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Le marché des idées

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  • ISBN: 978-2-8124-3048-0
  • ISSN: 1843-9012
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-3049-7.p.0401
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 28/07/2014
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Parler la langue dune philosophie
qui sadresse aux écrivains

Philosophies parallèles est un livre denviron trois cent pages, publié aux éditions Polirom, en 2013, dans la série dauteur Marta Petreu, qui inclut déjà, à lheure actuelle, huit titres. On parle à vrai dire dune réédition revue et augmentée dun volume paru pour la première fois à Cluj, aux éditions Limes, en 2005. Ce qui peut frapper le lecteur dès le début, cest le caractère hybride de lentreprise. On a devant nos yeux une sorte danthologie, qui combine avec intelligence, dans le style consacré des écritures de Marta Petreu, des sujets apparemment divergents, qui se subordonnent aux domaines de la philosophie (Schopenhauer, Henri Bergson, D. D. Roşca, Nae Ionescu, Cioran), de la littérature (Blaga, Caragiale), mais aussi à des sphères dintérêt inédits, telle la gastronomie à travers les « souvenirs » littéraires. Lauteure se souvient avec acuité la diversité des goûts culinaires daujourdhui et dautrefois, rencontrés dans les pages de littérature universelle. Ses parents, la famille, en général, deviennent, à cette occasion, des personnages dans une histoire excentrique et la nourriture, un prétexte pour se dévoiler face à un public toujours hétéroclite. On connaît ainsi Marta Petreu en train de manger, en train de rire, en train de faire des choses communes. Javoue que je fais partie dune catégorie de lecteurs à laquelle cet écrivain désinhibé de Cluj sadresse dans son dernier livre, explicitement ou implicitement, par-dessus le jargon philosophique susceptible de bloquer, dans la plupart des cas, la vraie communication. Dune certaine manière, je me sens, la plupart du temps, complice avec lexplorateur non-conformiste de tous ces mondes dispersés, investigués avec talent et beaucoup de créativité.

Si lon parle de la structure de ce livre, il faut dire quil contient quatre chapitres : « Philosophies parallèles », « Dimensions du sentiment national », « Le modèle et le miroir » et « Parva culinaria ». La dernière partie de ce livre sintitule « Du lard à la philosophie ».

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Dans le premier chapitre, Marta Petreu trace une histoire sommaire de la philosophie roumaine, tout en précisant, honnêtement, que cet article a été publié premièrement dans une encyclopédie, en 2002. On va trouver, dans ce livre hétéroclite, des textes présentés aux conférences nationales, des articles scientifiques publiés dans des revues roumaines ou étrangères. On peut lire même un laudatio, cest à dire un texte laudatif à ladresse de Nicolae Balotă, lun des intellectuels de Cluj qui ont créé une vraie émulation culturelle. Cela montre que lessayiste veut ouvrir expressément les pages de la philosophie, de la culture en général, vers la littérature. Elle considère quil y a une relation étroite entre les deux domaines de recherche et de création.

Il y a quelques ficelles, quelques contours obsessifs, qui maintiennent vive la liaison entre tous ses livres, ce sont des noms, des idées et des œuvres qui réapparaissent et sur lesquelles lauteure médite sans cesse, toujours entraînée dans la quête du Sens. La triade Caragiale, Cioran, Nae Ionescu ne manquera jamais de cette incursion dans un univers sémantique profond. Un Nae Ionescu qui nest pas toujours le meilleur ami pour un lecteur fortement exercé dans son métier comme Marta Petreu, surtout à lheure dun bilan posthume postmoderne, qui prouve, avec une avalanche dexemples pertinents, loriginalité douteuse, contestable, de ce philosophe roumain. « Le modèle et le miroir » nous expose sur une autre lumière, pas très favorable cette fois-ci, la personnalité de Nae Ionescu, un philosophe considéré comme un étalon de la recherche de lidentité nationale. Son cours de métaphysique, qui contenait 22 exposés, a été publié après sa mort, en 1942. Marta Petreu démasque lattitude de ce philosophe qui na pas du tout eu peur demprunter les idées, la problématique et même les exemples de son modèle, une femme bien connue dans le monde de la philosophie universelle, Evelyn Underhill. Il emprunte massivement, sans gêne et sans citer une seule fois, du traité Mysticism. A Study in the Nature and Development of Mans Spiritual Consciousness, paru en 2011. Tout cela sous la soi-disant « protection » des cours présentés librement devant les étudiants, sans notices, dune manière tout à fait désinhibée, antiacadémique. Petreu suit, à petits pas, assidûment, la structure de ces cours universitaires et montre finalement, sans équivoque, quil sagit dun évident plagiat. Elle confronte des dizaines dexemples extraits des cours de Nae Ionescu avec la version originale, appartenant au traité dEvelyn Underhill. La démonstration

