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Le marché des idées

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  • ISBN: 978-2-8124-4843-0
  • ISSN: 1843-9012
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4844-7.p.0393
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 08-05-2015
  • Periodicity: Biannual
  • Language: French
Free access
Support: Digital
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Yves Leclair, Cours sil pleut, Poèmes, Gallimard, [coll. « Blanche »], 2014, 144 p.

Il était temps que la collection « Blanche » des éditions Gallimard publie un recueil de poèmes dYves Leclair. Poète authentique, il est lauteur dune quinzaine de titres composés notamment de poèmes et de proses poétiques. Les ouvrages dYves Leclair, publiés au Mercure de France et à La Table Ronde, ne laissent pas indifférents. Comme son aîné, Pierre-Albert Jourdan dont il a publié les œuvres en 1987 en compagnie dYves Bonnefoy et en 1991 en compagnie de Philippe Jaccottet, il est capable de transformer notre rapport aux mots, aux êtres et aux choses. Il en va ainsi de ce nouveau-né, intitulé Cours sil pleut, qui, composé de cinq grands chapitres, souvre par des vers extraits de LÉnéide de Virgile et se clôt par dautres puisés dans LEnfer de Dante. Cest que le poète fait sien cet héritage, mais il le développe, le révolutionne même car les quêtes respectives des deux aèdes sont pour ainsi dire revisitées, dans la mesure où Yves Leclair développe une poétique du quotidien, du détail, des petites choses, comme suit :

du premier jet

Mon jeune voisin de village

sen fiche, lui, dans son jardin

en friche, à étages, parmi

lexubérance verte. Sa

jeune femme, splendide plante

verte aux formes très exaltantes,

comme une miniature indienne,

vient lui chanter quelque chose en

parlant, et lui qui sait si bien

écrire en vibrant tout contre elle

Oggiogno, de notre petit ermitage,

au-dessus du lac Majeur (Italie), 8 août 2002

Yves Leclair tient à préciser le lieu et la date de la venue au monde de ses poèmes. Détails certes importants dans lenvie affirmée de dialoguer avec ses lecteurs, mais aussi dans la poétique quil esquisse « dun

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unique trait de pinceau ». Sans doute tient-il cela des poètes chinois et japonais chez qui la poésie est aussi chronique, instantané immortalisant les événements, les faits, les actes, les paroles, la vie en somme :

souvenir de pensÉe

Londée qui a avancé son filet

gris, les nuées à la fenêtre, quand nous

dînions, le temps senfuit, mais les idées

sont moins précieuses que ce crépuscule

qui éclaire dun bleu inattendu

Oggiogno, lac Majeur, 9 août 2002

Le titre, Cours sil pleut, semble terre à terre, mais cest une fausse impression, car quand on lit les poèmes, on comprend quil sagit de lhomonyme de Courcilpleu, parc des bords de la Loire, lieu cher au poète :

CODA

(ou Conte des pieds)

Vers Courcilpleu, souvent je vais

dans le genre assez solitaire.

Je marche très à ras de terre

et traîne tant les pieds usés

sur cette terre qui, dans le ciel,

tourne en rond et pas très rond,

que mes vers nont plus de talon.

Bref, je men vais au vent dautomne

entre mille choses bouffonnes. []

Yves Leclair est, comme il se définit lui-même, un « voyageur sans titre ». Disciple du Chinois Li Po, du Japonais Bashô, de son compatriote Rimbaud et de son grand ami et éditeur le regretté Jean-Claude Pirotte, il dessine plus quil nécrit, chante plus quil ne parle, perce dun œil de faucon plus quil ne voit. Oui, lauteur de Cours sil pleut est un voyant, comme dans ce superbe poème célébrant à la fois la Tunisie, située au Maghreb donc en Occident méridional, et Alep, ville aujourdhui meurtrie du Levant :

échelle du levant

Oued Rmil, Oued Lahmar, El Arroussa,

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Sidi Ayed, Elafar, Bousaled…

Je rêve sur ces quelques noms transcrits

dans mon carnet route de Sfax,

là-bas sous les deux pins dAlep

qui font rêver dair et de mer.

