Aller au contenu

ln memoriam
Jean-Marie Zemb, grammairien-philosophe

Afficher toutes les informations ⮟

  • ISBN: 978-2-8124-0490-0
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4342-8.p.0219
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
219



IN MEMORIAM

JEAN-MARIE ZEMB, GRAMMAIRIEN-PHILOSOPHE



Comme les vitres d'un compartiment de
train à la nuit tombante, le langage est à la
fois opaque et transparent. Le grammairien
voudrait profiter de la transparence pour
décrire l'opacité et ce faisant la dissiper.

(J.-M. ZEMB, Vergleichende Grammatik, I
«  En guise de préface  »)


Jean-Marie Zemb, philosophe, linguiste, germaniste, logicien, est décédé
le 15 février 2007 à Lorient, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Il nous laisse une
pensée essentielle, originale, qui s'est inscrite dès l'origine loin des modes, à
l'écart des contraintes institutionnelles comme du linguistiquement et du
philosophiquement correct. Sa personnalité était à l'égal de ses analyses
théoriques  : surprenante, attachante, sans cesse en activité. Aussi aurait-il pu
faire sienne cette réplique d'un personnage de Térence  : « Rien de ce qui est
humain ne m'est étranger  », tant sa curiosité ne cessait de l'inciter à tenter de
déchiffrer l'intelligible et à construire des ponts, non seulement entre les
différents domaines du savoir mais également entre le réel et l'abstraction.

Ce penseur exceptionnel, on l'aura vite compris, ne se prête pas à
l'exercice bio-bibliographique réduit à quelques pages. Aussi avons-nous tenu à
ne privilégier que quelques aspects de son parcours, parce qu'ils disent la
diversité et aussi parce qu'ils éclairent, pour certains d'entre eux, des moments
encore peu connus.

Je tiens à remercier François Muller pour la relecture généreuse qu'il a accepté de faire
de cet article.

Cah. Lexicol. 90, 2007-1, p. 215-223

220
Né le 14 juillet 1928 à Erstein en Alsace, Jean-Marie Zemb fait ses études
secondaires à Strasbourg et les achève après l'armistice avec l'obtention du
baccalauréat série C (latin et sciences). Du fait de l'Occupation, il a connu, « par
la force des choses  », les deux systèmes d'enseignement, le français et
l'allemand. Son parcours d'étudiant, puis d'enseignant et de chercheur
parfaitement bilingue, se fera sous ce double sceau.

De 1946 à 1953, il fait des études de philosophie en France et en
Allemagne au terme desquelles il obtient une licence et un diplôme d'études
supérieures de philosophie à la Sorbonne, une licence de philosophie scolastique
chez les Dominicains du Saulchoir, ainsi qu'un Doctor philosophiae à
l'Université de Fribourg-en-Brisgau. Il se réfère très vite à la « grande
tradition  », « invoquant le patronage des Anciens  » (J.-M. ZEMB, 1984 : 5),
Platon et Aristote. Cette référence, il la doit à ses premiers « maîtres  »auxquels
il sut rendre hommage

«  [...] ces gammes que certains de mes professeurs m'imposaient et qui
consistaient à recopier à la main tel passage d'Aristote avant d'en aborder ces
commentaires dans lesquels un Averroès et un Thomas d'Aquin refaisaient le
chemin qui continuaient de les guider là où ils allaient. Les mêmes professeurs
me donnèrent aussi, par leur exemple, le goût, réputé plébéien, des dictionnaires
et celui, réputé aristocratique, des notes de bas de page.  » ~

C'est à l'Université de Hambourg que J.-M. Zemb entreprend la seconde
phase de sa triple formation universitaire. Tout en étant chargé d'enseignement
en philosophie dans les Départements de Romanistique et de Philosophie, il
entreprend en 1954 des études de germanistique et de grammaire comparée. En
1960, il est reçu à l'agrégation d'allemand. C'est durant cette période qu'il
rédige son premier ouvrage, en allemand, Aristoteles, publié par Rowohlt en
1961. L'ouvrage ne cessa de connaître un grand succès dans le monde
germanophone, comme en témoigne la dix-septième édition parue en 20062.

