombreux lexèmes et les divers procédés (suffixation,
troncation, métonymie) qui sont utilisés pour dénigrer l'ennemi respectif,
témoignant ainsi que les relations russo-ukrainiennes restent toujours très
discordantes et que cela se manifeste incontestablement dans le discours.

Quant à Agnieszka Konowska, elle analyse la dérivation à l'aide
de suffixes argotiques que l'on retrouve dans certains noms propres de
dirigeants gouvernementaux comme « Sarkoztoche », « Sarkozuche »,
« Hollandos », « Hollandoche », appliqués aux anciens Présidents de la
République Française. Cette approche met en valeur la «crise »évidente
de l'autorité et de la respectabilité politiques désormais soumises à des
jugements négatifs ayant leur part dans la désacralisation de la plus
haute fonction de l'État.

Marie-Anne Berron et Florian Koch abordent la crise migratoire sans
précédent que connaît l'Allemagne depuis 2014, dont les interprétations
divergent selon les partis politiques qui ne cessent de se confronter à ce
sujet, divisant également le pays et faisant apparaître un débat houleux
entre le peuple et les politiciens. Si les uns font usage dans les médias du
«Hate speech » en s'exprimant non seulement dans une langue standard
mais aussi familière, argotique, populaire voire vulgaire, les autres ont
recours au « Counter speech » pour se défendre, en utilisant le même registre
que les personnes qui les agressent verbalement. Il s'agit d'une nouvelle
stratégie politico-linguistique très prisée par les politiciens allemands.

Dans une troisième paxtie, d'autres contributions regroupent également
des sujets en rapport avec «les mots de la crise économique et financière ».
Alicja Kacprzak analyse le jargon des multinationales en Pologne, un
langage propre à un groupe professionnel, conçu comme un sociolecte

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technolectal. Selon une perspective lexicogénique, l'auteure montre que ce
parler confiné dans une langue familière comporte de nombreux termes
d'origine anglaise modifiés par dérivation et de nombreux emprunts.
L'usage du lexique occupe également une place importante dans le milieu
des multinationales. Il joue plusieurs rôles, notamment une fonction pra-
tique (emploi de sigles, d'acronymes, de termes spécifiques), une fonction
identitaire (sentiment d'appartenance à une communauté), une fonction
ludique (formations lexicales, créations d'expressions). Tous ces faits
langagiers révèlent la présence d'une variante intralinguale relativement
stable du polonais, qui apparaît à travers le lexique et la phraséologie.

Fernande Ruiz Quemoun s'intéresse à la crise financière mondiale
en analysant méticuleusement le vocabulaire qui fait surgir un jargon
technique à vocation d'expressivité. Ce lexique spécifique utilise des
expressions métaphoriques et des figures de style très prisées pax le fran-
çais contemporain des cités. D'où la présence de nombreuses métaphores
dans le domaine de la crise financière à travers les magazines anglais
mais aussi ceux traduits en français et en espagnol.

Une quatrième partie rassemble des études sur les «mots de la crise
langagière et .sémantique ». Marina Aragôn Cobo et Sylvia iJbeda Aragôn font
une analyse contrastive entre le français et l'espagnol du lexique argotique
et populaire de l'«ainf», forme verlanisée de faim (le «m»devient «n »).
Autour de ce mot, le français admet la forme populaire «fringale », des
noms composés : «crève-la faim », «meurt-de faim », etc., des expressions
verbales : «crier famine », des expressions synonymes : «avoir la dalle », des
expressions animalières : «avoir les crocs » et des expressions corporelles
«avoir la dent», etc. Pour sa part, le terme espagnol «hambre» dans le
registre populaire possède de nombreux diatopismes comme « hambrin »,
« hambrinas » et différentes unités phraséologiques « tener un hambre de tres
semanas », «tener un hambre que no veas », etc. Les auteures montrent que
le français présente un lexique riche en mots argotiques, contrairement
à l'espagnol qui possède surtout un registre populaire et non argotique
mais qui révèle un nombre abondant de diatopismes.

Montserrat Planelles Ivânez s'intéresse à la langue des gitans
communément appelée «calô ». Il s'agit d'une langue populaire espa-
gnole qui se perd et qui présente quatre variétés : le calô espagnol, le
calô catalan, l'erromantxela et le calao. Ce parler, en tant que langue de
communication, a donc tendance à disparaître peu à peu. Elle survit,
néanmoins, grâce en particulier aux gitanismes dans l'espagnol populaire
ou général et aux gitanismes dans l'argot. Il ne s'agit pas d'un dialecte

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mais d'un «pogadolecte> (parler mixte des gitans) présent dans de
nombreuses chansons (la copia, le~amenco pop et le~amenco pur).