Japproche dAlep au petit matin.

Tu rêves trop sur les mots, me dit-on !

Mais les mots sont mes moyens de transport.

La part nomade de lâme, je me demande

si ce nest pas ce poudroiement de sable

dans la main dun enfant, cette poignée

de grains en syllabes jetées au vent

De Sfax (Tunisie) à Alep (Syrie)

8 avril 1999

Aymen Hacen

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LE COSMOPOLITISME DE STEFAN ZWEIG
ET LA FORCE ACTUELLE
DU CONCEPT BOLOGNA

Appels aux européens, cet électrisant livre de poche, à la fois élégant et léger, avec le portrait en noir et blanc de lécrivain sur la couverture, contient deux textes inédits de Stefan Zweig, La Désintoxication morale de lEurope et LUnification de lEurope. Ce sont les textes de deux conférences prononcées à Rome, en 1932 et en 1934, pour le congrès sur lEurope de lAccademia dItalia. Dorigine juive, né à Vienne, en 1881, il est à présent lun des auteurs les plus lus de langue allemande. Ami de Romain Rolland, il cultive ses convictions pacifistes avec une attitude imperturbable jusquà la fin de sa vie (voir le suicide de 1942, en exil). Opposant féroce à la dictature nazie, il lutte, surtout par lintermédiaire de ses discours prononcés à haute voix dans des milieux autrichiens ou à létranger, par les pages toujours à découvrir de ses écrits, en faveur dune Europe unie. Au centre de sa conception idéaliste se situe la culture omnipotente, vue comme un réseau de communication universelle.

Appels aux européens, traduit et mis en lumière par le germaniste Jacques Le Rider, est un manuscrit inédit, paru aux Éditions Bartillat, à Paris, en 2014. Sur une soixantaine de pages, la consistante préface de Jacques Le Rider fonctionne comme une étude postmoderne, avisée et profonde, de lœuvre de Stefan Zweig. Voilà les mots avec lesquels le germaniste saisit lessence dune telle démarche avant-gardiste, affirmée dans les années trente par lun des intellectuels les plus connus dorigine juive :

Son idéalisme, son refus de toute forme de Realpolitik, son aspiration à penser lEurope hors de toutes les catégories politiques de son temps, au nom dune éthique cosmopolite, donnent à ses professions de foi en un

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salut supranational de la civilisation européenne un caractère inactuel qui les rend insolites1.

Noublions pas que Jacques Le Rider a publié, en 2013, un livre sur Les Juifs viennois à la Belle Époque et a rédigé aussi la préface dune autre traduction des ouvrages inédits de Stefan Zweig, Derniers messages, paru lannée dernière, avec la traduction dAlzir Hella.

Il sagit en fait dun travail de récupération et de réévaluation de la création dun auteur conscient de sa mission. Comme si le texte sécrivait sous nos yeux, sous linfluence de la politique officielle de lEurope actuelle, cet ouvrage nous montre un auteur réveillé à lheure dune guerre dévastatrice, et parfaitement conscient de sa mission. Il y a dans lhistoire, chose bien connue, des êtres visionnaires, qui pensent dune manière inédite et qui anticipent, par leurs idées, les situations historiques à venir. Plusieurs textes de cet auteur sont conçus comme des manifestes, susceptibles de circuler librement afin de réveiller les esprits rigides, rétrogrades.

La transcription et lévaluation des manuscrits deviennent à lheure actuelle un travail bienvenu, cultivé assidûment par beaucoup dintellectuels. On assiste ainsi à une mise en circulation des œuvres restées jusquà présent, faute dabnégation et dadéquate traduction ou tout simplement par ignorance, dans un état latent. Les grands auteurs dexpression française, par exemple, bénéficient ainsi dun replacement, parfois favorable, parfois non, dans lhistoire de la culture universelle.

