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Le marché des idées

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267

LINUX ET LA LYRE :
LE CAS MICHAEL STUTZ1

Cest une étrange histoire.

Voici quun jour de 2016 mécrivit un romancier américain de quarante et quelques années pour me signaler quil avait entendu parler de mes travaux sur Thomas (Clayton) Wolfe par un ami commun. Il se définissait lui-même volontiers comme œuvrant dans une veine similaire et lyrique. Intrigué, jengageai rapidement avec lui une correspondance littéraire plutôt fournie. Jappris quil avait eu au moins trois vies. Dans la première peut-être, il fut critique musical. Cétait au cours des années 90. Il était jeune et croyait à la possibilité dune nouvelle génération iconoclaste et révolutionnaire. Une génération enivrée de musique rock ou expérimentale américaine, voire de la musique anglaise des années 70 et 80 également. Il publia des chroniques dans la célèbre revue Rolling Stones, quelques paragraphes de-ci de-là qui suffisaient à payer son loyer. Il se piquait décriture, était en proie à une fascination extrême et dévorante pour Jack Kerouac et poussa la hardiesse jusquà rencontrer et côtoyer Allen Ginsberg. Ce dernier lencouragea à produire ses propres feuillets littéraires et ce fut alors sa troisième vie. Mais la seconde vient en même temps que la première, car nous ne nous soucions pas ici de chronologie, cette peau morte et linéaire du Temps vif en ses circuits. Dans sa seconde vie donc, Michael Stutz était, est encore, ce que lon appelle aujourdhui un « geek ». Un jeune homme féru des technologies de linformation. Il avait grandi dans lOhio, au sein de la classe moyenne et au moment précis où une révolution, dont nous sentons encore aujourdhui les secousses violentes, changea la face du monde et du Temps lui-même : la révolution de lInternet. Dans cette vie-là, Michael Stutz devint un spécialiste, un expert. Il étudia à lUniversité, puis il eut un emploi, 268plusieurs emplois. Il devint lun de ces oracles dont dépendent les entreprises pour progresser, avancer, survivre peut-être. Il parlait le langage des ordinateurs, dont il avait, jeune, subi la foudroyante fascination, et quil avait apprivoisés peu à peu. Son premier roman, une autobiographie lyrique, raconte, a priori, linitiation dun jeune Américain, dun individu lambda, à la technologie et au monde dInternet. Mais cest beaucoup plus que cela aussi.

Avant décrire ce premier roman, Circuits of the Wind, Michael Stutz publia un « cook book », un manuel dutilisation de Linux. Il faut voir là un geste militant, une volonté de soustraire aux molochs des marchés globaux les possibilités infinies de la technique ouverte pour la liberté de la connaissance et de lesprit. Ce manuel eut un franc succès et se vend toujours fort bien. On le réédita plusieurs fois. Tant que ce que lon appelle l« open source » aura de lavenir, ce livre aura sans doute sa pertinence. Or voici justement le point qui mintéresse chez Michael Stutz : il est à un carrefour improbable, celui de Linux et de la lyre, de la technologie (toujours déjà dépassée, démodée, toujours plus caduque et éphémère) et de la littérature (marmoréenne, gravée sur le temps long et la verticalité méditative). Il ne sagit pas seulement dun jeune homme qui aurait tout bonnement grandi avec Internet mais dun jeune homme qui découvre Internet au fur et à mesure quInternet se découvre lui-même. Ce jeune homme découvre le réseau, linvente même au fur et à mesure que le réseau prolifère, tout doucement, en étendant ses rhizomes de formes fractales sous toute la surface du globe. Il est lui-même lun de ces rhizomes, mais capable, littérairement, den penser la totalité. Il ne sagit donc pas tellement ici du roman autobiographique dun jeune Américain rencontrant la technologie planétaire : cest le roman de la conjonction, « stellaire », entre deux consciences séveillant à elles-mêmes, à leur propre lumière : la conscience dun jeune homme et la conscience planétaire que se donne à lui-même le Monde (non pas le lieu, ni la terre, mais le Monde comme être en devenir de la totalité ouverte, pour parler philosophiquement et lourdement). Tout dun coup, le Temps, la mémoire, les possibilités mondiales se sont fendues, se sont ouvertes (événement majeur de lhistoire), en même temps que souvrait une jeune conscience à la technique aussi bien quà la poésie, à la littérature ; une conscience qui allait faire lépreuve la plus complète possible de cette ouverture et aller nous en souffler quelques mots, sous la forme dun gros roman en 269trois volumes bien tassés. En ce sens, quels que soient les défauts que lon puisse trouver à ce premier roman, il est unique et son auteur est un cas comme on disait jadis en médecine, un cas particulier, un cas spécial. Circuits of the Wind porte littérairement, poétiquement même, un certain nombre de questions qui nont pas fini de nous héler. Si vous le lisez à la bonne distance, à la bonne hauteur, vous verrez peut-être une éclipse du Temps.

