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Comptes rendus de lecture

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  • ISBN: 978-2-8124-2078-8
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-2079-5.p.0207
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 19/12/2013
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
207
COMPTES RENDUS DE LECTURE




CAPPELLO Sergio, CONENNA Mirella et DUFIET Jean-Paul (dir.),
La synonymie au-delà du lexique, Udine, Forum, 2012, 228 pages —
ISBN 978-88-8420-701-2.

La synonymie au-delà du lexique de Sergio Cappello, Mirella Conenna et
Jean-Paul Dufiet examine le retour en force d'une des notions les plus anciennes de
la grammaire et de la linguistique. Les auteurs partent du fait que la « synonymie  »
offre aux spécialistes les moyens d'observer comment on peut « dire la même
chose d'une autre manière » (Sergio Cappello, « La synonymie en question  », p. 9).
Formulée ainsi, la notion étudiée prend un contenu très large «  au-delà du lexique  »,
à distance des questions purement sémantiques, avec leurs arrière-plans philoso-
phiques et logiques autour du « référent  » (Pierre Cadiot, « Quelques réflexions
sur la synonymie en général  », p. 13-26) et donne à l'ouvrage sa ligne directrice.

La synonymie, telle qu'elle nous est présentée ici, est d'abord sortie des
limites strictes de la lexicologie comme discipline scientifique contemporaine,
restreinte aux unités du lexique considérées dans leur autonomie relative et
décrites, classées et exploitées dans les systèmes automatisés, par lemmatisation.
Ce dépassement souhaité est un retour à la « phrase  », donc à la grammaire, envisa-
gée dans ses composantes « classiques  »réunissant morphologie et syntaxe. Il
est construit autour des grammaires lexicalisées du xxe siècle. Les équivalences
entre formes et sens sont traitées comme des « paraphrases  ». En parallèle, dans la
deuxième partie de l'ouvrage, qui est la plus développée, la synonymie prend place
à l'intérieur des approches dites « discursives  »qui relativisent l'unité « phrase  »
elle-même, à l'intérieur de l'« énoncé  »oral et/ou écrit. On connaît tout l'essor des
études de discours. Elles sont concomitantes des nouvelles syntaxes et vont de pair
avec le développement des supports audiovisuels et les commodités d'observation
et de traitement de la « parole  »qu'ils ont permis d'effectuer.

Ces deux perspectives, que les éditeurs proposent de résumer sous le
terme de « synonymique  » (p. 9), sont de plus en plus visibles au cours de la
décennie 2000-2010 dans les rencontres de chercheurs et leurs publications (Sergio

Cah. Lexicol. 103, 2013-2, p. 207-220

208 Cappello, p. 7-8, notes 1, 2, 3). Elles sont indissociables d'un regard rétrospectif
déjà inscrit avec le « discours  »dans la tradition oratoire et rhétorique. Celui-ci
permet, comme souvent en sciences du langage, d'offrir les continuités néces-
saires àl'esquisse deprogrammes de recherche innovants. Pour ce type d'approche
globalisante, la solution de l'ouvrage collectif est un moyen efficace pour livrer
une vision nuancée et ouverte. Ici, dix études permettent de varier les points de
vue et de faire le tour des problématiques les plus marquantes.

En ouverture du volume, Pierre Cadiot, dans l'article déjà cité, rappelle
que la question du référent fait problème pour les sémanticiens et il s'inter-
roge sur les rapports souvent flous entre synonymie, polysémie et hyperonymie
(p. 21-23). En contraste avec les catalogues d'obstacles théoriques bien connus
des logiciens (voir notamment Jean-Gérard Rossi, « Considérations logico-
philosophiques sur la synonymie  », Langages, 128, 1997, p. 105-112), l'ouvrage
dirigé par Cappello et al. témoigne très clairement que l'intérêt pour la synonymie
perdure, en grammaire comme en analyse du discours, mais sous un angle moins
ambitieux, qu'on pourrait qualifier de purement heuristique. La synonymie va de
pair avec l'observation et l'expérimentation car elle est d'une utilité démontrée
pour cerner les correspondances entre formes langagières et sens associés, ce que
le terme d'«  équivalence  », souvent retenu par les auteurs, indique assez bien dans
sa généralité. Il suffit pour s'en convaincre d'entrer dans le détail des probléma-
tiques retenues qui font l'objet des huit contributions suivantes qu'on peut répartir
en deux groupes autour de l'opposition langue /parole.

Un premier groupe comportant trois contributions met l'accent sur les
synonymies dont traitent les grammairiens. Largement initiées et inventoriées dans
le dernier quart du xxe siècle, elles sont examinées sur des questions encore peu
traitées ou jugées difficiles.

Georges Kleiber et Mirella Conenna, dans « Proverbes et synonymes, du
côté de la forme  », séparent les formes de proverbes qu'on peut traiter en phrases
synonymes de leurs variantes associées et donnent en annexe un fragment du
Dictionnaire automatique et philologique des proverbes français, DicAuPro

(p. 27-52).

Michele De Gioia, dans « Synonymie et incises  », prolonge l'étude des
verba dicendi réalisée par Cedrick Fairon (Structures non connexes. Grammaire
des incises en français  : description linguistique et outils informatiques, Thèse
de doctorat, Université Paris 7, 2000), qu'il met en relation avec sa classification
systématique des adverbes figés réalisée en italien sur le principe des lexiques-
grammaires comparés des langues romanes de Maurice Gross (p. 53-61).