Tatiana Retinskaya aborde, quant à elle, la crise agricole et agroa-
limentaire en constante évolution et subissant de plein fouet la crise
politique et économique. Elle se propose de relever dans le forum
Agriculture-Convivialité-Environnement les termes de l'argot commun
utilisés pax les agriculteurs français comme « ba~e », «baratin », «bidon »,

se bidonner », «couillonner », etc. Elle montre aussi la présence de lexèmes
inventés pax les locuteurs, leur permettant d'exprimer leur désarroi face
aux politiques gouvernementales.

Lukasz Szkopinski analyse l'emploi du patois dans le dernier roman
de Jean-Claude Gorjy, `Ann'quin Bredouille (1791-1792) et son lien étroit
avec l'époque révolutionnaire et la crise socio-culturelle. Elle démontre
que le patois occupe d'une part une fonction identitaire grâce à laquelle
le lecteur identifie clairement l'origine sociale du personnage, et d'autre
part une fonction socio-politique renforçant le message de l'écrivain,
mis en relief pax la narratrice, que les qualités humaines ne découlent
ni du registre ni de la catégorie sociale.

Olga Stepanova offre une étude sur les métaphores de la crise dans
la presse, moyen de transmission médiatique qui souvent recourt à un
langage imagé accompagné de figures rhétoriques (hyperbole, euphé-
misme, personnification) pour mieux faire comprendre les domaines
complexes de l'économie, de la finance, de l'environnement, de la santé,
de la religion et de la guerre. En parallèle, ce langage métaphorique de
la crise s'oriente vers un vocabulaire familier et populaire, très proche
de celui de l'auditoire afin de mieux le persuader.

La cinquième et dernière partie de l'ouvrage porte sur la thématique
des «mots de la crise psychologique et de l'éducation ». Mâté Kovâcs évoque
plus particulièrement la crise de l'enseignement supérieur en proie à
d'importantes difficultés qui ne cessent de croître :baisse des effectifs,
échec scolaire, suppressions de postes, dévaluation des diplômes, mau-
vaise qualité des enseignements, etc. Les internautes français parlent
d' « orientation à la con », de «fats bidons », d'établissements « ringardisés »
en ayant souvent recours à une langue familière, populaire, argotique,
et à l'usage de jargon et de technolecte, contrairement aux internautes
hongrois qui emploient des registres beaucoup plus restreints comme
le langage familier et des éléments de technolecte.

Laurentiu Bâlâ montre l'évolution du mot «crise », attesté en français
depuis 1478 et qui n'acquiert le sens de «phase grave », « malaise profond »,

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«phase critique» qu'à partir de 1690. Le syntagme «crise politique» date
de 1814 ; en 1820 un sens économique et social lui est attribué. Le
xxe siècle apporte de nouveaux sens comme «crise des valeurs », «crise
des mentalités », «crise de la civilisation ». En roumain, le terme crise n'a
pas engendré d'expressions figées mais il a développé une multitude de
sens donnant lieu à de nombreux synonymes dans la langue populaire
comme dans l'argot et la langue de bois.

Agnieszka Woch met en avant la prévention des situations critiques par
le biais de la publicité sociétale. À cette fin, elle énumère cinq fonctions
langagières —esthétique, phatique, pathémique, cognitive, argumentative
—dans ce type de publicités qui n'hésitent pas à recourir à des images de
mort, de violence, de maladie, d'agression et à utiliser des dysphémismes
et une langue non standard afin de détourner des comportements à risque.

Toutes ces contributions enrichissent la thématique de la langue
populaire et argotique, et permettent de prendre conscience de leur
omniprésence lorsqu'il s'agit de parler de la crise en ayant recours à un
registre particulier de langue pour partager avec le lecteur ou l'auditoire
la visibilité des différentes crises que traverse la société du point de vue
social, politique, économique, financier, langagier et éducatif.



Alexandra MARTI

Université Paris Descartes, France
Université d'Alicante, Espagne
alexandra.marti@ua.es





Ekaterina V. RAKHILINA, Jean-Marie MERLE et Irina KOR CHAHINE
(dir.), Uerba sonandi. Représentation linguistique des cris d'animaux, Aix-
en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2017, coll. «Langues
et langage » n° 28, 339 pages — ISBN : 9 791032 001028.