Le roman a pour sous-titre « A Legend of the Net Age2 » et lon remarque immédiatement lélégance subtile des combinaisons consonantiques de ces mots. Il commence par un prologue poétique et élégiaque, un peu à la manière de Thomas Wolfe, justement (auquel on pense fréquemment) : « To know the legend of a world that has been lost, first you must go back3. » Le mot « légende » est un des mots-clés de ce roman. « Legends were everywhere, in everything4 », dit dailleurs le narrateur décrivant lémerveillement de Ray Valentine, le personnage central, alors quil nest encore quun enfant découvrant le monde. Tout porte une histoire à raconter. Les objets autant que les hommes. Tout est recouvert dune mince pellicule de temps qui porte les traces (literata, en latin) dune ou de plusieurs histoires (littérature). Les feuilles dherbe comme les fils entortillés des téléphones, le minuscule ressort qui traîne sur le trottoir, petit vestige mécanique dune origine vaste, lointaine, mystérieuse et fascinante pour lenfant. Objet partiel, si lon veut, dun grand corps rêvé, total. Et comme un refrain à la fin des chapitres ou des paragraphes, cest le vent qui apporte souvent ces légendes vers lenfant : « somewhere, far away, a distant wind was rising5 ». Le vent, le lointain, le Monde, fait signe à la conscience par sa levée douce, diffuse et vague. Tout dans ce roman est une ode à lailleurs, au plus grand, au différent. Tout est « a window to the greater living world6 ». Quelque part, ailleurs, toujours se lève le vent. Ray sera donc un « voyager », un voyageur. Mieux : un errant, un « wanderer ». Il naspire à rien plus quà errer au loin (« wander far », errer au loin) – comme un bohémien, aurait dit Rimbaud. Et lon suit les tribulations de Ray de lécole au lycée, 270du lycée à lUniversité où son talent décriture éclate au grand jour. Oh, cest un grand lecteur bien sûr, car les livres font faire de grands voyages ! On suit avec son regard précis lévolution des machines, des premiers jeux vidéos (« In the winter of 78, it was only the Atari that mattered7 »), et si lon a entre quarante et cinquante ans, on se remémore avec lui la couleur des motifs sur les écrans dordinateurs, ces verts particuliers et translucides, les petits sons électroniques primitifs, les textures et jusquaux odeurs des matières plastiques… On se remémore les groupes et les morceaux musicaux emblématiques des années 80, les films à grand succès qui, dans le cas de « War Games » ou de « La Folle journée de Ferris Bueller » (avec Matthew Broderick) ont forgé limaginaire des hackers, de cette culture « underground » à laquelle Ray rêve désormais dappartenir : « But Erik explained that it was like a code name that you went under. He said that it became your identity in the underground world8 ». Il nest plus question, en filigrane du roman, que de voyager, de prendre le large, dexplorer des territoires inconnus (« unchartered territory »). Et prolifèrent alors des expressions telles que « reaching out », « far-connecting » (« atteindre au-dehors… se connecter avec le lointain »).

Chaque nuit, assis face à son écran, dans sa chambre dadolescent, ayant réussi à modifier le téléphone de ses parents de sorte à ne pas payer les communications à longue distance, Ray chausse des semelles de vent : « he wandered wide upon the circuits of the wind9 ». Tel Hermès, il singénie à établir une connexion avec des lieux improbables observés ensuite sur une carte du monde, à noter les noms des lieux et visualiser les distances : « People in computer labs at Dartmouth, dark basements in Rhode Island towns, a screened-in porch in Georgia10 ». Or la métaphore nest rien dautre quun moyen de transport, comme le dit encore aujourdhui la langue grecque (metaphora), une façon de relier un lieu (topos) à un autre. Ray fera des rencontres, connaîtra lamitié rare, il aimera aussi, il ira, surtout, à la rencontre de lui-même en tant quécrivain qui retourne (« go back ») aux sources vives, aux origines (« Hed have to go back to the bare 271beginning – even back to before we all remembered11 »), ce que fait tout écrivain digne de ce nom. Il se jurera de partir à la recherche de cette « légende » que porte sa vie, cest-à-dire plus quune simple histoire particulière : la chronique fabuleuse dun temps plus grand et plus vital qui, sil nest pas dit, ou écrit, ne peut irriguer les plaines où sactivent les humains.