Dans le troisième article, « Synonymie et paraphrase dans la subordination.
L'interrogation indirecte en français et en italien  », Sara Vecchiato se place sur le
terrain des phrases « libres  » et privilégie des types de commutations concernant
les subordonnées en Qu interrogatives et relatives de même forme. Elle souligne
l'intérêt des grammaires comparées pour affiner les problématiques (p. 63-81).

209 Le second groupe, plus développé, comporte cinq contributions, qui mettent
l'accent sur des équivalences proprement « discursives  ». Mis à part la dernière
contribution, accrochée de très près à l'analyse grammaticale, où l'on continue
à parler de paraphrase dans son sens syntaxique moderne à propos des modèles
d'acquisition des langues en situation d'apprentissage, ce qui l'emporte, c'est le
terme de «  reformulation  », hérité de la rhétorique et des exercices scolaires pour
apprendre à écrire et composer des textes en style soutenu. L'ouvrage couvre ici
un ensemble représentatif de ce type de travaux avec pour caractéristique de mettre
à égalité, sur la lancée « moderniste  » du xxe siècle, littérature de grands auteurs
(théâtre) et paralittérature comprenant la presse écrite et les échanges conversa-
tionnels ordinaires incluant un média comme la télévision.

Dans «  La synonymie comme stratégie de discours  :aspects de la construc-
tion collaborative de la synonymie dans l'interaction  », Marcel Burger analyse
des reformulations comme démarches d'évitement plus ou moins maîtrisées (dire
ou ne pas dire des grossièretés) dans les tours de parole des médias télévisuels

(p. 83-110).

Véronique Traverso, dans « Listes et mises en place de classes d'objets dans
les échanges ordinaires  », s'intéresse aux marqueurs de listes inachevées associant
des objets du contexte dans les échanges ordinaires à l'oral. Ces marqueurs posent
une certaine forme de similarité entre eux (p. 111-129).

Françoise Sullet-Nylander, dans « Titre de presse vs article. Étude de
quelques cas de figures d'équivalence /différence sémantique et énonciative  »,
choisit cet exemple de discours paralittéraire en langue soutenue pour attirer
notre attention sur des cas de reformulations très élaborés, en particulier pour
fournir des parcours interprétatifs, réversibles, entre réductions et développements

(p. 131-149).

Jean-Paul Dufiet, avec «  La reformulation synonymique dans le genre
discursif théâtral. L'exemple de Marivaux  », analyse un exemple littéraire choisi
chez un écrivain fortement valorisé dans notre culture. Son étude fait écho à la
précédente et démontre la subtilité oratoire des reformulations, distribuées ici par
l'argumentation au théâtre (p. 151-194).

Claire Martinot et Sonia Gerolimich, dans l'article qui clôt l'ouvrage,
« Acquisition de la compétence paraphrastique par des enfants francophones et
italophones de 4 à 10 ans  », traitent d'un exemple de linguistique appliquée. Les
textes utilisés pour la mise au point des tests d'apprentissage font l'objet d'une
approche de type harrisien établie par Amr Helmy Ibrahim. Les mots synonymes
et les reformulations s'analysent à partir de segmentations en prédications

(p. 195-228).

Cet ouvrage n'est pas une synthèse mais un tour d'horizon précieux autour
de questions ponctuelles donnant lieu à des réponses diverses. À l'évidence, la
réémergence de la synonymie et la discussion qui en est présentée montrent que
nous sommes placés à un carrefour. De nouveaux enjeux interdisciplinaires sont

210 à redessiner avec plus de clarté et ces enjeux appellent des remises en ordre dont
ce type de notion facilite l'observation et l'analyse. Un des moteurs de ce rebond
contemporain des sciences du langage, sommées de se redéfinir dans toutes leurs
dimensions, des plus générales aux plus spécialisées (d'où l'idée largement partagée
d'utiliser une appellation nouvelle, le terme actuel de « cognition  », pour remplacer
« linguistique  » ou « grammaire  »), on sait qu'on le doit notamment à « l'extension
du domaine de la phraséologie  » (Langages, 189, Dominique Legallois et Agnès
Tutin (dir.), mars 2013) et son impact dans de multiples domaines. Désormais,
devant cette réorientation majeure, les chercheurs ressentent la nécessité de réexa-
miner les équivalences les plus classiques entre les formes et les sens, qu'il s'agisse
précisément de paraphrases (rapports entre lexique, sémantique et syntaxe) ou
de reformulations (rapports entre lexique, sémantique et discours au sens large
incluant la littérature et les démarches d'acquisition).

Pour repenser le «  préconstruit  » et le « spontané  »comme le « réfléchi  » et
ses modes opératoires ou « stratégies  », la synonymie présente une grande commo-
dité. Sa redécouverte s'effectue sans rupture de continuité, il faut le souligner, avec
l'art oratoire le plus classique qui traite depuis toujours des abîmes de complexité
qui s'offrent à nous dès que nous voulons relier la langue à la parole. La synonymie
facilite l'observation des correspondances entre termes d'apparence hétérogène

le figé et le non figé y occupant une place essentielle, à l'oral comme à l'écrit. Elle
nous sert à répertorier les points de passage obligés entre nos différentes disciplines.