Suit le troisième et dernier moment de sa formation universitaire, celui
des études de linguistique qu'il conduit tout en assurant ses tâches d'enseignant
dans deux lycées parisiens, d'abord au lycée Carnot (1961-1962), puis au lycée
Paul Valéry (1962-1966). Dès 1964, il s'engage dans une nouvelle expérience
qui ne cessera de nourrir sa réflexion sur les liens entre langage et pensée  : il
occupe pendant deux ans un poste de vacataire dans le service de diagnostic et
traitement des aphasies dirigé par le professeur François Lhermitte à l'hôpital de
la Pitié-Salpêtrière.

Une thèse principale, présentée en 1968 sous la direction de Jean
Fourquet, qui, en 1955, avait été élu à la Sorbonne à la chaire de « Philologie
des langues germaniques  », lui confère le titre de Docteur ès Lettres. Cette thèse,
intitulée Les Structures logiques de la proposition allemande  : Contribution à
l'étude des rapports entre la langue et la pensée, sera publiée sous ce titre la

1 « Lire c'est relire  », La bibliothèque imaginaire du Collège de France, Le Monde
éditions, coll. «  La mémoire du temps  » (1990 :185).

2 Aristoteles a également été traduit en japonais (1967), en grec (1978) et en coréen

(2004).

221 même année (J.-M. ZEMB, 1968). Elle porte sur la place du « lien  » (plus tard,
dans le second volume de la Vergleichende Grammatik, le «  phème  », terme
emprunté à Charles S. Peirce) situé à l'articulation du thème et du rhème.

Jean-Marie Zemb commence sa carrière universitaire en 1966. Chargé
d'une Maîtrise de conférences de « Linguistique appliquée  » à la Faculté des
Lettres et Sciences humaines à Besançon, il obtient en 1968 un poste de
professeur en linguistique allemande à la toute jeune Université de Paris-VIII,
où il ne restera qu'un an, puis il est nommé à l'Université de Paris-III, qu'il
quittera en 1976 pour l'Université de Paris-X où il restera jusqu'en 1985. Il est
également invité aux États-Unis, comme professeur de grammaire allemande à
l'Université d'été de Middlebury (Vermont) en 1980, 1981 et 1983, puis occupe
un poste de Visiting professor à l'Université de Provo (Utah).

Après la publication en 1972 d'un ouvrage didactique consacré à
l'analyse de la proposition en français, Métagrammaire  : La proposition, c'est
en 1978 que paraît le premier volume de l'oeuvre centrale de J.-M. Zemb
Vergleichende Grammatik Franz~sisch-Deutsch, intitulé  :Comparaison de deux
systèmes. Le second volume suivra en 1984  : L'Économie de la langue et le Jeu
de la parole. Cette véritable somme associe à un projet ambitieux, celle d'une
grammaire comparée du français et de l'allemand, une approche très originale.
L'ouvrage met face à face la grammaire allemande en français sur les pages de
droite et la grammaire française en allemand sur les pages de gauche, « aucune
des deux parties ne [pouvant] se prévaloir de la primauté de l'original  », se
complétant, s'éclairant mutuellement, mais ne se contredisant jamais
(J.-M. ZEMB, 1978 :133)

c Dans la mesure où le parallélisme des données permettait une certaine symétrie
de leur traitement, nous avons conçu des chapitres bilingues selon la recette
idéale que voici  :qui ne lit que les demi-chapitres comprend moins que la moitié,
et qui lit le tout comprend plus que le double des deux moitiés  !  »

(J.-M. ZEMB (1978)  : «  Le problème des problèmes  » in « Introduction  »).