Mais je renonce ici à structurer ce livre selon des masses clairement identifiées et à en faire un « commentaire ». Dabord parce que le texte en général nest pas selon moi (ni selon Roland Barthes avant moi) à concevoir comme une structure au service dune signification dernière et finale. Il progresse, il avance, suscitant un intérêt pour le déroulement même des scènes, à la manière du poème épique, des chroniques et des légendes que nous ont léguées les époques lointaines ; il ne suscite pas un intérêt pour le dénouement, à la manière dramatique du cinéma, de la télévision ou du roman contemporain le moins intéressant. Je nai pas lu Circuits of the Wind dans lattente, passés les obstacles et le désordre, dun retour à la lumière absolue et à lordre final. Lenjeu de la lecture est toujours de transformer le lecteur-consommateur passif en un lecteur-producteur actif. Et cest ici que lhistoire est étrange. Car en me contactant personnellement, Michael Stutz ma immédiatement rendu à cette dimension ludique du travail littéraire (tellement contraire, la plupart du temps, à lactivité fort sérieuse de lenseignant et du chercheur). Bien sûr, tout bon livre nous rend naturellement à cette dimension primordiale où nous souhaitons accéder pleinement au libre jeu avec lécriture, mais cela prend un relief plus grand encore lorsque lauteur a presque votre âge et vous écrit personnellement. Pour peu que vous vous soyez un peu essayé à lécriture vive (poésie, nouvelle, dans mon cas), vous ne pouvez pas vous empêcher de vous comparer à lauteur. Et cest ici que le travail littéraire acquiert tout son sens : le livre nest plus un objet consommable mais une machine connectable, une machine que vous allez brancher sur votre propre machine de façon à emmener le flux, linformation, la jouissance du sens et du signifiant, plus loin, ailleurs, au-delà. Tout lecteur actif doit rendre au livre sa valeur transitive et ne pas se contenter de demeurer un « liseur » passif. Cest la dimension morale de la lecture. Le livre ne sarrête pas avec vous car, sil est bon, sil vous a emporté, transporté peut-être, vous allez tenter 272de lui donner une vie différente, subtile, sous dautres formes. Comme la mer dans La Tempête de Shakespeare, qui ne détruit rien, nannihile rien, mais transforme tout en quelque chose de beau, corail et perles (cest le fameux « sea-change » de la chanson dAriel, changement qui semble magique), la littérature est locéan de ces métamorphoses. Et ce qui ma immédiatement intrigué dans ce roman, cest justement son lyrisme, sa poéticité, sa belle et puissante manière de couler, de fluer, depuis le haut de la page de gauche jusquau bas de la page de droite, roulant ses galets dadjectifs, ses alluvions de mots composés, ses tourbillons de métaphores. Je dirais même que les soi-disant défauts de ce livre sont ce qui me le rend plus cher. Sa prose est très descriptive en effet, mais en un sens particulier. Cest une description lyrique, on la vu, parce quelle ne nous dit pas comment les choses furent vraiment (les choses ne sont jamais vraiment ce quelles sont) mais comment elles apparurent à une conscience individuelle à un moment précis. Cest aussi une écriture nostalgique, mais en un sens particulier encore une fois et pas du tout en un sens régressif. Cette écriture nous montre comment la nostalgie (cet effet visuel sépia sur lappareil photo de votre smartphone, mais qui réside dans lesprit et sactive par les mots) interprète le monde. Ce roman vous montre à quel point la nostalgie donne au monde son sens. Car il ny a pas de faits, dit aussi Nietzsche, mais seulement des interprétations. La vision des choses de lauteur (sa façon de mettre en mots des perceptions datant dil y a quarante ans) vous ravira, vous enchantera, si vous cherchez dans la littérature la même intoxication que dans lalcool, le sexe, la musique ou toute sorte divresse, quelle soit physique, musicale, intellectuelle, ou morale. « Enivrez-vous ! », disait Baudelaire. Et pour atteindre cet objectif, pour obtenir cette intoxication littéraire, lauteur passe par de longues phrases sinueuses en effet, truffées de points-virgules (il fut un siècle où certains étaient prêts à mourir pour une virgule ou un point-virgule !) Cela lassera quelques lecteurs, soyons-en sûrs. Il nest plus très « littérairement correct » dêtre lyrique. Cest dépassé, nous dit-on. Or tout livre doit être mal écrit. La littérature est un « mécrit », disait Denis Roche. Un écrivain se doit de mal écrire comme Kerouac savait le faire, comme Thomas Wolfe (on le lui a tant reproché), comme Proust aussi, dont les phrases sont sans fin. Tous ces écrivains, particulièrement les modernistes (Wolfe, Proust) sont partis en quête du Temps (temps perdu, retrouvé, paradis perdus 273ou regagnés…) et ont écrit de façon relativement illisible. Le Finnegans Wake de Joyce est-il très lisible ? Le roman de Michael Stutz ma donné tout cela, une méditation du Temps, de la mémoire, de la technique, une intoxication lyrique, la folie douce dans le choix des adjectifs, dans la qualité de la métaphore (cette drogue qui ne supporte pas dêtre frelatée), et dans limmense continuation des phrases et des pages, leur errance sur des chemins qui, fort heureusement, ne mènent nulle part, cest-à-dire partout.