Esprit doué dune vision cosmopolitique, ouverte vers lassimilation des principes de lhistoire universelle, voyageur non-conformiste, errant dans le monde entier à cause de la guerre et de la destruction de lEurope, sa patrie spirituelle (il a habité en Suisse à Zurich pendant la première guerre mondiale, sest exilé en Angleterre dès 1934, puis sest installé au Brésil, etc.), Stefan Zweig découvre et partage une politique sereine qui, bien menée, conduirait finalement, sans doute, à la réinvention de lhumanisme dans lEurope. La globalisation (ou lunification) est un concept bien connu actuellement dans la politique mondiale, une sorte de mot passe-partout. Stefan Zweig peut être considéré comme lauteur moral de la propagation de ce phénomène qui comporte la compréhension réaliste

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et globalisante de lEurope. Cest lui qui, à partir de 1930, utilise ses mots avec lardente conviction que la solidarité au nom de la culture vaincra. Dans toutes ses conférences, il reprend cette idée obstinément. Il a toujours considéré que lEurope était « un organisme intellectuel unique ». Il croyait que la nouvelle génération devait être capable de commencer léveil intellectuel, de mener la bataille contre les mentalités rétrogrades, rigides et peu fonctionnelles :

Tout prendra une bonne tournure si la nouvelle jeunesse de lEurope, dans tous les pays, est éduquée comme il convient. Mais cette éducation devra partir dun changement de conception de lhistoire, cest-à-dire de lidée fondamentale quil faut insister sur ce que les peuples dEurope ont en commun plus que sur leurs conflits2.

Cest une vision pacifiste, qui milite pour laffirmation dune culture sans frontières. Il délimite deux types dhistoire qui, malheureusement, la plupart du temps, ne se trouvent pas de points communs : celle qui envisage les guerres et tous les drames engendrés par celles-ci, et lhistoire de lhumanité.

Tandis que la simple histoire des guerres dans leur intégralité naboutit quà une succession ininterrompue de hauts et de bas, lhistoire de la culture décrit une ascension irrésistible qui conduit vers des hauteurs toujours plus élevées3.

Dans une telle histoire, les peuples sont des amis, une sorte de frères au nom dun idéal commun. Cette conception, très proche de celle postulée par la religion, transforme le travail de Stefan Zweig en un apostolat bénéfique pour toute lhumanité. Il veut que les universités européennes deviennent des portes largement ouvertes aux étudiants étrangers, des foyers démulation créative et coopérative, deffervescence intellectuelle. Il rêve à la création d« une sorte détat-major de larmée intellectuelle dont la mission commune serait de conquérir lavenir », une chose novatrice et très généreuse qui impliquerait la fusion de larges dimensions entre lesprit de lépoque des lumières et celui de la postmodernité. Le projet Bologna est celui qui proclame, dans le xxie siècle, presque une centaine dannées après la propagation de lidée visionnaire de Stefan Zweig, lunification de la culture européenne au

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niveau de tous les continents. Un tel désir, affirmé dune manière non-conformiste et courageuse dans les années trente par cet intellectuel peu commun, dorigine juive, ardent militant dune idée novatrice, et dans une période déstabilisante et inapte à comprendre la solidarité au nom de la culture, serait sur le point de se réaliser partiellement de nos jours. Ce concept est centré sur lidée dun étudiant fortement curieux et avide dassimiler les informations variées, venues des autres espaces culturels, un étudiant ouvert aux hautes attentes de la communauté universitaire internationale. Les soi-disant crédits transférables, les possibilités de migrer librement, sans contrainte, sans peur, dune université à lautre, de ne pas mettre de barrières entre les disciplines détudes, montrent louverture incroyable quun tel projet européen implique, sa capacité de réunir les connaissances multiples et de faire connaître au monde entier quil y a un fil directeur, un liant qui parle à la fois de nos racines et de nos attentes. On parle actuellement dun professeur Bologna. Quest-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que les étudiants sont appelés, à un moment donné, à choisir leurs professeurs, leurs modèles de référence. Paradoxalement, peut-être, les critères par lesquels ils choisissent leurs enseignants favoris se conforment aux desiderata de Zweig, clairement formulés au début du xxe siècle. Le modèle dun cosmopolitisme héréditaire, cest-à-dire inscrit depuis fort longtemps dans le gène intime de lhumanité, deviendrait le fondement de sa construction idéaliste. Jacques Le Rider tire la conclusion :

Ce cosmopolitisme soppose à ce que nous appelons aujourdhui la mondialisation capitaliste et à ce que Zweig considère comme le pire des dangers, limpérialisme auquel conduit inévitablement le nationalisme. Il cherche la formule qui permettrait dentraîner les peuples à former une société civile européenne au-delà des cloisonnements nationaux4.