Ces deux volumes, suivis de nombre d'articles fondamentaux partant tous
de l'analyse propositionnelle, s'écarteront ouvertement de l'analyse
traditionnelle. Refusant toujours d'emprunter les voies toutes tracées et d'avoir
recours à la langue de bois, Jean-Marie Zemb aimait pratiquer le
questionnement, reprenant celui de Socrate, ou, si l'on préfère, « l'étonnement
philosophique  » de Jeanne Herscha, représenté par Socrate, Aristote, Descartes,
Spinoza, Leibniz, Kant, Hegel, Jaspers, pour ne citer que ceux que convoquait
plus volontiers la pensée de J.-M. Zemb. Sa méthode s'appuyait sur la remise en
question de l'analyse elle-même, en l'occurrence l'«  alamodisme  » des
grammairiens allemands

3 In « Mode d'emploi  » in « Table de matières  ».

4 Sa traduction, en 1953, de La foi philosophique de Jaspers avait retenu l'attention de
J.-M. Zemb (documents inédits).

222
«  La comparaison de l'allemand avec le français s'imposait à qui voulait
comprendre le fonctionnement de l'allemand parce que la grammaire allemande
avait été élaborée selon les normes de la grammaire scolaire française, et surtout
en Allemagne même.  »5

La qualité et l'originalité de ses travaux le font élire en 1986 au Collège
de France à une chaire de « Grammaire et pensée allemandes  ». Il y enseigna
jusqu'en 1998, mais y poursuivit bien au-delà ses activités de chercheur. Il y
ajouta, dès 1999, une participation active aux travaux de l'Académie des
Sciences morales et politiques où il avait été élu le 11 janvier 1999 dans la
section de « Philosophie  » au fauteuil du Révérend Père Bruckberger sur lequel
il lut, dans la séance du 2 mai 2000 de cette académie, une brillante notice
(J.-M. ZEMB, 2000)6. Il y donna trois conférences  : La racine langagière du
génie français (2001), La morale est-elle durable  ? (2002) et Peut-on faire
confiance à la tradition grammaticale de l'analyse dite logique et
grammaticale  ? (2005).

Ses travaux et recherches «  se situent à un carrefour complexe  : non
seulement le français et l'allemand, mais encore la grammaire et la logique, la
didactique et le traitement automatique, la communication et l'esthétique, la
contrainte des mentalités et la liberté de la conception intellectuelle, le langage
et la pensée.  »8

Cette personnalité brillante, enthousiaste et chaleureuse à laquelle aucun
domaine de la connaissance ne semblait devoir échapper, marqua un intérêt
constant pour la lexicologie et la lexicographie. Son passage à Besançon où il
débuta sa carrière dans l'enseignement supérieur en obtenant, en 1966, la charge
d'une maîtrise de conférences en « linguistique appliquée  », lui permit de
rencontrer Bernard Quemada qui, avait, depuis 1957, introduit dans la recherche la
mécanisation des recherches lexicologiques, dans son laboratoire équipé de
machines à cartes perforées. L'enthousiasme pour ces nouvelles technologies dont
il ne se départira jamais, associé à une profonde amitié intellectuelle, ponctuera
leur vie de rencontres régulières, dont je voudrais donner ici quelques références.

Ce fut, par exemple, sa participation au comité de patronage de deux
revues dont B. Quemada fut le président-fondateur  :les Cahiers de lexicologie,
depuis 1988, et la revue éla (études de linguistique appliquée, revue de
didactologie des langues-cultures et de lexiculturologie), dirigée par Robert
Galisson. Ou encore l'organisation par J.-M. Zemb au Collège de France en juin
1995 d'une journée internationale sur la lexicologie bilingue, y compris et même
surtout la lexicologie informatisée, et à laquelle prirent part notamment Bernard
Quemada, Gaston Gross, Franz Guenthner, Franz Josef Hausmann... Citons

5 Titres et Travaux de J.-M. Zemb 1984.

6 La Notice sur la vie et les travaux du Père Raymond Bruckberger est également
disponible sur le site de l'ASMP  : http://www.asmp.fr/.