Antoinette BALIBAR-MRABTI

MoDyCo (UMR 7114)

abalibarmrabti@yahoo. fr




FURIASSI Cristiano, PULCINI Virginia et RODRiGUEZ
GONZÂI.EZ Félix (dir.), The Anglicisation of European Lexis,
Amsterdam /New York, John Benjamin, 2012, 356 pages — ISBN 978-90-

272-1195.

Le présent recueil représente une contribution importante d'une branche
de la lexicologie bien connue dans les pays germanophones sous le nom de
Lehnwortforschung (étude des emprunts). Compte tenu de l'impact croissant
qu'exerce l'anglais sur les autres langues européennes, il n'est pas surprenant
de constater que ces études concernent aujourd'hui surtout les anglicismes. Ce
volume fait clairement ressortir l'évolution rapide de la situation  : si le lexique est
toujours la porte d'entrée des emprunts, l'influence de l'anglais dépasse désormais
le seul niveau lexical pour marquer tous les autres, notamment la phraséologie.
Cette nouvelle situation suffit pour justifier la présente étude. Les trois rédacteurs
sont des spécialistes de la question et chacun des trois est l'auteur de nombreuses

211 publications sur les emprunts mais dont les références ne figurent pas dans ce
recueil. Citons-en pour mémoire quelques-unes, connues dans les pays de langue
française  : Virginia Pulcini s'est chargée des entrées italiennes du dictionnaire
européen des anglicismes (GSrlach (dir.) 2001); Cristiano Furiassi est surtout
connu comme l'autorité dans le domaine des faux emprunts (2010), tandis que
Félix Rodriguez Gonzàlez a publié un article dans les Cahiers de lexicologie
(1996) sur la valeur des anglicismes en espagnol contemporain; il est par ailleurs
coauteur (avec Lillo Buades 1997) d'un dictionnaire d'anglicismes en espagnol.

L'introduction, intitulée « The lexical influence of English on European
languages  », avec comme sous-titre «  From words to phraseology  » (p. 1-24),
est bien plus qu'une simple présentation des quinze chapitres que comporte le
recueil. Les éditeurs scientifiques s'attachent dans un premier temps à redéfinir le
périmètre de l'étude des emprunts — et des anglicismes en particulier — en tirant
le meilleur profit des nouvelles possibilités offertes par des corpus de plus en plus
complets dans des langues de plus en plus diversifiées, tout en s'efforçant de mieux
rendre compte d'une influence linguistique qui de toute évidence va croissant et qui
dépasse désormais le niveau purement lexical. Cette dernière dimension explique
d'ailleurs la présence d'une section de cinq chapitres — et non des moindres —
consacrés à la phraséologie.

Le présent volume est né à la suite d'un symposium organisé par deux des
rédacteurs dans le cadre d'une rencontre des anglicistes européens. Une de ses
ambitions est d'obtenir une vue d'ensemble de l'influence que l'anglais a exercée
et continue d'exercer sur les différentes langues européennes. Les trois éditeurs
passent brièvement en revue l'état de la recherche dans les divers pays européens
et constatent le manque d'études comparatives —aujourd'hui comblé, au moins en
partie, par la présente publication. La question de la définition de ce que constitue
un anglicisme est incontournable  : il en va en effet de la comparabilité des résultats,
mais, comme le remarquent à juste titre les auteurs, celle-ci dépend des buts que
le chercheur se donne  :lexicographique, sociolinguistique ou autres. La typologie
des emprunts qu'ils proposent s'inspire fondamentalement de Betz (1949), dont
l'approche a l'avantage de mettre en lumière l'importance des emprunts indirects
(calques de différents types et emprunts sémantiques) tout en ajoutant une polarité
transversale du lexical au phraséologique. Du côté des emprunts directs on peut
ne pas être d'accord avec le détail de la répartition indiquée. Les faux emprunts
figurent comme sous-catégorie des emprunts directs. Ceci correspond parfaitement
à la réalité dans le cas de modifications sémantiques (ou plus rarement morpho-
logiques) intervenues au moment de l'emprunt ou ultérieurement, ou encore dans
le cas des troncations, mais ne rend pas compte du phénomène des constructions
réalisées dans une langue donnée à partir d'éléments lexicaux d'une autre langue.
Dans le premier cas il existe bien un modèle, même si la réplique est déviée, mais
dans le second cas il n'y a pas de modèle, donc pas de réplique non plus. Toutes ces
questions de métalangage ne sont pas éludées. Du fait du morcellement des études
portant sur les emprunts, on constate de nombreuses divergences, aboutissant à

212 la synonymie et à l'homonymie. Ainsi, le terme emprunt indirect peut renvoyer
à l'ensemble des emprunts réalisés par substitution (calques, emprunts séman-
tiques) ou encore à un emprunt au second degré, comme club en italien dont
la prononciation signale l'intermédiaire du français. De même, certains auteurs
limitent le terme anglicisme aux emprunts directs tandis que d'autres l'emploient
pour les emprunts directs et indirects à partir de l'anglais. La dernière partie de
l'introduction aborde la question importante de l'exploitation des corpus. Ces
derniers varient beaucoup d'une langue à l'autre  : Frantext n'est guère compa-
rable aux corpus journalistiques du norvégien par exemple. Et, même lorsque
l'on dispose d'un corpus à la fois volumineux et équilibré, on est confronté aux
problèmes d'extraction compte tenu de la nature protéiforme des emprunts et de
leur fréquence généralement faible. L'exploitation du Web représente une ressource
capitale, mais, comme pour les corpus constitués, les questions de méthodologie
restent encore à préciser. Plusieurs chapitres de cet ouvrage cherchent toutefois à
apporter des réponses et à indiquer des pistes.