Le Rider considère que laspiration de Zweig à une Europe supranationale doit être liée au « mythe habsbourgeois » ou autrement dit, par une idée lancée dès 1886, par J. S. Bloch, il faut comprendre que lintolérance nationale ne sera jamais compatible avec lidée autrichienne. Il sagit en fait dune synthèse supérieure de la nationalité et de luniversalité qui permettrait à chaque individu de conserver sa nationalité « comme un attribut “infranational” de son identité civile ».

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La guerre nest pas la norme nous enseigne Zweig. Il faut apprendre à aimer la paix et les perspectives positives, solaires, dépourvues de parti-pris et fort apolitiques dun enseignement nourri aux plusieurs langues. Son projet éducatif est aujourdhui mis en œuvre par plusieurs universités de lEurope. Son opinion ferme et laspect frappant de son discours, lancé lors de sa première conférence, à Rome, sont encore des lieux fertiles de méditation pour le citoyen européen, né après la guerre, dans un monde pluriel, un citoyen conscient de ses racines et indubitablement animé par les profondeurs de celles-ci.

Dans la section Notice, le traducteur, Jacques Le Rider, donne quelques informations utiles concernant les manuscrits. Ainsi, pour le texte de la première conférence, La Désintoxication morale de lEurope, il précise quil a existé une première publication dun extrait, en allemand, dans un quotidien viennois. La publication intégrale se trouve dans un recueil dessais de Stefan Zweig, toujours en allemand. Sa traduction tient compte de ceux-ci et essaie magistralement de transgresser le message de la langue dorigine. Pour la deuxième conférence, LUnification de lEurope, il précise quil sagit dun manuscrit inachevé écrit en 1934, publié en 2013 par Klemens Renoldner. Le Rider fait, par la suite, une mention, très utile pour les récepteurs et pour les éventuels interprètes de ces textes insolites, il apprend aux lecteurs que le texte de cette édition suit le manuscrit dactylographié du fonds des œuvres posthumes de lépoque anglaise de Stefan Zweig, conservé aujourdhui dans la Zweig-Collection de la Bibliothèque Daniel A. Reed de la State University of New York.

Stefan Zweig a cherché aussi à établir, au niveau de ses théories, une capitale de lEurope, « une capitale tournante » ou itinérante. Ce rêve a été dune certaine manière accompli si lon pense quil existe de nos jours une capitale européenne de la culture. À tour de rôle, par concours, par le vote des citoyens, une autre métropole européenne sengage à reformuler les idées pacifistes et apolitiques de Stefan Zweig, le parent suprême de la globalisation.

LUnion européenne est un autre concept fondamental de la société actuelle, mis en œuvre par le mécanisme dun idéalisme lointain, découvert au début du xxe siècle, par la voix de quelques intellectuels européens, tels que Stefan Zweig et Robert de Musil. Chaque pays se rapporte différemment à cette superstructure intergouvernementale. Une chose est sûre : on ne cessera pas de poursuivre « lastre vacillant

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de lesprit européen » avec des instruments de repérage de plus en plus sophistiqués, de plus en plus inaccessibles. Il reste à voir si la lumière oscillante réussi finalement à éclairer tous les angles du processus spirituel.

