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Avant-propos
Archéologie(s) de la traduction

  • Type de publication: Article de collectif
  • Collectif: Archéologie(s) de la traduction
  • Auteur: Henrot Sostero (Geneviève)
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  • Résumé: La genèse de la traduction donne lieu à de nombreux questionnements, hérités de différentes disciplines, et à plusieurs propositions de méthodes. Par ailleurs, elle interpelle différentes strates chronologiques de la création première (l’original) et de la création seconde (la traduction). Les disciplines interpellées par la génétique de la traduction dessinent le cadre méthodologique dans lequel se meuvent les réflexions ici rassemblées et mises en perspective.
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  • Pages: 7 à 13
  • Année d’édition: 2020
  • Collection: Translatio, n° 3
  • Série: Problématiques de traduction, n° 2

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  • ISBN: 978-2-406-09535-4
  • ISSN: 2648-6768
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09537-8.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 04/03/2020
  • Langue: Français
  • Mots-clés: Génétique des textes, linguistique textuelle, psycholinguistique, neurolinguistique, traductologie

  • Article de collectif: 1/21 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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avant-propos

Archéologie(s) de la traduction

Cest lexécution du poème qui est le poème.

Paul Valéry

Sil est vrai que traduire, cest recréer dans une autre langue un message déjà énoncé, le laboratoire mental dune traduction offre son creuset simultanément aux alchimies complexes de la création langagière et aux opérations multidimensionnelles du bilinguisme.

Partant, non content de relever dune discipline spécifique (la traductologie), au même titre que le texte premier, ce laboratoire inspire les questions dau moins trois autres champs disciplinaires complémentaires : la psychologie, la linguistique et la critique génétique1. La première, la psychologie, cherche à élaborer en modèles des processus mentaux (et comportementaux) invisibles, qui permettent de décrire et dexpliquer les savoir-faire, les stratégies, les comportements dadaptation. La seconde, la linguistique, essaie de construire des modèles de fonctionnement du système linguistique en observant les traces verbales conservées, entre autres, dans lécrit en travail. La troisième, la critique génétique, apporte ses propres outils, concepts et méthodes tributaires de ces traces visibles, et sattache à les inventorier, à les classer, à les ordonner chronologiquement, à les analyser et à les interpréter.

Comme le remarquent Fenoglio et Chanquoy (2007, p. 5), « lécriture en production est un processus cognitif et psychique extrêmement 8complexe. Il est loin dêtre linéaire et homogène. Psychique parce quil fait appel à une structuration intellectuelle à la fois universelle (structuration cognitive) et singulière : dans cette opération interviennent de très nombreuses composantes qui font appel à la mémoire, à la structuration singulière du rédacteur, à la gestuelle. Cognitif parce que toute opération décriture est tributaire de conditions neurophysiologiques, mémorielles, psychologiques etc. »

Nul étonnement, donc, à considérer lextrême complexité présidant à lélaboration dun texte, et constitutive de son « ordre génétique », à savoir cet « ordonnancement chronologique des traces des différents états décriture depuis le “premier jet” jusquau texte final » (ibid.) Doù lambition dune « archéologie » de lécriture, concept transféré ici à la traduction en travail. Dautres ouvrages sur le même sujet ont pu mettre laccent sur larchive, sur le manuscrit, sur le corpus. Larchive désigne le document saisi du point de vue de son statut historique, document auquel est reconnue et confiée une valeur testimoniale vouée à la pérennité grâce aux soins de la conservation. Le manuscrit de genèse relève de larchive, dans sa dimension patrimoniale2, de la codicologie, dans sa dimension matérielle, et de la génétique, en tant qu« immense somme factuelle » (Marty, 1998, p. 99). Le corpus désigne lensemble des documents rassemblés et triés en vue dune recherche orientée par un point de vue et un objectif bien précis. Or, plutôt que le support en lui-même, et le champ matériel quil déploie, cest sa gestion spatiale et les traces quil enchevêtre qui intéressent la vision dynamique de lécrit en train de se faire : « archéologie », pointant la science (« logie ») plus que lobjet, allie à la fouille attentive détats anciens (« archéo ») lintention de compréhension.