Dans « Fair play to them. Proficiency in English and types of borrowing  »,
Ian MacKenzie adopte la perspective sociolinguistique àlaquelle nous faisions
allusion. Il mène sa réflexion en s'interrogeant sur les relations entre la nature et
le degré de bilinguisme des populations concernées d'une part et le type d'angli-
cismes employés d'autre part. Il postule par exemple que les faux emprunts qui
s'éloignent de la norme de la langue source (comme Handy en allemand pour
désigner le téléphone portable) se raréfieront par rapport aux emprunts directs,
du fait de la bonne maîtrise de l'anglais en tant que langue véhiculaire. Il postule
une situation —qui est déjà presque atteinte en Scandinavie — où l'anglais est
effectivement une langue seconde et plus du tout une langue étrangère, et où les
locuteurs sont effectivement bilingues. Il fait un sort particulier à ce qu'il appelle
— à l'instar de A. Wierzbicka —les concepts «  anglos  », qui seraient spécifiques à
la culture anglo-saxonne, exemplifiés par fair (play), mais représentés également
par une vingtaine d'adjectifs, tous courants dans les langues scandinaves, mais
encore à peu près inconnus en France, à l'exception de cool, hot, in et sexy. On
peut parfois trouver que l'auteur est bien optimiste lorsqu'il envisage l'avenir
de nos langues, en particulier lorsqu'il parle de l'influence de l'anglais comme
«  a (relatively benign) form of additive bilingualism in which the L2 is not at the
expense of the L1  » (p. 28). Cet optimisme semble malmené par la constatation
qu'il s'agit d'une influence à sens unique, dont les effets sont plus profonds que
l'on n'aurait jamais pensé... avant de lire l'article de H. Gottlieb dans ce volume.

Esme Winter-Froemel (2009) a proposé une interprétation des emprunts
qui s'inspire d'avancées récentes en linguistique générale, surtout en sémantique,
tandis qu'Alexander Onysko (2007) est l'auteur d'une étude remarquée sur les
anglicismes recueillis dans une année du Spiegel. Dans «  Proposing a pragmatic
distinction for lexical Anglicisme  », ces deux auteurs présentent une nouvelle inter-
prétation de la vieille distinction entre emprunts de nécessité et emprunts de luxe.
Partant de la constatation que certains emprunts représentent la seule possibilité

213 d'exprimer un concept donné, ils proposent le terme emprunt catachrésique, à
l'instar des métaphores-catachrèses, qui n'ont pas d'équivalent non métaphorique.
Ils procèdent alors à une distinction inspirée des travaux de Levinson (2000),
sous la forme d'une polarité allant du plus ou moins informatif et du plus au
moins expressif. Choisissant dix anglicismes très courants, recueillis lors d'une
étude antérieure, ils en comparent les fréquences en corpus avec celles des mots
allemands correspondants. Les corpus sont tirés d'une part de la presse, de l'autre
du Web. Il s'avère que les deux catégories d'emprunts, catachrésiques ou non,
sont susceptibles de variation dans le temps mais aussi dans les corpus, certains
anglicismes étant bien plus fréquents sur la Toile, héritage sans doute de différentes
traditions rhétoriques, mieux respectées par les journalistes que par les blogueurs.

L'attribution du genre aux substantifs empruntés a déjà fait l'objet de
nombreuses études dans plusieurs langues, mais tout porte à croire que le problème
est particulièrement complexe en allemand, où un vaste corps de doctrine existe
depuis longtemps. Marcus Callies, Alexander Onysko et Eva Ogiermann, dans
«  Investigating gender variation of English loanwords in German  », s'attachent à
expliquer la variation du genre attribué aux anglicismes, dont les critères de choix
sont nombreux. Les études antérieures font ressortir une dizaine de paramètres
d'ordre morphologique, syntaxique, sémantique ou phonétique ou résultant de la
combinaison de certains d'entre eux, qui peuvent être décisifs dans le processus de
détermination. Partant de la constatation relevée dans ces études que la variation
est plus forte dans des corpus oraux que dans les dictionnaires, les auteurs ont
élaboré un questionnaire dans lequel les sujets doivent fournir l'article approprié
à 26 anglicismes et indiquer s'ils connaissaient le mot ou non, et s'ils l'associaient
à un mot allemand. L'enquête s'est déroulée dans quatre universités au nord, au
centre et au sud de l'Allemagne. Parallèlement, les auteurs ont mené une étude sur
les mêmes anglicismes à partir d'un corpus de journaux allemands, autrichiens et
suisses. Il est intéressant de constater que certains de ces anglicismes, pourtant bien
connus depuis au moins les années 1980, accusent une fréquence très faible dans
le corpus journalistique. Les résultats soulignent la complexité de cette question,
mais confirment dans une large mesure la pertinence de la présence d'un équivalent
allemand pour l'attribution du genre, du moins dans le nord et au centre. Le corpus
journalistique fournit également des renseignements intéressants mais difficiles à
exploiter  :les trois variétés d'allemand font preuve de variation, mais rarement
pour les mêmes mots. L'expérience confirme que la variation est plus forte à
l'oral qu'à l'écrit, et fait ressortir un certain nombre de principes particuliers, par
exemple le rôle de la conceptualisation dans l'attribution du genre des déverbaux