Pierre Jamet

Université de Bourgogne Franche-Comté

Institut des Sciences et Techniques de lAntiquité (ISTA, EA 4011)

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CONFESSIONS DUN PENSEUR NIHILISTE

Entre le bon vivant et le bon joueur, Roland Jaccard ne se démentit jamais. Vivre pour jouer ou bien jouer pour vivre, cela ne lui pose pas de dilemmes particuliers. Ce nest quune question de préférences. Jouer au tennis, aux échecs ou avec les filles, ou bien avec les pensées, les mots et la mort, voici quelques aspects du ludique jaccardien. Tout comme son ami Cioran, qui affirmait que, enfant, il jouait avec des crânes dans le cimetière de son village natal, Răşinari, le penseur suisse est lui aussi attaché aux jeux de la vie urbaine mais aussi à des plaisirs plus luxueux. Cette fois-ci, il nous livre, sur un ton autant confessionnel que ferme, ses souvenirs et ses jugements, et il nous parle de ses amis, de ses obsessions, de ses lectures et de ses aventures.

En parcourant le tourbillonnement des penseurs et tueurs (la symbiose lui semble obligatoire) que Roland Jaccard met en page dans son 274dernier essai12, nous découvrons une intimité qui souvre, dune manière fascinante, sur autrui. Cest lintimité dun personnage qui se forme et se parfait grâce aux liaisons (intellectuelles et/ou amicales) avec des personnalités réelles ou livresques, souvent excessivement admirées ou contestées. Se forger une relation textuelle, un modèle de descendance spirituelle, cest lessence ultime de lécriture jaccardienne, toujours nihiliste, mais humaine, trop humaine. La nouvelle tentation de Roland Jaccard cest de ranimer les figures qui lont accompagné au cours de sa vie, de les fixer littérairement par ce quelles ont eu de plus naturel. Cette divagation a comme but la mise en évidence des certitudes existentielles et lapologie de la mort comme source de vie et décriture. Penser, cest (se) tuer un peu ; voici la mise de ce livre par la prise de plusieurs exemples de célébrités ayant vécu sous la fascination de la mort et du suicide, de Louise Brooks à Cioran, deux personnes dont Jaccard se revendique :

Laffaire est entendue : je suis le fils – illégitime, bien sûr – de Louise Brooks et de Cioran. Lactrice américaine et le volcanique Roumain partageaient la conviction que la création est une aberration, la procréation un crime et la concision un devoir13.

Jaccard gardera ces convictions tout au long de son périple existentiel et scriptural. Tous ses livres répondent en effet aux desiderata de la concision, et exploitent lunivers aberrant et absurde que le moi se voit parcourir. De tous les noms évoqués au long de ce précis de démolition, à la manière de son maître (Proust, Fitzgerald, Foucault, Doubrovsky, Woolf, Spinoza, Bardot, Wilde, Pessoa, Goethe, etc.), Cioran semble être le plus aimé car le plus lié au devenir jaccardien. À Jaccard de payer son tribut : « Jécris ces quelques lignes inutilement féroces sous lœil goguenard de Cioran14. »

Lenjeu de cette écriture intime, parsemée daveux et de témoignages, cest de mettre au premier plan les révélations de la mort et des obsessions personnelles qui mènent le plus souvent à la création la plus tonique mais aussi à la vie la plus dépressive. Léloge de lintempestif et de la contradiction, de la mémoire (« La plus belle chose quon puisse offrir 275aux autres, cest sa mémoire15 ».), tout cela conduit à la consignation authentique dune vie et dune pensée : « Cest ce que jai tenté de faire. Sans le trahir, ni me trahir16. » Dailleurs le portrait de Michel Foucault est lun des plus lyriques, centré sur la quotidienneté gestuelle, sur la sympathie progressive, sur la construction dun milieu domestique pour y cadrer une image ; deux passages impressionnants de lépisode Foucault : celui dun espace à vivre et dune image achevée à laisser, tous les deux ayant une sensibilité romanesque et une tonalité picaresque :

Vers seize heures trente, jai sonné à la porte de son appartement de la rue de Vaugirard au huitième étage qui grâce à ses larges baies vitrées est de plain-pied avec le ciel et les toits de Paris. Il avait préparé un thé avec des petits gâteaux. Et nous avons passé plus de deux heures à bavarder et, le plus souvent, à rire. De tout et de rien. Par exemple, du petit sac que je portais en bandoulière et doù émergeait un livre. Foucault ma dabord demandé si cétait un havresac, tout en ajoutant quil aimait ce mot sans en connaître la définition exacte. En fait, un havresac se porte sur le dos à laide de bretelles. Nous avons convenu quil sagissait plutôt dune sacoche décolier que dun havresac – qui fait plus militaire. []

Il sest installé sur son divan de manière très décontractée pendant que nous bavardions et rejetait souvent la tête en arrière pour rire. Avec son crâne rasé, son teint hâlé, sa sveltesse, son élégance discrète, il aurait été parfaitement à sa place dans un film noir américain17.

Pour celui qui a écrit Cioran et compagnie18, cette nouvelle tentation (toujours cruelle, toujours nihiliste, mais plus intimiste) de se faire accompagner par lautre nest quun jeu qui consiste à se laisser traîner par ses démons intérieurs, par les figures obsessionnelles, parfois cinématographiques (Louise Brooks, Brigitte Bardot), en un mot par le souvenir dune vie qui sen va un peu avec chaque démon ébahi. La grandeur du moi consiste dans léternité de lexil intérieur19. Cest un peu le cas de Fernando Pessoa tel que vu par Jaccard :

Il se vit comme une monade en surnombre, pour parler comme Leibniz.