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magistrale de notre chercheur roumain ne sarrête pas ici. Dans une autre séquence de ce chapitre, « Parmi les souterrains de la métaphysique» , elle montre de quelle manière Nae Ionescu sest aussi inspiré dune autre métaphysique, celle qui appartenait à Henri Bergson, par lintermédiaire de Jacques Chevalier, qui a publié, en 1926, la monographie Bergson, un volume où la philosophie de lintuitionnisme est exposée dune manière systématique. Il ne manque pas, cette fois-ci non plus, la parade des nombreux exemples tirés de lIntroduction à la métaphysique, louvrage dHenri Bergson.

Dans une autre séquence de ce volume, « La recette de réserve », lessayiste fait allusion au fait que Caragiale avait, parmi ses multiples qualités, la flexibilité sans faille dengendrer des chroniques occasionnelles. Mircea Eliade et Emil Cioran ont eu, eux aussi, la pratique des chroniques réservées aux fêtes chrétiennes, Noël ou Pâques. Marta Petreu manifeste beaucoup dhumour dans la présentation des évènements. De même, la parodie, lironie se trouvent dans la structure de tous ses études ou essais comme une marque incontournable de son style.

Les textes sur lhistoire comparée de la philosophie roumaine sont en fait des études écrites dans la dernière décennie. Marta Petreu croit et le dit dans le préambule de son livre que la recherche de lhistoire de la philosophie roumaine et surtout la recherche philosophique de la culture et de la réalité de Roumanie sont malheureusement peu intéressants pour la plupart des philosophes et des spécialistes roumains en philosophie. Cest un point de vue incommode qui pourrait créer à vrai dire des failles insurmontables entre la « classe » des écrivains-philologues et celle des philosophes.

Lessayiste de Cluj nous a déjà habitués de mettre en parallèle, de regarder comparativement, souvent en paire, dun œil très lucide, deux personnalités de la culture universelle. Cette technique dévoile une capacité hors du commun didentifier la force de la culture née dune perpétuelle jonction entre deux individualités, entre deux zones dintérêt, entre deux consciences. Cest le sémantisme toujours réinventé dune polarité générique, repérable aux entrailles même de la culture universelle. Il y a des études où ce tableau dual, minutieusement construit, peut être bénéfique pour la partie roumaine, des cas où la personnalité envisagée pourrait sortir dans une lumière favorable. Parfois, le déséquilibre entre les deux parties reste visible jusquà la fin du raisonnement

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et Marta Petreu se voit soudainement jouer le rôle dun juge qui doit établir la vérité à tout prix. Et cela pour le bénéfice dun lecteur avide de connaître les coulisses de lhistoire et la vérité toute nue. Le couple culturel Descartes-Blaga est pris en considération afin délucider le problème philosophique et religieuse, la genèse et les interprétations du Grand Anonyme, un concept complexe, qui continue à susciter des questions diverses parmi les spécialistes en culturologie. Schopenhauer et Cioran est un autre exemple pertinent dun voisinage culturel généreux, fertile, qui traverse histoire. Il sagit dun couple qui tend à sapprocher sémantiquement, du point du vue de leurs visions philosophiques, tandis que le temps a la tendance de les séparer irrémédiablement. Cest un couplage audacieux, par-delà le bien et le mal, par-delà les influences et les préoccupations. La conclusion de cette étude est que la différence entre les deux philosophes est plutôt stylistique que du domaine des idées et de la problématique. Il est certain que Cioran assimile à sa manière la philosophie de Schopenhauer. Le mécanisme dune telle lecture parallèle des deux œuvres nous dévoile – dit à un moment donné Marta Petreu – leur préférence pour les biographies, lintérêt pour le bouddhisme, le retour aux mystiques et aux saints et dautres traces similaires de leur pensée. De nouveau, on assiste à une identification perplexe dune affinité, dune relation presque concentrique, qui fonctionne à travers tous les pièges de la temporalité.