Ce recueil est issu d'un projet de recherche intitulé «le Son entre
Grammaire Et Lexique » (SEGEL), animé par un consortium de linguistes
français et russes essentiellement composé de chercheurs de l'Université

260 260 CAHIERS DE LEXICOLOGIE


d'Aix-en-Provence et d'une équipe de recherche de Moscou, MLexT, qui,
en association avec des spécialistes d'autres langues, a réalisé l'essentiel de
ce projet entre 2009 et 2011. Le but en était d'étudier non seulement les
représentations des sons et des cris d'animaux dans différentes langues euro-
péennes et asiatiques, mais surtout leur transfert en particulier aux humains,
impliquant une métaphorisation où se croisent l'anthropocentrisme et le
zootropisme. Il s'agit de toute évidence d'une étude d'envergure à la fois
de la métaphore et de la typologie lexicale. Le livre comporte vingt sept
chapitres portant sur vingt trois langues appartenant à sept familles lin-
guistiques. Il est divisé en deux parties inégales, la première consacrée à
la lexicalisation des verbes de bruits associés aux animaux et la seconde
(trois chapitres seulement) à certains aspects culturels. Le tout repose sur
une structuration de la métaphore qui transfere les cris d'animaux aux
hommes, et éventuellement à d'autres entités (machines, phénomènes
naturels...), dont les principes constituent la trame essentielle de l'ouvrage.
L'ensemble représente la suite d'un recueil déjà publié en russe (Reznikova
et al 2015), la. totalité du corpus étant accessible à l'adresse suivante : http://
wwwweb-corpora.net/verbasonandi. Compte tenu du volume de l'ouvrage
et de l'extrême diversité des langues représentées, le présent compte rendu
se limite à souligner quelques traits généraux.

Malgré la profusion des langues étudiées, le lecteur n'est jamais trop
dépaysé, car le français, langue de rédaction de la quasi-totalité des
articles, sert très souvent de cadre de référence (avec le russe et l'anglais)
dans les chapitres portant sur d'autres langues.

Dans la plupart des langues les études linguistiques sur les cris
d'animaux sont très rares (mais il existe des exceptions, par exemple
en russe et en finnois), d'où l'intérêt de rassembler la documentation
secondaire et primaire, cette dernière sous la forme du corpus, désormais
disponible en ligne, déjà mentionné.

Les méthodes employées sont relativement diverses, en relation avec
la variété des langues invoquées, mais tout à fait comparables. Compte
tenu de l'importance des mécanismes de transferts dans l'exploration
du devenir de cris d'animaux, il n'est pas étonnant de constater que les
spécialistes de la métaphore comme Fauconnier et Turner sont souvent
convoqués, implicitement ou explicitement. Certaines approches sont
très strictement distributionnalistes, comme celle de J.-M. Merle pour
l'anglais. Dans le cas des langues romanes en particulier, on n'hésite
pas à exploiter l'étymologie et àremonter à l'indo-européen à partir de
radicaux onomatopées.

261 COMPTES RENDUS DE LECTURE 261


Les idéophones représentent un champ de recherche linguistique à
la fois marginal, car peu investi par les linguistes, mais en même temps
tout à fait fondamental, puisqu'ils obligent le chercheur à s'interroger
sur l'arbitraire du signe. On peut dire que parmi les verbd sondndi les cris
d'animaux offrent encore plus de matière à étudier que les bruits émis
par les êtres humains (zzz, hips, gloups, etc.), ceux-ci se prêtant moins à
la métaphorisation que les premiers. D'un point de vue grammatical,
les cris d'animaux ont l'avantage pour le linguiste d'être exprimés avec
le concours de verbes supports. Dans un premier temps la typologie
de la métaphorisation part de la source, le bruit humain, par exemple
les borborygmes de l'estomac désignés en anglais par le même verbe
qui est utilisé pour désigner la cible, le cri de l'ours, à savoir growl.
La dimension culturelle joue un rôle important ici, les communautés
linguistiques ayant différents cadres (frdmes) qui correspondent à des
scénarios de métaphorisation. Il existe dans la structuration du processus
de transfert ce que l'on pourrait appeler des métaphores du deuxième
degré : si l'allemand emploie piepsen, pax exemple, pour suggérer un grain
de folie chez une personne, l'explication n'implique pas une parenté
sonore quelconque, car il existe déjà en allemand l'expression einen Vogel
hdben (avoir un oiseau, un peu l'équivalent français d'avoir une drdignée
du pldfonc~, métaphore de premier degré

Certaines langues, comme le gallois, ont des verbes qui désignent
le cri de groupes d'animaux :par exemple, rhuo est employé pour les
lions, les taureaux... et les dragons !

Les différents auteurs (trente-cinq au total) exposent tout aussi bien
les difficultés de classification que les découvertes réalisées. Une des plus
fondamentales concerne l'identification de l'émetteur primaire : le verbe
crier en français a-t-il un rapport primaire avec l'humain ou avec l'animal ?
pfeiffen en allemand :oiseau ou instrument ? cldtter en anglais :cri de
la grue ou de la cigogne ou bruit du choc d'objets lourds ?Les études
diachroniques ou étymologiques, que certains auteurs entreprennent,
indiquent des pistes, ou bien, sur un tout autre plan, le jugement des
locuteurs natifs.