[]

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Il se considère définitivement comme une erreur métaphysique et poursuit sa promenade dans les rues de Lisbonne. En sommes-nous tous là ou Pessoa est-il seul à être rejeté à tout jamais dans son exil intérieur ? Seul comme Kafka, il poursuivra sa promenade… Démence ou génie, qui peut le dire20 ?

Penser cest tuer : cest ce que lauteur semble nous transmettre. Le but de la pensée serait de mettre fin à tout ou, comme le disait Cioran, faire le vide autour de soi et en soi. Se tuer. Se mortifier. Changer de rôle :

Jajouterai avec mon ami Marcel Conche que la philosophie nest pas seulement une méditation sur la vie : elle est pour le philosophe la vie même21.

Cette tentation de prendre la vie à la légère, selon le précepte cioranien (« mieux vaut mourir de sa propre mort22 »), en toute simplicité et en tout tragique, den faire le préambule de la mort parfaite, cest-à-dire naturelle, dans un esprit de fraternité, transforme la tonalité grave que lobsession de la mort et la disparition de lautre imposeraient en un témoignage anecdotique, amical, ironique ou bouffon. Ce nest pas un hasard sil y a, au milieu du livre, une pause qui accentue le côté risible de lexistence. « Les intermèdes du bouffon » sont les réflexions dun moi doutre-temps qui (s)analyse rétrospectivement :

Il y a deux sortes dhommes : non pas les riches et les pauvres, ni les élégants et les rustres, mais ceux qui par crainte de la mort sont prêts à tout subir pour lui échapper et ceux qui, ayant déjà consenti à leur mort, sont prêts à ne rien céder de ce qui fait la dignité de leur vie. Jeune, jaspirais à appartenir à la deuxième catégorie. Le temps ma détrompé23.

Jaccard sait comment faire dautrui un personnage, tragique le plus souvent. Le fil conducteur de ces pages nest autre que la tentation suicidaire qui gît au plus profond de chacun, lidée de sa propre mort qui, souvent, sans aboutir à un acte, sauve la vie, la rend vivable. Le cas le plus étonnant est celui de Brigitte Bardot, souvent traitée de femme superficielle, de créature parfaitement sensuelle. Voici le portrait énigmatique et fascinant que lauteur dresse delle :

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Avec son air denfant au bord de la faute, elle créait un équilibre instable entre le caprice et la damnation. Spontanée jusquau scandale, alors même que les magazines du monde entier se larrachaient, elle ne jouait pas un rôle. Elle vivait sa vie, tout en sachant instinctivement que la vie nest pas juste : si lon ne surmonte pas ses frayeurs ou ses faiblesses, mieux vaut se tuer. Elle tenta à plusieurs reprises déchapper à la panique qui semparait parfois delle, mais la mort ne voulait pas dun aussi gracieux cadeau24.

Jaccard sait aussi comment dévier latrocité de toute idée et la rendre convaincante, fascinante même. Cest le concept délégance, d« incurable élégance25 » avec lequel il confectionne à laide des mots, ses filets de pêche :

Lhomme élégant se fait un devoir de cultiver une pensée paradoxale, ainsi que la forme de perversité qui lui siéra le mieux. Sans ces deux atouts, il nest quun rustre ou un idéologue, bref un homme sans esprit. La morale lui tiendra alors lieu de viatique, la famille de refuge, la religion didéal et les partis politiques de déversoir à ses ressentiments26.

Ce livre est, plus que nul autre, limage dun modus vivendi et dun ars moriendi. Une telle manière de se conduire dans lexistence est un choix assumé. Et il est certain que Jaccard mise sur la provocation du lecteur :

Vous mourez. Vous vous trouvez face à deux portes. Sur lune est écrit : Paradis. Sur lautre : Conférences sur le Paradis. Pour ma part, je nhésite pas, je choisis la seconde. Et vous27 ?

On ne peut jamais parler des grands thèmes sans parler de soi-même. Cest ce que nous transmet Jaccard dans ces fragments personnels, avec dextérité et sans préjugés, avec allégresse et tristesse, avec raffinement et certitude, avec métaphoricité et authenticité. Il faut savoir décrypter en son for intérieur les fusions avec lautre et les effusions du soi pour sereinement les offrir au lecteur. « Lhomme cruel » nest finalement quun homme formel dans le passage de la vie à lœuvre : « Chaque fille mintéresse en tant quillusion à détruire28 » peut se lire symboliquement « Chaque mot mintéresse en tant quillusion à construire. »

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Consigner ses propres échecs représente une manière dagir, de sextraire à lindifférence même si lon a érigé cette dernière en principe de vie. Une tristesse ontologique sempare de nous à la fin du livre, car nous sommes tous les victimes de ce « comme si » existentiel :

Vivre nest-ce pas faire comme si lon vivait ? Comme sil y avait quelque chose à comprendre, à entreprendre, à gagner ou à perdre29 ?