Marta Petreu aime ouvrir, par cette sorte de technique de réévaluation et de détection des affinités culturelles incontestables, des paradigmes sans précédents dans lespace de la recherche philosophique. Cest une autre façon de sapprocher de la culture et de la philosophie. Une autre façon de comprendre leur sémantisme.

Simona Constantinovici

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adriana babeti, amazoanele – o poveste [les amazones – un conte],
polirom, iasi, 2013.

Ouvrage monumental par ses dimensions et par lérudition que son auteur Adriana Babeti déploie dans environ 700 pages de texte, Les Amazones – un conte est le fruit dun exemplaire trajet intellectuel qui réussit à harmoniser la mûrissage lent et la capacité de surprendre la vie des idées dans ce quelle a de plus déconcertant et de dynamique. Comme dans ses livres antérieurs, dont Les Batailles perdues. Stratégies de lectures – Dimitrie Cantemir (1998), Sur les armes et les lettres (1999), Arachné et la toile (2002) et surtout Le Dandysme – Une histoire (2004), le discours, appuyé sur une érudition parfois éblouissante, est en même temps ce qui est le plus éloigné de la rigidité livresque, de sorte que les thèmes les plus abstraits ou les notions les plus intriquées se transforment en moteurs dhistoires séduisantes et en même temps celles-ci ne courrent en aucun moment le risque de se muer en verbiage grâce à leur solide ancrage conceptuel. Le secret est sans doute lauthenticité de la quête intellectuelle. Dans le cas de ce livre, lauteur confesse que la figure de lamazone la accompagnée pendant des décennies, soit durant une large partie de sa maturation en tant que professeur de littérature comparée et écrivain. Dailleurs, cette heureuse duplicité permet que le livre sattache à la fois à la tradition des grands livres de littérature comparée traitant lévolution dun thème ou un motif dans les lettres universelles et à la nouvelle pratique décriture qui allie la narration et lessai pour revoir dans une perspective actuelle les formes culturelles du passé.

Le livre souvre ainsi à des multiples lectures : on peut suivre le mythe des femmes guerrières depuis sa formation dans la Grèce ancienne jusquà sa dissolution dans la culture populaire postmoderne, en passant par son relatif effacement pendant le Moyen Âge, son retour au moment de

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la Renaissance suivi dun retrait dû à la Contrereforme au xviie siècle, dune quasi-parodie salonnarde dans le Siècle des Lumières et dune reconstruction parfois kitsch parfois très moderne dans le Romantisme. Une lecture aussi profitable est celle qui se propose de suivre les apports des écrivains et, plus récemment, des cinéastes dans la configuration de ce type féminin, depuis Homère, en passant par Quintus de Smyrne, Vergile, Saxo Gramaticus et les auteurs des chansons de geste germaniques, plus tard Boccaccio et Christine de Pizan, Boiardo, Ariosto, Tasso, les chroniqueurs de la Conquête de lAmérique, continuant avec Heinrich von Kleist, Balzac, Théophile Gautier, Virginia Woolf et Proust et arrivant à Luc Besson, Clint Eastwood, Quentin Tarantino, Ang Lee etc. On peut suivre également les histoires proprement dites dont les protagonistes sont les amazones, depuis la fascinante Pentésilée, la fière Camilla, la tragique Brunhilde, la malheureuse Clorinde, lartificielle Velleda jusquà la versatile Orlando ou bien nous concentrer sur la survivance souvent abâtardie des traits amazoniques dans les figures de la culture populaire, à savoir les femmes-flic, les agents du type Nikita ou les guerrières entraînées en Asie comme Jen de Tigre et dragon ou Beatrix Kiddo de Kill Bill. Les lectures érudites sont permises aussi, à savoir celles qui se proposent examiner le stade des recherches sur ce thème et la pluralité des perspectives ouvertes par linvestigation de ce mythe, quil sagisse de largumentation de lexistence réelle des sociétés matriarcales par J. J. Bachofen et plus tard Marija Gimbutas, de leffort pour trouver le possible noyau de réalité dans lélaboration des légendes sur les amazones dans les travaux des années soixante et soixant-dix dûs à Carlos Alonso de Real et à Pierre Samuel, de la recherche depuis une perspective littéraire dans les années deux milles grâce aux travaux des comparatistes Alain Bertrand et Stefano Andres ou bien de linvestigation du mythe sur lhorizon du féminisme aux années quatre-vingt-dix par Georges Duby et Michelle Perrot dans leur monumentale Storia delle donne in Occidente et Gisela Bock dans Frauen in europäischen Geschichte. Enfin, il existe la variante de lecture offerte par le propre auteur, qui conçoit son ouvrage comme un ludique traité de stratégie pour une bataille menée avec les armes de lérudition et du talent narratif contre un thème rétif à cause de son protéisme et de sa diversité inépuisable. Cest sans doute une stratégie de lecture séduisante, quon essayera de suivre ici.