7 Ces conférences sont disponibles sur le site de l'ASMP  : http://www.asmp.fr/. Les
deux premières ont également été publiées aux PUF en 2001 et 2003 (voir infra
«  Repères bibliographiques  »).

8 Document inédit daté du 12 novembre 1982.

223 encore la date du 22 mars 2000, où fut confié àJean-Marie Zemb le discours
inaugural de la 7ème Journée des dictionnaires, colloque international organisé
depuis 1994 par Jean Pruvost à l'université de Cergy-Pontoise, au coeur de la
Semaine de la francophonie. Cette année-là, la thématique de ce rassemblement
de lexicologues, lexicographes et métalexicographes rejoignait un des domaines
qui avait depuis longtemps retenu la réflexion de J.-M. Zemb  : « Des
dictionnaires papier aux dictionnaires électroniques  ». C'est également auprès de
Bernard Quemada, président du jury du Prix Logos, que J.-M. Zemb prend part,
en tant que membre permanent, aux côtés de Henri Adamczewski, Bernard
Pottier, Henriette Walter, et Jacqueline Schlissinger, à la valorisation des
ouvrages publiés en Europe dans le domaine de la linguistique générale et
appliquée. Créé en 1998 par l'Association Européenne des Linguistes et des
Professeurs de Langues, fondée et présidée par Jean-Pierre Attal, ce prix fut
attribué quatre années (de 1998 à 2001), avec le soutien de la Délégation
générale à la langue française.

Le parcours du penseur ne se déroule jamais très loin des domaines dits
« appliqués  », qu'il s'agisse d'enseignement, d'observations de cas d'aphasie ou
d'expérience de traduction. « Aguerri par une abondante pratique de la
traduction  » (J.-M. ZEMB, sous presse), il pratique autant le thème que la
version, traduisant le Rimbaud d'Yves Bonnefoy en allemand ou des ouvrages
de philosophie allemands en français. Cette caractéristique de sa personnalité se
conjugue avec une grande diversité d'intérêt. Nous le trouvons de la même
manière auditeur de l'IHEDN (Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale)
durant l'année 1970-1971, nommé en novembre 1996 pour quatre ans à la
Commission Générale de Terminologie et de Néologie, sous la présidence de
Gabriel de Broglie, membre de l'Institut (c'est à ce titre qu'il participera à
l'élaboration du Rapport sur la féminisation des noms de métier, fonction, grade
ou titre, publié en octobre 1998). C'est à cette même période qu'il prend plus
ouvertement position dans la discussion sur la réforme de l'orthographe
allemande, qui constituera désormais une de ses préoccupations principales,
d'abord dans des articles publiés essentiellement en Allemagne, puis, en 1997,
dans un ouvrage intitulé  : Für eine sinnige Rechtschreibung  : Eine Aufforderung
zur Besinnung ohne Gesichtsverlust.

La curiosité qu'il nourrit très tôt pour les technologies « nouvelles » le
conduit tout naturellement, dès 1970, à réaliser une série de trente-neuf films de
vingt-neuf minutes, Les gammas, émission de télévision didactique projetée en
Allemagne, aux Pays-Bas et au Japon. Cette expérience sera renouvelée
quelques années plus tard. Il fut en effet l'un des premiers à inaugurer la série de
films « Les rencontres du Collège de France  », fruit d'une collaboration entre
cette institution et Vidéoscop, centre de production vidéo et multimédia de
l'Université Nancy 2 créé en 1978  : en 1994 Thème, Phème, Rhème et, un an
plus tard, Thema, Phema, Rhema. Dans un cadre de vie et de travail qui lui était
cher, les environs du lac de Mondsee, en Autriche, il nous éclaire sur les
éléments et les mécanismes de la phrase et sur les liens entre la pensée et le
langage, en recourant à des exemples concrets. C'est toujours dans le souci
d'allier théorie et pratique qu'il souhaita réaliser, en 1999, une production