Cette épistémè, qui fédère bien des domaines contemporains de recherche, allie la science des faits et des procédés (perception objective et description des traces) à lherméneutique (interprétation du sens) et à la phénoménologie (perception subjective et phénomènes de conscience). 9Rien ninterdit quelle prenne pour objet non seulement la création originale quest lécriture autographe, mais aussi cette création seconde quest la traduction. Tel est le pari que relèvent quelques ouvrages apparus ces vingt dernières années de part et dautre de lAtlantique.

Cest autour de Valéry, lui-même précurseur reconnu de la critique génétique (Robinson-Valéry, 1994), que se sont formulées les premières hypothèses dune génétique de la traduction (Bourjea, 1995), dans le creuset du Centre détudes valéryennes (université de Montpellier) et du Collège international des traducteurs littéraires (Arles) : aux côtés de Valéry, apparaissaient des profils décrivains-traducteurs, tels quAndré Du Bouchet, Jorge Guillén, qui seront suivis dautres « classiques » de la genèse en traduction : Jaccottet, Bonnefoy…

Trois lustres plus tard, dans la mouvance de quelques articles pionniers (Grando, 2001), en particulier en termes de techniques dobservation du traducteur au travail (Hartmann, 2000), la revue de critique génétique de São Paolo du Brésil, Manuscrítica, consacre à la traduction un numéro spécial (Gama & Amigo Pino, no 20, 2011), cependant que naissent des pratiques éditoriales (Romanelli, Soares, & Souza 2013) et que sorganisent deux congrès : « I Simpósio Internacional de Crítica Genética, Tradução Intersemiótica e Audiovisual » (Nuproc, 2011) et « II Simpósio Internacional de Crítica Genética e Tradução » (Universidade Federal de Santa Caterina, 2014).

Cet intérêt naissant pour la genèse de la traduction dœuvres dart (littéraires ou audio-visuelles) ne manque pas de sattacher à lombilic de collaboration qui existe de tous temps entre la génétique brésilienne et lInstitut des Textes et des Manuscrits modernes de Paris (ITEM). LENS répond en écho, avec « La traduction et la question du choix » (Paris, ENS, 2014 ; actes édités par Montini, 2015) ; puis avec Viviana Agostini Ouafi et léquipe de recherche ERLIS (université de Caen Normandie), avec « Les grands traducteurs dans les archives de lIMEC » (Caen, 2015). Parallèlement, chacun des deux pôles génétiques français produit un numéro de revue : « Traduire » (Fabienne Durand-Bogaert, Genesis, no 38, 2014) et « Poétiques des archives. Genèse des traductions et communautés de pratique », no 18 de la revue Transalpina (Agostini-Ouafi & Lavieri, 2015). En outre, est en préparation un numéro thématique de la revue Palimpseste, intitulé « Dans larchive des traducteurs » et coordonné par Patrick Hersant.