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La bataille imaginée par Adriana Babeti commence avec lattaque qui trace le contour du mythe tel quil se construit dans le monde grec. Les légendes sur la coutume barbare de se brûler le sein droit pour quil ne les encombre dans les combats, sur leur ceintures desquelles penchent les armes les plus redoutables et même les spéculations sur leur autonomie qui va des rapport très libres avec les hommes jusquà lexclusion totale des ceux-ci de leur entourage se trouvent encodées, selon les auteurs antiques, dans leur propre nom de amazonai, dont létymologie controversée permet une grande variété dinterprétations. Dautre part, la place centrale de la guerre dans la vie des amazones, ainsi que leur organisation typique dans des communautés exclusivement féminines, est mise en relation avec leur descendance mythique du dieu de la guerre Arès, leur culte à Artémis et leur affinité avec la déesse-vierge Athène. Enfin, leur barbarie ou, plus spécifiquement leur marginalité par rapport au centre grec, est suggérée par les localisations légendaires des tribus des femmes guerrières dans des zones lointaines, comme le nord de lAfrique, lAsie Mineure, le Caucase, la vallée du fleuve Don et même les stèpes de lEurasie ou le territoire des Traces. Les Amazones se profilent ainsi comme les habitantes dun « monde à lenvers » et elles répondent à une vision alternative de la femme que la société patriarcale de la Grèce antique considère « normale », soit la femme qui doit se soumettre successivement au père, au frère, au mari et au fils. Trois sont les caractéristiques qui font des ces êtres les figures dune altérité redoutable : dabord, elles sont simplement femmes, dans un univers androcratique ; puis, elles sont Barbares et non pas Grecques ; enfin, elles sont guerrières, tandis que, selon une formule qui apparaît déjà chez Homère dans le discours que Hector adresse à Andromaque les travaux qui incombent aux femmes sont le métier à tisser et la quenouille, car « la guerre cest laffaire des hommes ».

Cette injonction du héros antique adressée à sa femme, à laquelle répond en écho une remarque comparable de Télemaque dans lOdyssée, paraît être dailleurs le moteur même qui déclenche la recherche dAdriana Babeti autour dune féminité insubordonnée, désireuse et capable de mesurer ses forces avec lhomme dans le terrain que celui-ci considère comme son fief exclusif. Il ne sagit pas nécessairement dun combat mené depuis une position féministe contre landrocratie infiltrée insidieusement dans presque lentière culture occidentale, mais dune