224 audiovisuelle sur les structures et les tournures attributives (J : M. ZEMB, 1999)
en « bilingue  » sous forme de deux cassettes, à la manière de sa grammaire
comparée (voir supra). Pour avoir assisté à la préparation et au tournage de ces
films, je peux aujourd'hui témoigner de l'enthousiasme et de la compréhension
saisissante de Jean-Marie Zemb devant toutes les nouvelles technologies. Rien, à
aucun moment, ne fut jamais figé  : le scénario devait donc s'adapter à la pensée
en train de se dire avec la plus totale spontanéité, ce qui excluait la pratique
habituelle et confortable de la coupure partielle, chaque reprise étant toujours
différente dans sa forme et sa richesse. C'est d'ailleurs à ce rythme que le
professeur Zemb fit son cours, suivi du séminaire, au Collège de France, tous les
mardis de 14h 15 à 16h 30, devant un auditoire fidèle d'une quarantaine de
personnes, selon une méthode expérimentée depuis ses premières années
d'enseignement  : le cours ou l'exposé devait être toujours une réflexion en
mouvement. La parole spontanée —seules quelques notes écrites constituaient la
trame de ses propos —, le conduisait à imbriquer des parenthèses les unes dans
les autres sans qu'il oubliât d'en fermer une seule. Il faisait ainsi siennes les
qualités qui lui permettaient de définir le style, lequel, aimait-il à rappeler,
devait « couler et tenir  ».

Son intérêt pour la logique et pour la formalisation propice aux
applications automatiques (TAO et EAO), déjà exprimé notamment dans le tome
2 de la vergleichende Grammatik, où il confie à Jean Janitza le chapitre intitulé
« L'enseignement médiat des langues étrangères  », l'a également conduit à
participer à la relance de la traduction automatique en Europe en fondant, en
1974, le Groupe Leibniz, précurseur du projet Eurotra, notamment avec Bernard
Vauquois9, directeur du GETA (Groupe d'études pour la Traduction
Automatique, Grenoble). Son intérêt pour le traitement automatique des langues
et la linguistique quantitative le conduira toujours à apporter son soutien aux

laboratoires qui consacreront leurs recherches à ces domaines. Plus tard, en

2001, il accepte de devenir membre du Conseil scientifique du Centre de hautes
études internationales d'Informatique Documentaire (C.I.D.), société savante
créée en 1979. Il y prit activement part, d'abord lors d'un colloque organisé au
Sénat en juin 2002 sur L'Accès à l'Information dans une démarche
pédagogique  : du e-learning à la Formation ouverte et à distance, invité à
présenter une communication qu'il avait intitulée « De la simplicité du principe
à la variété de l'application  »10. Il témoignait de ses différentes expériences que
nous venons d'évoquer, y ajoutait celle d'un CD-ROM sur la grammaire
allemande, déjà très avancé mais qui, malheureusement, n'a pas été achevé.

Le symbole du pont, à l'image du « pont de Kehl et [du] pont de
Strasbourg  »~I, ou encore de celui qui relie les deux parties du Schloss Ort sur le

9 Jusqu'à sa disparition prématurée le 30 septembre1985.

10 Le texte de cette communication a été publié dans le numéro 85-86, juin-septembre-
décembre 2002 de L'Informatique documentaire, sous le titre  : « Un demi-siècle de
leçons théoriques tirées d'expériences pratiques  ».

11 « Examen de conscience 7 Le pont de Kehl et le pont de Strasbourg  »,
Ethnopsychologie, 2-3, 1973.