Les différences entre les langues peuvent être frappantes. Celles-ci
concernent plusieurs niveaux. Sur le plan culturel, par exemple, on
constate que, contrairement à l'allemand, le français ne conçoit pas
le séjour en prison par rapport au grognement de l'ours, mais des
similitudes peuvent être tout aussi saisissantes : de très nombreuses
langues mettent sur le même plan le roucoulement des colombes et

262 262 CAHIERS DE LEXICOLOGIE


le commerce des amoureux. Du point de vue sémantique on constate
des choix différents selon les langues au niveau des traits sélectionnés
lorsqu'on emploie une métaphore :pour les unes, c'est le ton, mais
pour d'autres, l'intensité. Des tendances s'esquissent :l'allemand met
plus souvent en scène l'audible, tandis que le français privilégie plutôt
le visuel. Entre langues européennes et asiatiques émergent quelques
différences systématiques :l'interaction des idéophones et des idéo-
grammes est caractéristique des langues comme le chinois, le japonais
et le coréen. Si les mêmes animaux sont couramment thématisés dans
les langues des deux continents (le chien est à l'honneur dans presque
tous les cas), celles de l'Asie réalisent bien moins souvent le transfert
métaphorique vers les humains que les langues européennes, où il est
largement majoritaire.

L'étude sur l'espagnol (E. Blain) est assez indicative de la métho-
dologie de l'ensemble du volume. Il a fallu tout d'abord que l'auteure
constitue elle-même son propre corpus. Il consiste en cinquante-deux
verbes pour trente-deux emplois métaphoriques qui constituent des
paradigmes. Dans un nombre important de cas, les métaphores se rap-
portent aussi aux bruits des objets :celui du cliquetis d'un fusil au cri
de la caille, par exemple. Il existe aussi des cris d'animaux, d'oiseaux
en particulier, auxquels ne correspond aucun verbe. Par rapport aux
langues germaniques et slaves, l'espagnol compte relativement peu de
verbes formés à partir d'onomatopées.

Les deux derniers chapitres de la première partie synthétisent les
résultats des études portant sur les différentes langues et en évoquent
les prolongements. Celui d'E. Rakhlina propose une structuration des
transferts métaphoriques qui rende compte de l'ensemble des résultats,
envisageant une modélisation s'inspirant des principes de Turner et
Fauconnier, allant du transfert le plus direct à des réactions non verbales
pour finir par le cas des verbes appelés «sémiotiques » où le transfert
passe pax plusieurs intermédiaires. Ce modèle permet des explications qui
dépassent le cadre de la métaphore, pour englober par exemple le cas de
l'emprunt linguistique. Le dernier chapitre de la première partie élargit
la réflexion pour englober le traitement des verbes sonandi appliqués aux
artefacts et aux bruits naturels. Ceux-ci se révèlent encore plus difficiles
à classer, car, contrairement aux animaux familiers aux hommes, la
liste des objets naturels ou fabriqués susceptibles de produire les bruits
n'est pas close. Les quatre auteurs de ce chapitre suggèrent des pistes
de recherche qui prennent en compte, entre autres, la source sonore et

263 COMPTES RENDUS DE LECTURE 263


ses qualités acoustiques et le type de situation dans laquelle les bruits
se produisent. Il s'avère que la métonymie joue un rôle plus important
ici que pour les bruits d'animaux.

Les trois chapitres de la seconde partie, consacrés à différents aspects
culturels, sont également très différents. Le premier est une exploration
des verbes sonandi métaphoriques dans la littérature vietnamienne —les
signes du calendrier chinois jouent ici un rôle particulièrement impor-
tant. Un deuxième chapitre aborde les mimologismes, ces petits textes
folkloriques dans lesquels on interprète plaisamment les cris d'animaux,
et le dernier, littéraire aussi, étudie les animaux (en faisant à peine
mention de leurs cris) dans les épopées russes et littératures assimilées.

Ce recueil présente une appréciable homogénéité compte tenu de la
multiplicité des auteurs, grâce sans doute à la vigilance et aux nombreux
travaux préliminaires de la première auteure du recueil, E. Rakhilina,
qui a su fournir un cadre commun à cette grande entreprise. On doit
saluer aussi le travail sur le terrain, ou plutôt sur les terrains, car la
confrontation avec la réalité linguistique dans les langues les plus diverses
réserve comme on aurait pu s'y attendre de nombreuses surprises. Ce
volume sera utile à ceux qui s'intéressent aux études de la métaphore
dans un cadre comparatiste ainsi qu'à la typologie des langues.



JOhri HUMBLEY

Université Denis-Diderot

EA 3967, CLILLAC-ARP

john.humbley@eila.univ-paris-

diderot.fr