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ample réflexion vis-à-vis de lefficacité de ce modèle féminin en tant qualternative à la féminité traditionnelle, liée aux rôles de courtisane, concubine et conjointe (dans le monde grec), de chaste religieuse ou épouse et mère prolifique (dans le monde chrétien), dange chaste ou de démon séducteur (depuis le Romantisme). En prenant comme fil dAriane le destin de ces femmes masculinisées à travers les âges de la culture occidentale, on voit se déployer une vaste histoire des représentations génériques, car ce mythe fonctionne comme un révélateur des mentalités. La partie que lauteur nomme « lincursion » se propose de décrire précisemment les variations autour du thème de lamazone que lOccident a créé depuis lAntiquité jusquau postmodernisme. On assiste ainsi au retrait de lamazone pendant un Moyen Âge qui lie lidéal féminin au type virginal-materne de Marie, la figure de femmes guerrières subsistant seulement dans les zones marginales de lOccident, en Bohème qui est la patrie de la témeraire Libuše, la reine capitaine dune armée de femmes, ou bien au Nord de lEurope, doù proviennent les vigoureuses successeures des Walkiries, dont Brunhilde et Crimhilde. On voit renaître le modèle amazonique pendant une Renaissance qui glorifie les viragos, soit les femmes robustes comme les hommes, et dont les épopées italiennes racontent des histoires exemplaires sur Merediana, Antea, Marfisa Bradamante et Clorinda. On juge les compensations auquelles recourt lart baroque, incliné à édulcorer et à théatraliser les combats des amazones dans un siècle qui, dautre part, se remarque par une activité guerrière presque ininterrompue, lEurope ne connaissant pendant le xviie siècle que quatre ans de paix seulement. On voit réapparaître le mythe des amazones avec les Romantiques et se styliser dans lart des grands modernes ou bien de se vulgariser dans la culture populaire contemporaine. Enfin, on peut mesurer les hibridations que la fin du xixe siècle produit dans les représentations génériques, dans un moment de « crise de la masculinité » qui se traduit dans leffémination des hommes et dans la masculinisation des femmes, avec les peurs ou la fronde qui en dérivent. Les années folles, avec ses « garçonnes » desinhibées, semblent transposer dans la réalité le mythes des amazones antiques, en mettant en évidence tangentiellement le vide intellectuel, larrogance et la superficialité de beaucoup delles. Sans doute, ces repères sont purement orientatifs, car ce que réussit Adriana Babeti cest de surprendre les nuances, les déviations et même les contradictions que

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comporte le modèle standard des amazones dans une certaine époque et dans un espace précis. Il serait facile, par exemple, de considérer la Renaissance une époque gynophile en jugeant seulement par lactivité de lérudite écrivaine Christine de Pizan à laquelle Babeti dédie des pages mémorables ; il est nonobstant significatif, et lauteur le souligne finement, que Boccace écrit dune part léloge enflammé des femmes illustres, De mullieribus claris et dautre part un des plus virulents pamphlets misogynes, Il Corbaccio. La montée impressionante du féminisme à partir du début du xxe siècle paraîtrait, depuis la perspective actuelle, un processus constant, mais dans des mises au point tout à fait convaincantes, lauteur démontre que lapparition des œuvres centrées sur le modèle amazonique (Orlando de Virginia Woolf, Les Feux de Marguerite Yourcenar, The Unvanquished de William Faulkner ou St. Mawr de D.H. Lawrence) est plutôt liée à la persistance de ce mythe littéraire quà un besoin social, car les années trente et dautant plus les deux décennies suivantes représentent un recul dans laffirmation de ce type de féminité. Des surprises considérables surgissent aussi au moment où lauteur présente les illustrations de lamazone dans lespace culturel roumain et remarque la quasi absence de ce modèle dans une culture foncièrement patriarcale. Plus étonnante encore est la désynchronisation par rapport à lOccident au début du xxe siècle, lauteur observant que le xixe siècle, même avec ses ambivalences vis-à-vis de la femme émancipée, reste néanmoins plus prolifique en matière de modèles de femmes bélliqueuses que le modernisme roumain, où lon expérimente peu et chétivement selon lauteur.

La structuration de ce vaste ouvrage comme un livre-conquête dun sujet fait que lattaque des thèmes subordonnés à celui-ci se fait depuis des perspectives multiples et avec les procédés de distorsions temporelles propres à la narration (anticipation, évocation, reprise synthétique ou plus détaillée). Les chapitres de la section intitulée « contre-attaque » reprennent, par exemple, certains noyaux thématiques déjà ébauchés, notamment la conformation du mythe des amazones dans le monde grec, mais laccent est mis cette fois-ci sur la réflexion théorique et sur les efforts des spécialistes en histoire et en archéologie, en anthropologie et en psychologie, de faire le point sur les relations entre la réalité antique et les légendes créées autour des amazones. Cest le moment de déployer les arguments pour et contre lexistence réelle des sociétés matriarcales,