Roland Jaccard nous apparaît comme le chevalier moderne à la triste figure, armé autant de lucidité que de trouble, qui observe avec détachement, un sourire cynique aux lèvres, la dérision de lêtre :

Je suis ce vieux moine solitaire dans une pagode en flammes qui observe létendue du désastre sans y prendre part30.

Mihaela-Gențiana Stănișor

Université « Lucian Blaga » de Sibiu

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PETIT TRAITÉ DINFORTUNE

Spécialiste de Leopardi, auteur détudes critiques et douvrages autobiographiques – entre autres Vanità (Aragno, 2010), Ricordando Cioran (La Scuola di Pitagora, 2011), Il materialismo romantico di Leopardi (La Scuola di Pitagora, 2013), Estraneità (La Scuola di Pitagora, 2014), Lo scrittore come critico (La Scuola di Pitagora, 2015), Per Cioran (La Scuola di Pitagora, 2017), La Ferita di Kaleb (La Scuola di Pitagora, 2017) –, Mario Andrea Rigoni nous propose, dans son dernier livre, Une rivelazione minacciosa31 [Une révélation menaçante], un essai organisé autour de 279quelques concepts philosophiques, traités subjectivement, « souffrance », « maladie », « bonheur », « anxiété », et occasionné par une analyse rétrospective de sa vie, de ses révélations existentielles et de ses sentiments. Il dédie ces quatre épisodes littéraires à son ami, le philosophe franco-roumain Cioran.

À partir dun « je » qui sévoque et se projette progressivement dune page à lautre, lintention auctoriale est de nous faire méditer sur les aspects universels de lexpérience humaine, sur ce quil y a de profondément sensible dans le vécu de la maladie et de la douleur. Le livre nous met devant une histoire et une confession : lhistoire de lanxiété (devant la vie, devant la maladie, devant la mort) et de ces facettes, et la confession dun homme damné, perdu, voué à lanxiété et au malheur, sous forme de pensées, dont les réflexions relatent un mélange dexpériences vécues et de textes relus. Dailleurs, ce petit traité dinfortune commence par une longue citation de Sénèque, plus précisément de Lettres à Lucilius, où lauteur se reconnaît sous la physionomie de cet homme ante miserias miser, sans pourtant pouvoir détecter les causes concrètes de son malheur. Car son malheur est ontologique, sans objet, sans cause extérieure. Il sagit, selon Roland Jaccard, dun « exil intérieur32 », dune « étrangeté », ce vocable que lauteur emploie lui-même, dune curiosité devant cette anxiété existentielle et universelle : « cétait une anxiété dépourvue dobjet et de contour, une anxiété absolue33. » Refaire son itinéraire biographique, en vue de trouver lessence et la carence de sa propre individualité, de son propre ego, a comme résultat la description dun homme stigmatisé, qui cède linitiative à (et problématise) toutes les sensibilités de lhomme moderne. Les racines du malheur poussent à lintérieur de lêtre, indépendamment de la réalité extérieure quil vit :

Notre malheur, au contraire, est indépendant de nos misères particulières. Elle émane de lincapacité de justifier ou de supporter le monde en tant que tel. La conscience sest accrue jusquà linvraisemblable et nous a irrémédiablement expulsés de la nature ainsi que de nous-mêmes. Elle a détérioré notre substance vitale, épuisé notre sentiment et même notre curiosité, bloqué la 280possibilité de collaborer à lexistant, de sabandonner au Temps, ressenti au fur et à mesure comme futile ou indigne ou les deux à la fois34.

Il y a certainement du Cioran et de sa vision de « linconvénient dêtre né » dans ce paragraphe ; le poids de lexistence, la conscience malheureuse au sens de Benjamin Fondane. Cest la conscience qui rend la vie difficile et prouve son inutilité : « La conscience est une passion suicidaire35. »

Lauteur met en relief les traits de ce quil nomme (et se définit comme) un « uomo impossibile », création énigmatique, victime dès lenfance dun « cataclysme intérieur » ou dune « subversion organique » ; il se voit rétrospectivement, par ce double regard moderne, lucide et analytique, en tant quenfant atteint dune attitude spéciale : la réserve (riserva), rien dautre quune incapacité à vivre totalement, librement, à adhérer complètement à quoi que ce soit. Il ne sagit pas dun homme passif, dun indolent, mais dun intrusif, qui séventre avec minutie et acharnement, pour lequel il ny a de « but » (scopo) ou de volonté (volontà) ou même dintérêt (interesse) à lextérieur, dans le monde objectif, jugé comme nul. Non plus dun « je » (un io), sans les nuances dune individualité constituée, dun destin choisi et assumé, mais plutôt dun « je » neutre, dune conscience qui doit continuellement régler ses comptes avec le monde, avec sa vie et sa conscience ; dun être sans particularités et sans sourire (« un sourire perpétuellement fêlé36 »).