le neutre met en valeur l'aspect processuel, le masculin plutôt le résultat, illustrant
dans ce cas la valeur sémantique de l'attribution.

Le norvégien fait l'objet de deux chapitres de ce recueil. Le premier, « The
collection ofAnglicisms : methodological issues in convection with impact studies
in Norway  », d'Anne-Lire Graedler, s'attache à proposer une méthode qui assure la
comparabilité des statistiques concernant les emprunts, en particulier les fréquences.

214 Comment, en effet, savoir si le nombre d'emprunts augmente si l'on ne dispose pas
d'études strictement comparables ? L'article comporte une brève présentation de la
politique linguistique norvégienne, qui est généralement plus active que celle des
autres pays scandinaves, surtout en matière de protection de la langue; c'est dans
ce contexte que des études d'impact ont été menées dans le passé. La première
question, celle de la définition de l'anglicisme, est examinée de plusieurs points de
vue  :lexies simples ou complexes ? emprunts réalisés directement de l'anglais ou
par l'intermédiaire d'une autre langue ? degré d'assimilation ou présence dans la
langue  ?Cette dernière interrogation invite à une réflexion sur la prise en compte de
la dimension diachronique; l'auteure donne l'exemple de l'évolution divergente sur
une dizaine d'années de paires de mots anglicisme /mot norvégien (par exemple
airbag et kollisjonspute) dans les pages du quotidien Aftenposten. Les études des
emprunts se fondent depuis longtemps sur le dépouillement de la presse écrite,
à laquelle on prête toutes sortes de vertus en particulier en termes de représen-
tativité. Graedler remet en cause ce dernier critère, du moins en tant que source
exclusive, faisant remarquer que les corpus modernes sont plus diversifiés et donc
mieux équilibrés. La prise en compte d'autres types de registres est à ses yeux
capitale pour les études de fréquences. Les questions de statistiques touchent aussi
la détermination des unités  :combien d'unités convient-il de compter dans le cas
de composés, particulièrement fréquents dans les langues germaniques comme le
norvégien ? Comment donc comptabiliser shop que l'on relève sous les formes
suivantes  : sjappe (emprunt ancien), shop, platesjappe, plateshop, record shop (les
trois derniers étant synonymes de magasin de disques), workshop ? La création, ces
dernières années, de corpus en norvégien a diversifié de manière importante l'accès
aux sources  :les corpus journalistiques se sont étoffés et dotés de fonctionnalités
nouvelles, comme le repérage quotidien des néologismes. D'autres types de corpus
sont venus s'y ajouter, en particulier de l'oral. Quelques sondages effectués dans
ces sources montrent bien la nécessité de disposer de corpus très importants pour
obtenir des statistiques significatives pour des éléments peu fréquents comme les
anglicismes. L'auteure conclut en proposant des améliorations méthodologiques,
dont la prise en compte des méthodologies et des résultats antérieurs, le balisage
des unités lexicales et l'augmentation du matériel oral.


Gisle Andersen (Kristiansen et Andersen 2012) prolonge la réflexion sur
les aspects plus techniques de l'extraction des anglicismes de ces nouveaux
corpus. Dans «  Semi-automatic approaches to Anglicism detection in Norwegian
corpus data  », il se focalise sur les problèmes posés par l'extraction automatique
d'anglicismes à partir de corpus journalistiques. Il commence par passer en revue
quelques-unes des difficultés associées à l'extraction automatique, dont certaines
sont propres au norvégien, en ayant surtout recours à la typicalité graphique
(concept attribué à C. Furiassi 2008) sous forme de ce qu'il appelle les chargrams
(ou n-grammes de caractères). Puis il procède à une série de tests effectués sur des
corpus anglais et norvégien pour en apprécier la fiabilité, et propose une approche
qui permet à la machine d'apprendre à reconnaître des nouveaux grammes. Le

215 résultat, comme il le souligne lui-même, est une liste de candidats au statut d'angli-
cismes. Il conclut en proposant d'autres modifications (notamment au niveau
morphologique) qui aboutiraient à une plus grande efficacité du système.

Tvrtko Pric, dans «  Lexicographic description of recent Anglicisme in
Serbian : The project and its results  », présente le seul dictionnaire serbe d'angli-
cismes, àl'occasion de sa réimpression, dix ans après sa publication. Il explique
les principes lexicographiques qui ont présidé à sa constitution et les défis auxquels
le lexicographe a dû faire face. On note qu'un problème important est la trans-
cription des emprunts, quel que soit l'alphabet utilisé, romain ou cyrillique. Une
évaluation de l'impact du dictionnaire auprès du public montre qu'il contient plus
d'informations qu'il ne faut pour la plupart des utilisateurs.