Simona Constantinovici

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Marta Petreu, Notre maison, dans la plaine de lArmageddon, LÂge dHomme, 20145

Notre maison, dans la plaine de lArmageddon : le titre du roman de lauteure roumaine Marta Petreu fonctionne à lui seul comme un puissant déclencheur dimaginaire. Quelle terrible guerre évoque-t-il ? Qui en sont les protagonistes ? Si la nationalité de lécrivaine peut susciter tout un imaginaire roumain, la référence biblique est quant à elle assez déroutante : on na pas vraiment lhabitude dassocier littérature roumaine et eschatologie. Le mot roumain « acasă », repris, pour dévidentes raisons deuphonie dans le titre français, par le syntagme « notre maison », véhicule également lidée dun « chez soi » qui dépasse tout enracinement physique. Loxymore évoque donc une familiarité des moins désirables : celle dune intimité livrée à une guerre dévastatrice.

Situé en Transylvanie pendant la deuxième moitié du vingtième siècle essentiellement, lunivers chargé de références bibliques du roman de Marta Petreu est cependant peu familier à la plupart des lecteurs roumains contemporains. Lécrivaine nous fait pénétrer dans lintimité ravagée dun couple paysan « auguste et coléreux » dont les dissensions savèrent plus fortes que les secousses même de lHistoire, le couple fondateur dune famille dont chacun des membres payera le prix de ce conflit. Le choix de mettre dans la bouche des personnages des termes régionaux appartenant au patois de la plaine transylvaine – restitués par la traductrice Florica Courriol par des mots occitans – accroît cette impression détrangeté.

Le choix du titre est cependant partiellement trompeur. Il est porteur en tout cas du déséquilibre fondateur du foyer dAugustin et de Mària, « Ticou » et « Mica » pour les enfants. La référence à lArmageddon renvoie de façon accusatrice au père et au climat quil instaure à la maison suite à son adhésion aux Témoins de Jéhova : « On parlait beaucoup de Dieu dans notre maison. Chaque jour. Sa parole était lue chaque soir dans la Bible noire qui reposait sur le rebord large de la fenêtre, à côté du lit

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des parents. [] Mica se contentait de se taire, en préparant le dîner ou en faisant la vaisselle. Je pense quen ces temps-là, elle avait encore des nerfs prodigieusement résistants, sinon comment aurait-elle supporté la propagande religieuse que nous faisait Ticou, de 1954 jusquen 1974, chaque jour, à haute voix, sans sénerver ou sans la désapprouver ? » (p. 104) Nous venons au monde dans le bruissement des récits de nos contemporains et de nos proches. Pénétrés par les avertissements apocalyptiques du père et ne se sentant pas dignes de rédemption, deux des trois enfants du couple imaginent un « plan de salut » radical : creuser une tombe dans le cimetière voisin et sy tuer afin déviter ces temps où « les gens voudront bien mourir, mais la mort les fuira » (p. 158).

Mais est-ce vraiment le père qui établit les règles du jeu ? La passion dAugustin pour lApocalypse peut apparaître comme une réaction violente provoquée par le désinvestissement psychique de son épouse. Pour briser son silence, il cherche à établir un dialogue tonitruant qui redonnerait sa cohérence à un monde devenu incompréhensible : « Attaqué de toutes parts ou peut-être seulement par une énorme panique intérieure, par le poids de ses rêves ruinés, il cherchait ainsi une sortie de secours. Après de longues années de tension et dinquiétude [] il trouva la Vérité. La source de la vie où ceux qui reconnaissent le Véritable Dieu, Jéhova, peuvent boire sans payer » (p. 96). Mària, mentalement prisonnière dune histoire damour passée, senferme dans une présence-absence agressive qui est vraisemblablement le point de départ de cet emménagement symbolique de la famille « dans la plaine de lArmageddon ».

Mais qui est donc vraiment Mària, épouse dAugustin et mère de ses trois enfants ? Son « absence » dévastatrice la situe indubitablement au centre de lunivers familial. Le roman commence par la mort et lenterrement de celle-ci sous un ciel hargneux, par un temps « à son image » – une disparition qui se révèlera essentielle pour que la narratrice, la fille cadette de Mària, puisse commencer son récit rétrospectif, un vrai travail de compréhension et de réparation.