Il y a quelque chose de plutonien dans le moi et dans lécriture de Rigoni. Non seulement au niveau de la phrase qui se prolonge parfois avec obstination, mais aussi au sens spirituel : il y a lenfer en soi, tout part des enfers et y mène ; il sagit de cette intériorité obsessionnelle devant laquelle le moi ressent « lorrore e lonta » (horreur et honte). Il y a deux sentiments dominateurs chez lanxieux : la souffrance et lennui.

En réalité lanxieux sait bien quil ne peut rien y faire, mais sa conscience est si intense et despotique quil ne peut pas fermer les yeux. Dautre part, quand 281il ne souffre pas, il sennuie. Mais lennui, qui est son repos paradoxal, est seulement un mode passif de revivre la même expérience, de ne pas oublier et de ne pas soublier37.

Lanxieux, cest lhomme intranquille de Pessoa, un être condamné à sa solitude et à ses angoisses, qui figure et défigure la tragédie de lexistence ; un écartelé ontologique et un enraciné dans sa propre anxiété : celle dêtre voué au monde :

[] depuis lors, cela seulement a été vrai, cela seulement a compté pour moi, en me jetant dans la désillusion et dans la panique permanentes, puisque je ne peux pas me cacher que le noir triomphera. Ainsi, déchiré entre la nostalgie du Paradis et la conscience de linnommable, je ne saurais dire si je suis un malade ou un métaphysicien38 !

Sous forme de réflexions, souvent intertextuelles, sur la maladie et la souffrance (aussi bien morale que physique), lécriture de Rigoni est un prélude lyrique à un problème philosophique : accepter que la vie nest quune longue épreuve à subir pour aboutir à la mort. En ce sens, la maladie et la souffrance sont les fondamentaux de lexistence humaine. Rigoni insiste aussi sur la relation qui se fonde entre lhomme malade et lhomme sain, un rapport fondé sur la compassion et la solidarité absolument nécessaires pour que le monde perdure :

Sans dire que la société des sains doit se protéger aussi dans le sens de ne pas sidentifier à la psychologie du malade, parce quautrement le monde sarrêterait et ne pourrait même plus offrir au malade lui-même son secours39.

La maladie est vue comme une révélation essentielle, un « risveglio metafisico » ; lauteur sarrête sur les effets de la maladie, sur cette façon de se rendre compte de limportance du corps quon ignore en pleine santé. 282Lhomme est un corps, nous dit lauteur, il est victime de son propre corps. Cest ce dernier qui est finalement responsable des pensées aussi bien les plus profondes que les plus lyriques. Sont évoqués des auteurs qui ont traité le thème de la maladie, comme Charles Lamb, Thomas Mann, Dostoïevski, Pascal, Leopardi, Hesse ou La Mettrie. Rigoni fait léloge du malade, de celui qui voit et subit son corps en chute ; dans une longue phrase pendulaire, lexistence révèle ses beautés et ses misères :

Tout malade est un Job passé de façon inattendue de lopulence à la misère, de la prospérité aux plaies, abandonné sur le grabat abject de sa propre peine, ondoyant entre les tentations opposées dune prière et dun juron également impuissants40.

Lhomme confronté à la maladie devient-il pessimiste ? Le pessimisme résulte-t-il de la maladie ? Cette question que lauteur se pose à propos de Pascal et de Leopardi donne naissance à dautres problématiques : peut-on concevoir le bonheur dans un monde voué à la maladie, à la souffrance et à la mort ? Rigoni prend en discussion ce concept mais aussi cet affect ravageur qui, avant dêtre problématisé, devrait être vécu. Plutôt que de le trouver, le bonheur est à chercher, à conquérir comme le souligne, à juste titre, lauteur italien.

Peut-on affirmer alors que nous parcourons le livre dun pessimiste ? Il y a une lumière au bout de toute affirmation, une tonalité dun lyrisme combatif ; le mystère de ce petit ouvrage consiste dans un double encouragement : celui de savoir vivre avec son corps et ses faiblesses aussi bien que de faire durer la recherche du bonheur. Il faut savoir se consoler, tout comme Candide, le personnage voltairien, dont la sagesse est réaffirmée ici, mais sous sa forme sceptique, avec une fine ironie :

[] après une vie aux péripéties et mésaventures infinies, le personnage comprend quil faut se retirer du monde pour ne pas souffrir, travailler pour ne pas avoir à penser. Entre les convulsions et lennui, ce qui est préférable est encore lennui, une torpeur sans conscience, parce quau moins elle garantit le repos41.

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Le bonheur ne dure pas, même la maladie ou la souffrance prennent fin à un moment donné. Ce qui dure, cest la littérature, mettre dans les mots son âme malade, avec lucidité et mélodicité. Survivre par ce dialogue fracturé, entre un moi qui se déchiffre et un monde qui le crypte.

Mihaela-Gențiana Stănișor

Université « Lucian Blaga » de Sibiu

1 M. Stutz, Circuits of the Wind (A Legend of the Net Age), 3 vol., Charleston, SC, USA, Confiteor Media, 2012. Désormais noté CW suivi du numéro du volume et de la page, suivi de la page. Toutes les traductions nous appartiennent.