Les études concernant l'emploi des anglicismes en arménien sont peu
nombreuses, et rien qu'à ce titre le chapitre de Anahit Galstyan, « Anglicisme in
Armenian : Processes of adaptation  », représente une innovation. Puisque l'armé-
nien dispose de son propre alphabet et que son système phonologique est très diffé-
rent de celui de l'anglais, l'essentiel de cette étude est consacré aux phénomènes
d'intégration avant tout d'ordre phonétique, mais aussi morphologique.

Les chapitres sur la dimension phraséologique de l'influence de l'anglais
commencent par une contribution de Henrik Gottlieb, «  Phraseology in flux :
Danish Anglicisme beneath the surface  », où l'auteur brosse un tableau saisis-
sant du degré d'influence que l'anglais exerce désormais sur le danois. On la
savait considérable, mais, en examinant les manifestations de la phraséologie, on
commence à en mesurer la profondeur. Gottlieb présente la situation du danois
comme indicatrice d'une tendance manifestée dans les autres pays  : on passe d'une
situation où l'élite connaît plusieurs langues (en plus de la langue nationale) à
une situation où tous les citoyens ont une pratique de diglossie  :langue natio-
naleplus anglais, ce dernier revêtant le plus de prestige. Selon certaines mesures,
l'impact sur la langue peut paraître limité  :l'auteur estime que seul 1 %des mots
dans un texte écrit danois sont des anglicismes, et 2 %dans les sous-titrages de
film, mais que 67 %des néologismes danois seraient de base anglaise. Une étude
systématique du phénomène révèle toutefois une influence qui s'exerce à tous les
niveaux  :orthographique, phonologique, sémantique, morphologique, phraséo-
logique et pragmatique, mais l'étude se borne ici au niveau phraséologique. Le
sondage sur lequel l'article est basé est effectué en plusieurs étapes. Dans un
premier temps, l'auteur relève dans un corpus danois les équivalents de phraséo-
logismes connus en anglais (in the long run, make ends meet, the fact that, have
sex...), et compare leur fréquence au fil du temps avec les équivalents danois. Les
résultats sont variables, mais en général les constructions inspirées de l'anglais
accroissent leur « part de marché  ». Une recherche aléatoire dans un dictionnaire
danois tiré d'un vaste corpus donne des résultats comparables, mais le taux de
pénétration des formes inspirées de l'anglais est encore plus fort. Gottlieb termine
le chapitre en posant trois questions  : le danois s'alignera-t-il sur les modèles
conceptuels et linguistiques de l'anglais ? ce phénomène est-il constaté aussi dans

216 les autres langues européennes ? les non-anglophones finiront-ils par imposer leur
propre phraséologie à l'anglais ?

Le seul article consacré au français, «  Multi-word loan translations and
semantic borrowings from English in French journalistic discourse  », de Ramôn
Marti Solano, laisse penser que la situation du français concernant les anglicismes
ressemble beaucoup à celle des autres langues étudiées. Toutefois une différence
nous semble capitale et on peut s'étonner qu'elle concerne les ressources linguis-
tiques. Tandis que l'allemand, l'espagnol (voir le chapitre suivant), le norvégien
et le danois, sans parler de l'anglais, disposent désormais de corpus nationaux,
calibrés et équilibrés, le français doit se contenter de Frantext, outil indispen-
sable pour l'étude de la langue littéraire, mais plutôt inadéquat pour la néologie
contemporaine. Marti contourne la difficulté en dépouillant dix années de l'édition
en ligne du Nouvel Observateur, à partir du repérage des expressions et locutions
d'origine anglaises consignées dans le Dictionnaire des expressions et locutions
d'Alain Rey et Sophie Chantreau (2002), complété par une dizaine d'expressions
plus récentes. L'auteur compare leur présence dans le corpus de presse et dans
Frantext, où les attestations sont moins fréquentes, voire absentes pour les éléments
les plus récents, et examine leur présence dans les dictionnaires d'usage. Il en
conclut que ce type d'emprunt indirect est plus répandu que l'on ne pense généra-
lement et qu'il représente un facteur important de l'évolution de la langue.

José Luis Oncins-Martinez souligne l'apport des corpus importants dans la
détection et l'étude des emprunts. En effet, l'espagnol dispose désormais de deux
corpus créés par la Real Academia Espaïïola, qui rendent possibles des recherches
bien plus systématiques que dans le passé. Dans «  Newly-coined Anglicisme in
contemporary Spanish : A corpus-based approach  », il aborde les techniques qui
permettent d'isoler les différents paramètres d'étude  :diachronique, diatopique
(on relève par exemple patata caliente en Espagne et papa caliente en Amérique
Latine), nature des sources (95 %des occurrences de la presse). S'agissant d'angli-
cismes, il est nécessaire de prouver l'antériorité du modèle de langue anglaise,
d'où le recours à COHA (Corpus of Historical American English). Ceci permet de
comparer la présence d'expressions phraséologiques dans le temps, et de constater
par exemple que l'anglais emploie bury/take up the hatchet depuis le xvme siècle,
tandis que (desenterrar) la hacha de guerra apparaît pour la première fois en
espagnol en 1980 et figure 29 fois entre 1990 et 2004. Les corpus permettent égale-
ment de constater l'évolution contrastive d'anglicismes et de leurs concurrents, et
de déterminer les spécialisations sémantiques des deux.