Le regard empathique de la narratrice nous ramène très vite à lépoque où la mère était une jeune fille au regard brillant, plein despoir et de confiance. Sur lune des rares photos de famille, « elle est habillée comme une princesse déguisée en paysanne : en robe à fleurs, aux manches longues et collerette en dentelle ; la robe est à taille haute, très

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resserrée sous la poitrine, elle descend très bas presque jusquau sol [] Son regard attend la Bonne Nouvelle » (p. 37). Cette attente intense et confiante sera systématiquement trompée par la vie, comme ne cesse de le rappeler la narratrice. Le grand amour de jeunesse, perdu suite à la rivalité avec une cousine, jette une ombre immense sur sa destinée de femme : « Mica na jamais pu connaître la vie à côté de lhomme aimé [] Elle a gardé toute sa vie lillusion quelle aurait été plus heureuse avec lautre, avec Chirica » (p. 267). Au fait, Mària nest pleinement vivante que dans sa jeunesse : « Il a fallu quelle meure pour que je comprenne que sa jeunesse ensoleillée qui mapparaissait comme infinie à cause de ses récits répétés na été quune mince tranche de vie. À ses vingt ans, tout était terminé, fini le bonheur » (p. 56).

Cette phrase renferme probablement lexplication des conditions de lavènement de lArmageddon familial : incapable de se choisir une nouvelle histoire qui donne du sens à sa vie, Mària déserte le présent et se transforme de son vivant en fantôme, par un désinvestissement vengeur qui la détruit elle-même et torture les siens : « elle qui remplissait la maison, la cour, nos vies avec ses multiples humeurs, était au fond absente. Elle ne nous gâtait pas. Ninventait rien à notre intention » (p. 140). Elle devient assez vite lincarnation dune Mère Terrible et obsédante, blessée et génératrice de blessures. Si lhistoire que se choisit le père est porteuse de folie et de destruction, labsence de toute histoire compensatrice du côté de la mère lest tout autant : « Elle a eu une vie étroite, attachée à un pieu au milieu de notre ferme, tel notre Flutur, le chien, attaché au piquet avec une liberté de mouvement égale à la longueur de sa chaîne » (p. 267). Sa vie est une succession de refus, de désenchaînements, et, pour finir, lexemple même de lapesanteur sociale. « Parce que Ticou était un jéhoviste, on ne les invitait plus nulle part, ni aux baptêmes, ni aux mariages. Parce quelle nétait pas jéhoviste, seul son mari allait à leurs réunions, pas elle. Par voie de conséquence, Mica ne sortait jamais » (p. 105). Cet isolement nest pas uniquement le résultat dun conditionnement extérieur. À part quelques tentatives échouées au début de son mariage, Mària refuse tout effort dembellir sa vie quotidienne : « je ne lui ai jamais surpris la moindre trace dimagination dans leurs relations », écrit la narratrice à propos de la mère qui nenvisage jamais dacheter le moindre petit cadeau – en loccurrence un paquet de café tant convoité par le père (p. 70). Elle sentraîne à exercer son pouvoir

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dans les refus : ne pas accompagner son mari dans une croyance qui lui a dailleurs été inspirée par le propre père de Mària ; ne pas laisser Ana, leur fille ainée, suivre des études au lycée ; ne pas accepter lépouse de son fils Tinu, ni leurs enfants. Le regret rhétorique davoir enfanté semble proféré pour le plaisir de blesser, sinon danéantir : « Pour tout te dire, je voulais pas de gosses. Et jen ai eu trois. [] Jaurais mieux fait de me débarrasser de vous, pas un qui méritait de vivre » (p. 298). À défaut de trouver un sens à sa vie, Mica finit par sacharner à empoisonner la vie des autres, à limage du sel quelle met à la racine de cette jacinthe plantée par sa belle-fille, « pour quelle sèche ». Elle devient ainsi le centre obsédant dun univers centrifuge et souffrant.

