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Argument sur la mort

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  • ISBN: 978-2-406-06635-4
  • ISSN: 1843-9012
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-06636-1.p.0013
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 14/12/2016
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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ARGUMENT SUR LA MORT

« Jéprouve une difficulté dêtre. » Cest une réplique que lon prête à Fontenelle, prononcée avant quil nexpirât presque centenaire – lui qui, à linstar de Voltaire, était né tout juste viable et qui avait nonobstant rendu un plein siècle de pensée féconde. Ces mots, dont le tour sagace vient alléger la solennité de linstant, rendent compte de ce que la fin de la vie (mais par extension : la vie elle-même) est une épreuve consciente menée avec le stoïcisme que réclame la certitude de linéluctabilité. Lexpérience du vivant ne se gagne quà ce prix.

Chacun de nous doit se résoudre à disparaître. Même les héros, dont les reliques pulvérulentes remplissent panthéons et pyramides, ont rendu leur dernier souffle. Les sublimations de lêtre, portées par le désir religieux, nont, pour lheure, offert aucune démonstration que lesprit survit à la chair, ou quil sincarne dans la peau dun autre pour un temps imparti… Inversement, aucun athéisme nest encore venu prouver que lâme séteint, périssant avec le corps, et quil nexiste pas plus de vie après lêtre quil nen existe avant lui. Ce double constat dirrésolution na jamais empêché quiconque daccorder foi à telle ou telle option selon son gré ; le « pari pascalien » en est une illustration inquiète mais raisonnable.

On se sait périssable parce que chacun lest. Mais comment simaginer mortel dans un monde où lon ne mourrait point ? La perspective du je mourant ne peut sobtenir que par lobservation de la perte de lautre, fût-il létranger (« il ») ou le proche (« tu »), dont on pleurera ou non la disparition selon laffection quon lui prête. Lexercice de la mort est inséparable du fait social ; dans un sens, il en est même constitutif. Il nexiste aucune communauté dhommes chez qui les défunts ne fassent lobjet dune attention particulière, dun traitement choisi. De tout temps, les rites funéraires signalent une manière de piété réservée au cadavre, et cet égard cultuel constitue un indice de lévolution sociale des populations primitives.

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Dans lancienne Égypte, le nom du disparu est un principe vivant dont lévocation orale fortifie sa régénérescence. Mourir y est dit « sortir au jour », bel oxymore rendant grâce à la course du soleil qui, après sêtre abîmé sur lhorizon, resurgit des ténèbres pour célébrer la nouvelle aube. Selon La Rochefoucauld, « le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » Car en effet, lastre du jour, pour moitié funèbre, est aussi un symbole de vie – à linstar de leau, indispensable au vivant mais ubiquiste dans les mondes chtoniens, où lon prépose un nocher à la traversée des âmes. Nerval, se promenant sur les berges du Danube, ne soupirait-il pas : « Voyez comme cet endroit serait bien fait pour nous aider à sortir proprement de la vie… ».

La géographie complexe des Enfers (relire lÉnéide ou la Divine Comédie pour sen persuader) confirme que le décédé, affranchi de sa rigor mortis, est redevenu un être en mouvement auquel on prédit un voyage codifié bien que méandreux. Cette promesse de palingénésie, dont la croyance immémoriale situe le dogme chrétien (« la mort est espérance ») dans la continuité de la pensée platonicienne (« la mort est un bien »), tente de faire rempart aux terreurs diverses inspirées par lidée du trépas. Linterdit du suicide, comme celui de la crémation, na fait que rehausser lépouvante de lensevelissement à vif, plus insoutenable encore que celle du pourrissement. Ainsi, projeter le mort dans une perspective de mobilité retrouvée, cest sexonérer en partie des affres de la mise en terre et de la dégradation corporelle.

Il est coutume de baptiser un enfant du nom dun ancêtre défunt. Quy voir sinon une manière dacter la perpétuation du mort dans le vivant et, par là même, dencourager la transmigration de lêtre ? À travers le faire ou le dire, invoquer la mort dénonce presque toujours une volonté dexorcisme ; la littérature, dans laquelle surabonde limage de la mort, en est une manifestation flagrante. La complaisance malicieuse de Villon pour le macabre illustre à merveille ce Moyen Âge finissant où mort et facétie se coudoient, préfigurant les vertus cathartiques de lhumour noir. Le classicisme, en revanche, imposera, avec le genre tragique, un hiératisme tout hérité du théâtre antique, siège des dieux et des braves. Curieusement, le siècle des Lumières na pas beaucoup disserté sur la mort ; le laconisme des dictionnaires à larticle concerné est pour le moins édifiant. Il faut attendre le romantisme pour pleurer la mort de lAutre lors de longs monologues élégiaques où lombre du suicide nest jamais 15loin. La littérature fantastique, quant à elle, semble avoir puisé dans un registre sans fond, et la richesse narrative qui devait en résulter na dégal que limaginaire insufflé par la possibilité dun au-delà.

« Impundens Orcum moror ! » sexclamait le poète latin. On sait le moment ultime contingent quoiquinévitable, mais on implore pour quil survienne au plus tard. Une fois sa vie vécue, lhomme perçoit dans les prémices de la sénescence le commencement même de sa mort. Nest-il, comme le croyait Platon, quune âme en pénitence échue dans une prison de chair ? Cette part de lui présumée pure, nommée noûs, accède-t-elle à léternité ? Ou doit-il se résoudre à disparaître et cesser dexister absolument, ainsi que le pensait Épicure ? Mais faut-il seulement quil songe à tout cela, quand sa vie entière naura été quun Sein zum Tode, un « être-[tendu-]vers-la-mort ».

Paradoxe dun thème exprimant le néant : bien que prolifique sinon prolixe, le discours autour de la mort est intarissable, tout comme la connexité des sujets qui sy rapportent naturellement. Penser la mort, cest penser la vie ; vivre, cest apprendre à mourir. Nous avons déjà lu cent fois ces aphorismes sans trop y prendre garde, comme si mourir (ou vivre donc), au fond, cétait laffaire des autres, des mourants, ces vivants se voyant mourir. « Vivre tue », badinait Aquin. Relisons-les une fois de plus et méditons-les avec le soin quils méritent.

Marc Bonnant