Sabine Fiedler, dans « Der Elefant im Raum : The influence of English on
German phraseology  », problématise l'influence de l'anglais sur la phraséologie
de l'allemand. La définition de celle-ci ne va pas sans difficultés  :selon l'auteure,
les phraséologigmes comportent des lexies complexes comme golden handshake,
une des six catégories qui incluent les comparaisons stéréotypées (eat like a
horse), les proverbes, les formules de politesse, etc., soit un ensemble relativement
hétéroclite. Elle constate que ces unités peuvent figurer soit directement en anglais

217 dans des discours allemands, soit être rendues de différentes manières dans cette
langue. Ce dernier cas peut être plus difficile à détecter. Un exemple intéressant
est fourni par l'expression anglaise in a nutshell  ; or, on trouve la métaphore (sous
forme de in einer Nuss) chez Lessing, mais la forme plus proche de l'anglais
(in einer Nusschale) et la fréquence accrue depuis la publication en allemand du
livre de Stephen Hawkins où elle figure dans le titre, plaident pour l'hypothèse de
l'emprunt. Par ailleurs la variation peut signaler différentes tentatives de traduc-
tion ou d'interprétation, ce qui explique pourquoi ces phraséologismes sont plus
instables en allemand que leur modèle anglais. En étudiant un corpus diachronique,
l'auteure constate que de nombreux phraséologismes commencent par être ratta-
chés à un contexte spécifiquement anglo-saxon (comme glass ceiling, cité dans
plusieurs chapitres) mais finissent par perdre cette spécificité, signe supplémentaire
de leur intégration. Cette constatation vaut non seulement pour les phraséologismes
à connotation civilisationnelle, comme plafond de verre, mais également pour des
formules rhétoriques comme at the end of the day. Indice supplémentaire de l'assi-
milation  : la disponibilité pour la créativité lexicale en allemand. C'est ainsi que
Fiedler relève par exemple bronzerner Handschlag, d'après goldener Handschlag,
ou Obstsalad to go, voire shop to go, sur le modèle coffee to go.

La parémiologie est reconnue comme une branche des études de phraséo-
logie et figure ici comme l'un des types d'influence qu'exerce l'anglais sur le
polonais, mais qui n'avait pas encore fait l'objet d'étude. Agata Rozumko, dans
« English influence on Polish proverbial language  », redresse la situation en partant
de l'opinion de certains linguistes polonais estimant que le polonais ne crée plus
de nouveaux proverbes. Pour Rozumko, cette absence s'explique par l'incorpora-
tion dans la langue de plus en plus de proverbes d'origine anglaise. Elle examine
comment dix proverbes répertoriés dans des ouvrages de référence polonais sont
effectivement employés dans des corpus de polonais contemporain et sur le Web. Il
est sans doute significatif que leur fréquence soit plus élevée que dans les sources
constituées, car ils représentent encore des phénomènes relativement marginaux.
Une des constatations qui tranchent par rapport à la position de ceux qui prétendent
que les emprunts indirects passent généralement inaperçus auprès des locuteurs
est la mention, relevée fréquemment, que le proverbe est effectivement d'origine
anglaise (comme disent ZesAnglais, etc.). Pour l'auteure, la connotation « anglaise »
a une importance culturelle  :elle souligne l'alignement de la société polonaise sur
le modèle anglo-saxon (my home is my castle, there is no such thing as a free lunch,
facts are stubborn things...). L'absence de proverbes proprement polonais qu'elle
signale au début de l'article s'expliquerait donc par ce changement de valeurs.

Selon Gunnar Bergh et SSlve Ohlander, trop peu d'études linguistiques ont
été consacrées à ce qu'ils considèrent comme la langue de spécialité la plus connue
du monde, celle du football, mais ce n'est pas connaître la productivité française en
la matière (notamment Galisson 1978). Pour le français, ils ne prennent en compte
que Bernard (2008), mais il est vrai que c'est surtout la question des emprunts
qui les intéresse. Dans « English direct bans in European football lexis  », ils

218 cherchent à déterminer l'impact de ce vocabulaire, conçu en anglais puis répandu
dans le monde entier, sous la forme des emprunts directs relevés dans les langues
européennes. Ils prennent comme corpus (secondaire) les entrées concernant le
football du dictionnaire des anglicismes de GSrlach (2001) présents dans seize
langues européennes, dont le français'. Sur quelque 90 entrées marquées `football',
ils en retiennent 25 qu'ils considèrent comme fondamentales. À partir de cette liste,
ils repèrent la langue qui fait état du plus grand nombre d'anglicismes directs (le
norvégien) et celle qui en retient le moins (le finnois). Les langues latines (dont
le français) figurent au milieu du tableau, après les langues germaniques (sauf
l'islandais), et au même niveau que les langues slaves. La discussion porte sur
les raisons qui pourraient expliquer ce classement. La proximité linguistique y est
certainement pour quelque chose, ainsi que les contacts directs —par l'immigration
par exemple, sans oublier les effets de la politique linguistique. Ces derniers sont
considérables en allemand ainsi qu'en français, mais peu visibles dans les statis-
tiques de ce qui est sans doute un échantillon trop modeste. Il convient de rappeler,
concernant l'usage du dictionnaire de GSrlach (2001), que les formes concur-
rentes sont clairement indiquées, et qu'il est donc quelque peu abusif de compter
team comme emprunt important en français, alors qu'il est présenté comme moins
employé que équipe. Il est permis de penser qu'une étude fondée sur une véritable
approche onomasiologique (plutôt que les « termes les plus importants  ») et la prise
en compte de la synonymie fournirait des résultats plus justement comparables.