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Darticles pionniers en colloques exploratoires, de numéros de revue et volumes collectifs (Dillen, Macé & Van Hulle, 2012) en monographies (Paret-Passos, 2011 ; Romanelli, 2013 ; Sardin, 2002 ; Van Hulle & Weller, 2014), la recherche universitaire sattaque enfin à la relation extrêmement complexe entre traduction et création : en termes de collaboration auteur-traducteur (Anokhina, 2015 ; Hersant, 2016 et, ici même, Elefante), dauto-traduction de la part décrivains (Hokenson & Munson, 2007 ; Anockhina, 2015), ou de traductions accomplies par des poètes (Lombez, 2003 ; Henrot Sostero [éd.], 2017 et ici même Pollicino). Mais suscitent aussi toujours plus dintérêt la marge et la mesure de la créativité de linstance traduisante elle-même, quelle soit auscultée par introspection individuelle (Durand-Guiziou), déchiffrage de notes de travail (Arber, Agostini Ouafi), ou aujourdhui par le truchement de techniques informatiques telles que le tracé de lœil sur lécran, la chronométrie des tracés décriture (Alamargot et al., 2001, 2011 et ici même Stratford & Rivet), ou encore moyennant larchivage en mémoire électronique des opérations décriture et des révisions successives. Ce regard analytique jeté sur la genèse de la traduction à partir de la genèse des textes littéraires gagnera en effet beaucoup à sallier les techniques et procédures des études traductologiques à vocation cognitive, psycholinguistique et pédagogique, auxquelles a ouvert la voie létude de la traduction professionnelle effectuée avec le support des technologies de la traduction (Scott, 2006 ; Munday, 2013). Ce quentrevoient certaines des contributions au numéro thématique 14 de la revue Linguistica Antverpiensia (Cordingley & Montini, 2015), et ici même Stratford & Rivet, gagnerait à sétendre en pratique, par le ralliement à la cause traductologique des artisans contemporains du traduire : afin denrichir et de multiplier les corpus de données fournis par ces procédures, cest auprès des traducteurs daujourdhui et de demain quil faudra promouvoir cet enjeu de taille, partagé avec sciences cognitives, la psycholinguistique et la pédagogie de la traduction.

Suite à ces incursions exploratoires dans une nouvelle avancée de la traductologie, les chapitres ici rassemblés3 défrichent un peu plus 11avant ces terres émergentes : dans le temps, par un départ médiéval, dans lespace intercontinental des langues (du brésilien à larabe), dans les disciplines, alliant les savoirs et savoir-faire de la philologie, de la génétique et de linformatique.

Une genèse de la traduction sattachera, cest évident, aux brouillons où sélabore la traduction, pour détecter les traces qui permettront de supputer les opérations de lesprit sollicitées par lentreprise, les tactiques et stratégies mises en œuvre, les projets incarnés et portés à lexistence. Ainsi procède Solange Arber sur les brouillons dElmar Tophoven traduisant Djinn de Robbe-Grillet : dans un souci traductologique et didactique exemplaire, ce traducteur formulait systématiquement ses réflexions en lisière de ses traductions, fournissant au généticien un matériau dune transparence et dune éloquence exceptionnelles.

La génétique élargira son enquête à tout autre document susceptible de témoigner de ces opérations de traduction, directement ou indirectement données à connaitre par des journaux de bords, correspondances, préfaces, notes, articles ou monographies, entretiens avec lauteur : Chiara Elefante simprègne des différents documents de poétique personnelle, et de nombreux dialogues avec Yves Bonnefoy, pour tenter de rendre en italien la subtile poïèsis de lauteur, à lidiolecte si particulier. Vanda Mikšić procède de même pour « rétro-traduire » sur commande un article perdu de George Perec pour la nouvelle édition, en préparation, de ses Entretiens et conférences [2003].

Cest que lautorité de loriginal nest pas donnée demblée, ni dailleurs, quelquefois, son existence même : suivant les aléas de lhistoire du document, elle peut reposer sur une certitude, mais aussi sur une reconstruction, une supputation, un pari, une gageure, une illusion, une erreur. Que faire, par exemple, lorsque cet « original » nest pas autographe, comme la Divine Comédie de Dante (Viviana Agostini-Ouafi) ? Ou a été perdu, sans autre forme de copie, comme cet article de George Perec (Vanda Mikšić) ? Que se passe-t-il lorsque le traducteur se trompe de version, ou bien opte sciemment pour un patchwork de fragments issus de versions différentes du texte original (Jacqueline Courier-Brière) ? Le traducteur a donc comme première obligation de sassurer que le texte original destiné au transfert est bien le plus approprié à la tâche (parmi des éditions multiples), le plus investi dautorité (par un ultime bon-à-tirer 12anthume), le mieux établi (par une édition critique de qualité). Viviana Agostini-Ouafi invoque instamment un geste de saine philologie au départ de lentreprise, parfois hasardeuse, qui engage la traduction.

Une genèse de la traduction pourra également prendre en compte avec bonheur la genèse du texte source lui-même, afin de procurer à linstance traduisante (doublée dune âme généticienne) une idée du processus créateur dont il sagit de mimer lintention.