225 Traunsee en Autriche (que l'on voit longuement dans le film Thème, Phème,
Rhème), fut présent tout au long de sa vie. Pont linguistique entre le thème et le
rhème (le phème), mais aussi pont entre les langues et les cultures, notamment
allemandes et françaises. Pont entre les langues, comme le remarque, pour
l'allemand et le français, le philologue Hugo Moser, cofondateur et premier
président de l'Institut für Deutsche Sprache (1DS), à Mannheim, qui écrivait,
dans sa «  Geleitwort  » au premier volume de la Grammaire comparée

« Puisse ce livre faciliter l'étude du français en Allemagne et celle de l'allemand en
France. Que s'ajoute à son utilité instrumentale une fonction aussi indispensable,
mais plus rare  :celle du pont, ou encore du trait d'union, car de la stabilisation de la
compréhension et de l'amitié franco-allemande dépend grandement le devenir
d'une nouvelle Europe. » (H. MOSER  : «  Geleitwort » in J.-M. ZEM$ (1978))

Et, plus largement, pont entre des disciplines que l'on s'obstine souvent à
séparer1z. « Observer, observer, observer ; réfléchir, réfléchir, réfléchir  », sans
jamais exclure le moindre domaine, aussi quotidien fût-il.

Européen convaincu, il avait soutenu, au Collège de France, la demande
de création d'une chaire européenne dont le titulaire devait changer chaque
année. Le projet aboutit. Ce fut Jean-Marie Zemb qui en proposa le premier
titulaire  :Harald Weinrich fut nommé pour l'année 1989-1990, et choisit comme
thème  : «  La mémoire linguistique de l'Europe  »  ; il sera ensuite élu sur une
chaire de Langues et littératures romanes (1992-1998). Ce sont encore le
neurophysiologiste Hans-Wilhelm Mailler-Gârtner, l'historien Norbert Ohler, le
géophysicien Westbroek et Theodor Berchem, Président de l'Office Allemand
d'échanges Universitaires (DAAD) dont il proposera avec succès les candidatures
à cette chaire. La diversité des disciplines avec lesquelles il nourrissait ses
réflexions le conduisit inévitablement à s'intéresser, dès 1992, date de sa
création, à la chaire internationale, pour laquelle il proposa le linguiste lgor
Mel'Luk, ou, dans le cadre des séries de « leçons  », Hans-Martin Gauger pour la
philologie romane, le sociologue Alexander Deichsel, le linguiste John Ole
Askedal, ou encore Alan K. Melby, spécialiste de la traduction (automatique)13.

Ayant choisi depuis 2005 de vivre à Lorient, il y poursuivit ses travaux sans
relâche, malgré la maladie. Invité en mai 2006 par Martine Dahnas, Professeur à
Paris IV-Sorbonne («  Linguistique allemande  »), à faire une conférence dans le
cadre de son séminaire « Sens et signification  », il parla de « L'auxiliaire  ». À la
fin de cette même année, en décembre, il participa au colloque organisé par
Françoise Daviet-Taylor, Professeur à l'Université d'Angers, La personne, le
verbe, la voix  : Du partage des fonctions dans les structures impersonnelles et
leur sémantisme. Sa communication y traita de l'«  Approche philosophique du
découplage du sujet et du thème  ». Quelques jours avant sa disparition, il relisait

12 De ce pont entre les disciplines témoignera Autour de Jean-Marie Zemb,
C. JACQUET-PFAU, C. LECOINTRE et F. DAVIET-TAYLOR (dir.), à paraître aux
éditions Lambert-Lucas.

13 Les Cahiers de lexicologie (vol. 58, ri 1, 1991, pp. 5-43) ont publié une synthèse de
ces leçons par leur auteur sous le titre  : « Des causes et des effets de l'asymétrie
partielle des réseaux sémantiques liés aux langues naturelles  ».

226
encore et annotait le jeu d'épreuves de son dernier ouvrage, Non et non ou non  ?
Entretiens entre un philosophe, un grammairien et un logicien. Ces entretiens,
autour de la négation, construits sur le principe du dialogue platonicien qu'il avait
déjà utilisé dans Kognitive Kléirungen («  Eclaircissements cognitifs  ») où il faisait
dialoguer l'article, la littérature, Hegel, Schopenhauer, la grammaire, Abélard, la
copule, le thème, le rhème, Rivarol, la virgule, le calcul... apparaissent, dans une
grande sobriété, comme l'accomplissement de son parcours de penseur.