2 « Une légende de lâge du Net ».

3 « Pour connaître la légende dun monde perdu, il faut dabord revenir en arrière. » CW1, p. 5.

4 « Les légendes étaient partout, en toutes choses. » CW1, p. 21.

5 « Quelque part, dans le lointain, le vent se levait. » CW1, p. 34.

6 « Une fenêtre ouvrant sur le vaste monde de la vie. » CW1, p. 39.

7 « Lhiver 78, seul comptait lAtari. » CW1, p. 35.

8 « Mais Erik expliqua que cétait comme un nom de code que lon prenait. Il dit que cela devenait notre identité dans le monde underground. » CW1, p. 85.

9 « Il errait au loin, porté par les circuits du vent. » CW1, p. 201.

10 « Des gens dans des salles informatiques à Dartmouth, de sombres sous-sols dans des villes de Rhode Island, une terrasse abritée en Géorgie. » CW1, p. 176.

11 « Il lui faudrait retourner au commencement nu – au-delà même de ce dont nous avons tous le souvenir. » CW3, p. 224.

12 R. Jaccard, Penseurs et tueurs, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2018.

13 Ibid., p. 7.

14 Ibid., p. 8.

15 Ibid., p. 35. R. Jaccard cite ici M. Foucault.

16 Ibid.

17 Ibid., p. 28.

18 Cf. R. Jaccard, Cioran et compagnie, Paris, PUF, 2005.

19 Cf. R. Jaccard, LExil intérieur, Paris, PUF, 1992.

20 R. Jaccard, Penseurs et tueurs, op. cit., p. 85-87.

21 Ibid., p. 90.

22 Ibid., p. 12.

23 Ibid., p. 46.

24 Ibid., p. 60-61.

25 Cest Cioran qui fait cette appréciation sur Jaccard et que ce dernier évoque dans son livre (p. 9).

26 Ibid., p. 65.

27 Ibid., p. 69.

28 Ibid., p. 108.

29 Ibid., p. 120.

30 Ibid.

31 M. A. Rigoni, Una rivelazione minacciosa, Napoli, La scuola di Pitagora editrice, 2018, 38 p.

32 Cf. R. Jaccard, LExil intérieur, Schizoïdie et civilisation, Paris, PUF, 2010.

33 M. A. Rigoni, Una rivelazione minacciosa, op. cit., p. 9 : « era unansia priva di oggetto e di contorno, unansia assoluta ». Les citations des textes de Mario Andrea Rigoni sont traduites de litalien par A. Russo Previtali.

34 Ibid., p. 10-11 : « La nostra infelicità, invece, è independente dalle nostre particolari miserie, essa emana dallincapacità di giustificare o sopportare il mondo come tale. Cresciuta fino allinverosimile, la conscienza ci ha irrimediabilmente espulsi dalla natura come da noi stessi, ha logorato la nostra sostanza vitale, esaurito il nostro sentimento e perfino la nostra curiosità, bloccato la possibilità di collaborare allesistente, di abbandonarci al Tempo, sentito di volta in volta come futile o indegno o estrambe le cose insieme. »

35 Ibid., p. 11 : « La coscienza è una passione suicida ».

36 Ibid., p. 17 : « un sorriso perennemente incrinato ».

37 Ibid., p. 18 : « Il realtà lansioso sa bene che non può farci nulla ; ma la sua coscienza è così intensa e dispotica che egli non può chiudere gli occhi. Daltra parte, quando non soffre, si annoia. Ma la noia, che è il suo paradossale riposo, è solo un modo passivo di rivivere la stessa esperienza, di non dimenticare e di non dimenticarsi ».

38 Ibid., p. 19 : « [] da alora, questo solo è stato vero, questo solo ha contato per me, gettandomi nella desilusione e nel panico permanenti poiché non posso nascondermi che il nero trionferà. Così, lacerato tra la nostalgia del Paradiso e la coscienza dellinnominabile, non saprei dire se sono un malato o un metafisico ».

39 Ibid., p. 23 : « Senza dire che la società dei sani deve proteggersi anche nel senso di non identificarsi nelle psicologia del malato perché altrimenti il mondo si fermerebbe e non potrebbe neppure più offrire al malato stesso il proprio soccorso ».

40 Ibid., p. 25 : « Ogni malato è un Giobbe inaspettatamente passato dallopulenza alla miseria, dalla floridezza alle piage, abbandonato sul turpe giaciglio della propria pena, ondeggiante fra le opposte tentazioni di una preghiera e di una bestemmia ugualmente impotenti ».

41 Ibid., p. 35 : « [] dopo una vita di infinite peripezie e disavventure il personaggio capisce che bisogna ritirarsi dal mondo per non soffrire, lavorare per non dover pensare. Tra le convulsioni e la noia, è ancora preferibile la noia, un torpore senza coscienza, perché almeno garantisce il riposo ».