Le processus de sélection des traduisants peut-il tirer profit du labeur linguistique mis au jour par lanalyse génétique des avant-textes sources ? Dans un esprit de prototypie sémantique, on peut vouloir arpenter, autour de lexpression originale « survivante », la constellation composée par le paradigme de variantes au sein duquel elle a été choisie et, partant, mieux cerner les contours de lexpression retenue par cette radiographie sémique. On peut aussi retenir de devoir écarter, dans le candidat traduisant, les nuances mêmes que comportaient les équivalents, mais raturés, dans les brouillons originaux. Florence Pellegrini observe ainsi, dans cinq traductions italiennes de « lépisode horticole » du chapitre ii de Bouvard et Pécuchet de Flaubert, la prégnance, chez les traducteurs, du phénomène de normalisation lexicale conceptualisé par Jean-Claude Chevalier sous le terme d« orthonymie », et qui tantôt aplatit, tantôt trahit la logique causale laborieusement chantournée par Flaubert. Dans les brouillons de Valéry, David Elder mène un sondage systématique du paradigme, lorsquil fouille non seulement les ratures (noir sur blanc) observables sur manuscrit, mais aussi les sélections (blanc sur noir) que le poète na pas faites dans le réservoir de la langue et qui circonscrivent en creux, et brident dautant, les « possibles » du transfert. Chez Jaccottet traduisant Montale, cest, selon Simona Pollicino, la prégnance du rythme qui agit au fondement génétique du projet stylistique. Est ainsi prolongée cette réflexion pionnière sur limpact du rythme dans la pulsion décriture quont théorisé successivement André Pézard (1965), Henri Meschonnic (1972), Jean Peytard (1982).

Nombre denquêtes en génétique de la traduction sappuient sur des témoignages directs des traducteurs eux-mêmes (ici même, David Elder, Vanda Mikšić, Chiara Elefante…), supportés, tantôt par une introspection a posteriori, comme chez Marie-Claire Durand-Guiziou et Maria Teresa Giaveri, tantôt par un protocole dobservation confié 13à des logiciels spécialement conçus pour enregistrer en temps réel les opérations du traduire : Madeleine Stratford et Mélanie Rivet sattachent principalement, ici, à relever la fréquence et limpact de la consultation des sources qui ménagent autant de poses dans le cours de travail.

La genèse de la traduction donne donc lieu à de nombreux questionnements et à plusieurs propositions de méthodes, de même quelle interpelle différentes strates chronologiques de la création première (loriginal) et de la création seconde (la traduction).

Geneviève Henrot Sostero

Université de Padoue

Italie

1 Tels sont, en effet, les principaux axes disciplinaires qui fondent les recherches actuelles sur la production verbale écrite. On en trouve une illustration, entre autres, dans le no 155 de Langue française dirigé par Irène Fenoglio et Lucile Chanquoy, « Avant le texte : les traces de lélaboration textuelle » (septembre 2007), ainsi que dans le no 59 de Modèles linguistiques dirigé par Jean-Michel Adam et Irène Fenoglio (2009), « Génétique de la production écrite ».

2 Telle est précisément la vocation de lIMEC à labbaye dArdennes à Caen, Institut Mémoires de lÉdition Contemporaine, mais aussi dautres bibliothèques sensibilisées à cette valeur : la Bibliothèque nationale de France, la Bibliothèque Jacques Doucet et Petit, le CRILQ, le Centre de recherches de Lettres romandes, les Archives et Musée de la littérature belge à la bibliothèque Albertine de Bruxelles, le registre UNESCO de la mémoire du monde, sans compter des fonds dédiés, comme le Fonds Henry Bauchau de Louvain-La-Neuve et de lAlbertine.

3 Les chapitres sinspirent de communications qui ont été présentées au premier Congrès Mondial de Traductologie, organisé par la SoFT (Société Française de Traductologie) à luniversité de Nanterre du 10 au 14 avril 2017.

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