La principale figure de cette souffrance est dailleurs la narratrice elle-même, la fille cadette écartelée tout comme ses aînés par les humeurs des parents. Parallèlement à cette figure traumatisante de mère, unique dans la littérature roumaine, se construit la figure attachante de cette fille en quête de sens, hantée par cette béance de la réciprocité, dans sa douloureuse quête de rachat individuel et familial. À travers son regard, la terrible Mària retrouve parfois la fragilité dune jeune femme pure et naïve, si démunie devant la vie. Sidentifiant à maintes reprises à sa jeune mère (les yeux brillants, lamour pour les études, lopposition radicale à un Jéhova tant invoqué par le père), quelle voudrait à la fois racheter et fuir, la narratrice se laisse porter par son projet réparateur et consolateur, comme si cette réparation devait réécrire son histoire et celle de sa propre famille.

Mària elle-même, qui na pas été capable de créer un récit pourvoyeur de sens, manifestement indispensable à « lespèce fabulatrice » (le syntagme appartient à Nancy Huston) que nous sommes, semble cependant désireuse dêtre le personnage principal dune histoire. Elle réagit très bien lorsque sa fille lui annonce quelle écrit un livre sur leur famille : « Je pense que lidée de devenir un personnage lenchantait » (p. 309). Notre maison, dans la plaine de lArmageddon, est dailleurs un roman qui affirme sans cesse la croyance au pouvoir des mots. La narratrice regrette à plusieurs reprises davoir programmé la mort de sa mère en lui suggérant lidée dun âge-limite, celui dune tante morte à 84 ans. Elle espère secrètement une bénédiction tardive de sa mère, ce qui permettrait à la fratrie de parcourir le monde « bien protégés comme lorsque tu nous portais dans ton placenta » (p. 277), tandis

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quelle déplore leffet de ses malédictions, qui font que « tout ce que nous nous efforçons de construire tombe en ruine et sécroule » (p. 279).

Notons pour finir que le village transylvain de Cutca est loin dêtre un havre de paix dont la tranquillité même laisserait le champ libre aux démons intérieurs de ses habitants. Bien au contraire, ce village est pleinement pris dans les tourments de lHistoire. Lune des prouesses du roman de Marta Petreu est dévoquer avec une telle force lArmageddon familial que celui-ci étouffe presque les échos de la terreur communiste qui sabat sur le village : les persécutions de la Securitate pâlissent face à lenfer personnel. On voit pourtant la famille subir de fortes pressions pour que les parents acceptent de céder leurs terres à la Coopérative agricole : Ana, la sœur aînée, nest pas reçue à lécole. Le père est convoqué dans la ville de Gherla doù il rentre « la tête enflée comme une courge » (p. 128). Ladhésion du père aux Témoins de Jéhova leur vaut des descentes régulières de la Securitate ainsi que des interrogatoires à Cluj, doù le père revient parfois avec du sang coagulé sur la figure. Enfin, Tinu sera jugé et jeté en prison à cause de son refus de senrôler à larmée, conformément aux exigences des Témoins de Jéhova.

La narratrice est peut-être la seule rescapée, le seul protagoniste de lhistoire à avoir trouvé très tôt les moyens de sopposer à lhostilité sans faille du monde extérieur : « je me suis fait un cocon de livres et de mots en mettant la réalité environnante entre parenthèses. Des livres et des mots. Le mot écrit a eu sur moi un pouvoir plus grand que la réalité vraie. Je me croyais sur un rayon de la bibliothèque du monde » (p. 193). Marta Petreu, qui choisit de parler de ce roman aux résonances autobiographiques certaines comme dun monument funéraire, une pyramide de mots pour ses morts, a conféré à cet alter ego quest la narratrice la difficile mission denrayer la marche de lArmageddon, en contenant la cruauté de lhistoire dans un livre prêt à être lui aussi rangé dans la bibliothèque du monde.

Monica Salvan

1 Stefan Zweig, Appels aux européens, Préface et traduction de lallemand de Jacques Le Rider, Paris, Bartillat, 2014, p. 7-8.

2 Ibid., p. 78.

3 Ibid., p. 84.

4 Ibid., p. 16.

5 Roman traduit du roumain par Florica Courriol.