Christine JACQUET-PFAU*
Collège de France et LDI-CNRS



REPERES BIBLIOGRAPHIQUES14

Principaux ouvrages et articles de Jean-Marie Zemb cités dans l'article

— (1961)  : Aristoteles, mit Selbstzeugnissen und Bilddokumenten, Hamburg, Rowohlt,
176 p., «  Rowohlts Taschenbuch ; 63  » (17e éd. : 2006).

— (1968)  :Les Structures logiques de la proposition allemande. Contribution à l'étude
des rapports entre la langue et la pensée, Paris, O.C.D.L., 350 p.

— (1972)  : Métagrammaire, Tome I : La proposition, Paris, O.C.D.L., 162 p.
Vergleichende Grammatrk Franzdsisch-Deutsch

(1978)  : Teil I. Comparaison de deux systèmes, Mannheim-Wien-Zürich,
Bibliographisches Institut, 897 p.

— (1984)  : Teil II. L'Économie de la langue et le Jeu de la parole, Mannheim-
Wien-Zürich, Bibliographisches Institut, 975 p.

—(1994)  : Kognitive Kl~irungen : Gesprâche über den deutschen Satz, Hamburg-
Harvestehude, Rolf Fechner Verlag, 133 p.

— (1997)  : Für eine sinnige Rechtschreibung  : Eine Aufforderung zur Besinnung ohne
Gesichtsverlust, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 154 p.

— (2000)  :Notice sur la vie et les travaux du Père Raymond Bruckberger (1907-1998),
Paris, Publications de l'Institut de France, 18 p.

— (2001)  : «  La racine langagière du génie français  », in L'État de la France 3, Revue des
Sciences morales et politiques, 3, pp. 19-53.

— (2003)  : «  La morale  », in Marcel BOITEUX, L'homme et sa planète  : Les problèmes du
développement durable, Paris, PiJF, « Cahiers de l'Académie des sciences
morales et politiques  ».

— (sous presse)  :Non et non ou non  ?  :Entretiens entre un philosophe, un grammairien
et un logicien, Limoges, Lambert-Lucas, 300 p.

14 La bibliographie chronologique de l'ceuvre de Jean-Marie Zemb sera publiée par
C. JACQUET-PFAU dans C. JACQUET-PFAU, C. LECOINTRE et F. DAVIET-
TAYLOR, (sous presse).

* Nommée Maître de conférences au Collège de France en 1991 sur un poste attribuée
à la chaire de Grammaire et pensée allemandes, C. Jacquet-Pfau a été la
collaboratrice de J.-M. Zemb

227 Documents audiovisuels

—(1994) : Thème, Phème, Rhème [cassette audiovisuelle de 52 mn], Vidéoscop -
Université Nancy, Collège de France et France 3, série « Les rencontres du
Collège de France  ».

—(1995)  : 7laema, Phema, Rhema [cassette audiovisuelle de 52 mn], Vidéoscop -
Université Nancy, Collège de France et France 3, série « Les rencontres du
Collège de France  ».

— (1999)  : Le billard des attributs  :formes, fonctions, conditions d'emploi, Paris, Collège
de France.

— (1999)  : Generisches und Spez~sches zum Objektsprlidikativ : Unmittelbare und
vermittelte Prddikation, Paris, Collège de France.

Ouvrages autour de Jean-Marie ZEMB

FAUCHER Eugène, HARTWEG Frédéric et JANITZA Jean (Textes réunis par) (1989)
Sens et Être  :mélanges en l'honneur de Jean-Marie ZEMB, Presses Universitaires
de Nancy, 268 p.

JACQUET-PFAU Christine, LECOINTRE Claire et DAVIET-TAYLOR Françoise (sous
presse)  :Autour de Jean-Marie Zemb  : Mémoire, langue et pensée, Limoges,
Lambert-Lucas.