Paola Gaudio, dans « Incorporation degrees of selected economics-related
Anglicisme in Italian  », adopte le point de vue de la traductologie, s'inspirant de
George Steiner (1975), pour rendre compte de la traduction en italien de termes
contenus dans six mois du Journal Officiel de l'Union européenne publié en 2008,
partant de l'hypothèse par ailleurs tout à fait raisonnable que l'anglais représente la
langue de départ et l'italien celle d'arrivée. À l'aide de recherches de mots-clés en
anglais et en italien, l'auteure identifie 540 anglicismes italiens dont elle analyse
les 80 qui relèvent de l'économie, qu'elle divise en trois groupes  :les hapax (qui
paraissent moins de trois fois dans le corpus), les termes «  semi-incorporés  »
et les termes incorporés. Les hapax sont souvent des termes hyperspécifiques,
mais certains semblent représenter plutôt un accident de parcours de la part du
traducteur italien (one-off, par exemple, rendu en italien de manière satisfaisante
73 fois et non traduit une seule fois). La catégorie intermédiaire, la plus importante
numériquement, est constituée par des expressions anglaises qui sont soit accom-
pagnées d'une explication ou d'une traduction, soit employées en codistribution
avec un équivalent italien reconnu. La remarque de l'auteure concernant la pratique
de présenter un anglicisme accompagné —généralement entre parenthèses — de
sa traduction est significative de la situation italienne  :l'anglais représente le
«  more proper term  » (p. 315) et l'italien seulement la glose. La dernière catégorie

1 Il convient de signaler que l'auteur du compte rendu est également celui des entrées
françaises de ce dictionnaire.

219 regroupe les anglicismes qui sont employés soit seuls, soit en codistribution avec
des équivalents vagues (market maker sans équivalent, business angels avec inves-
tatori privati ou investitori informali).

Le domaine économique et commercial fournit également le thème du
dernier chapitre du recueil, celui de Sabrina Fusari, intitulé « Anglicisme in the
discourse of Alitalia's bailout in the Italian press  », qui rend compte de la couverture
médiatique de la recapitalisation du porte-drapeau de l'aviation civile italienne,
assurée par deux grands journaux, soit un total de 569 articles. À l'aide d'un concor-
dancier, elle extrait tous les anglicismes, y compris les « faux  » (bad Company, par
exemple), soit un total de 213 qui apparaissent sous 2 603 occurrences. L'analyse
présentée ici porte sur les plus fréquents, qui se divisent en deux groupes, corres-
pondant aux emprunts de nécessité ou de luxe (l'approche de Winter-Froemel —déjà
mentionnée —n'est cependant pas évoquée ici). La question de la cohérence termi-
nologique apparaît en filigrane, notamment celle de l'organisation des itinéraires des
compagnies d'aviation après la vague de dérèglementation en système de «  hub  »
et «  spoke  » (moyeu et rayon). En l'absence d'une politique de traduction systéma-
tique, les journalistes se voient obligés d'expliquer comme ils peuvent les concepts
isolés de City airport et de hubbing et dehubbing. L'auteure ne problématise pas
cette question de la cohérence de la terminologie secondaire, dont l'absence entrave
la compréhension des articles italiens analysés, mais plutôt celle de la compréhen-
sion des lecteurs non spécialistes. Elle note que les équivalents italiens proposés
pour la terminologie —relevant soit de la finance soit de l'aviation —sont systé-
matiquement moins précis (esternalizzazionepar rapport à outsourcing) ou moins
englobants (les différents équivalents partiels de handling) que les termes anglais,
confirmant ainsi le défi à la fois sémantique et pragmatique qu'ils constituent.

Ce recueil est fort utile, dans la mesure où il présente un éventail relative-
ment ouvert d'études sur les emprunts linguistiques, sous-domaine de la linguis-
tique (appliquée ?) autrefois bien représenté en France mais aujourd'hui plutôt
délaissé. Les causes sont certainement multiples  :malgré une spécialisation
lexicale plus marquée en France qu'ailleurs, les études sur la néologie ne sont pas
souvent valorisées (voir Sablayrolles 2000  : 69-70) et les linguistes qui s'inté-
ressent à la néologie du point de vue de la morphologie ne s'occupent que des
matrices internes. Pour un angliciste, comme pour un francisant, travailler sur les
anglicismes peut être considéré comme hors champ. On note dans la publication
en question que la plupart des chercheurs représentés sont des anglicistes, ce qui
laisse penser que l'interdit n'a rien d'universel.



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John HUMBLEY

Université Paris Diderot —Paris 7

LDI (UMR 7187)

johnhumbley@aol.com


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