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dont J. J. Bachofen constuit le mythe et que Marija Gimbutas défend comme la structure sociale propre à lancienne Europe, avant les invasions des chevaliers guerriers androcrates. Cest aussi le moment de revenir sur les débats à propos de la misogynie relativement généralisée dans lhistoire de la philosophie occidentale, depuis Aristote jusquà Nietzsche et de faire les corrections nécessaires vis-à-vis des aspects irritants du discours féministe, notamment son jargon recherché et rébarbatif. Cet angle de contemplation permet également de mentionner les recherches archéologiques faites en lactuelle Ukraine aux années quatre-vingt-dix du siècle passé qui jettent des nouvelles lumières sur la société des Sarmates, grâce à la découverte des tombeaux de femmes-chevaliers enterrées avec leurs armes. Enfin, cest le moment de faire un bilan provisoire sur les recherches déjà réalisées dans le domaine de lamazonologie, ce qui permet au lecteur de constater que la recherche réalisée par Adriana Babeti est non seulement une œuvre de pionnier dans la culture roumaine, mais quelle complète et nuance beaucoup douvrages écrits en Occidents en synchronie avec le sien.

Dans une section plus technique, mise sous le signe de lencerclement guerrier, lauteur reprend les moyens qui lui sont les plus propres en tant que spécialiste en littérature comparée et, puisant les informations dune suite impressionante de textes littéraires, elle sadonne à une description quasi exhaustive des mœurs, des habits, des accessoires et des armes que la tradition attribue aux amazones antiques et modernes. On pourrait croire que les chapitres dédiés aux armes comme le sable, larc ou la matraque ne suscitent pas tout lintérêt du lecteur ou que les évocations des peplums ou des ceintures portées par les femmes grecques ou par les barbares guerrieres soient moins attractives, mais une autre surprise offerte par la structuration ludique de limmense matériau dérudition consiste dans la grande liberté laissé à un discours qui semble être mû par un immense plaisir de raconter les histoires les plus extraordinaires ou de communiquer des observations insoupçonnées vis-à-vis des anecdotes connues par tous. Parfois, et surtout dans cette section, le discours semble être un pur prétexte pour ouvrir des paranthèses, pour faire des détours, pour sarrêter afin dapprofondir le sens dune information et ainsi de suite. Lévocation de linséparabilité entre les amazones et leurs chevaux permet linsertion des courtes digressions sur les règles de conduites en ce qui concerne la façon de chevaucher des dames, depuis

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le Moyen Âge jusquaux années trente du xxe siècle. On apprend avec la même occasion lhistoire des juments folles racontée par Philostrate, à savoir la tragédie des amazones au moment où, arrivées dans lîle Leuke pour affronter Achille, elles sont renversées par leurs chevaux qui, dans un raptus de rage, en arrivent à paître les membres des guerrières comme de lherbe. Lhistoire des pantalons féminins, depuis les gestes de fronde des femmes excentriques comme Georges Sand ou Rosa Bonheur jusquà leur généralisation dans les années soixante du siècle passé est inséré dans le discours sur les habits portées dans lAntiquité. Lhistoire des ceintures et le symbolisme de celles-ci, lhistoire des travestissement ou la discussion sur la force défensive de lanasyrma (lexhibition de lorgane sexuel féminin à des fins hilarantes ou terrifiantes) jouent le même rôle de digressions qui savèrent être inséparables du discours principal.

Il serait en effet erronné de lire ce livre comme ayant un discours principal, réductible par example à une thèse qui soutient la supériorité des amazones par rapport aux femmes « normales », subordonnées à lordre masculin. Au moment où lauteur attaque les relations que limaginaire établit entre les amazones et les monstres féminins telles la Gorgonne ou la Méduse, on se rend compte que les guerrières antiques sont loin dêtre des figures univoquement lumineuses. Dailleurs, les légendes sur leur cannibalisme, inceste, infanticide et même leur haine féroce vis-à-vis des hommes ne peuvent être vues seulement comme un reflet de la panique que cette forme daltérité radicale provoque dans lhomme grec. Adriana Babeti récuse dès le début écrire un livre dexaltation féministe du modèle féminin guerrier et il est dailleurs significatif quelle souligne à plusieurs occasion que le destin standard des amazones, tel que lOccident la imaginé pendant environ vingt-huit siècles, est celui de dune digne vaincue, car ces femmes courageuses nont dhabitude à choisir quentre, dune part, la mort sur le champs de bataille, le plus souvent frappées à mort par le héros, et, dautre part, la douce mort causés par les dards dEros suivie dune renaissance sous laspect dune femme quelconque, bonne épouse et bonne mère. Ni féministe ni antiféministe, Adriana Babeti préfère construire une narration moderne, où les points de vues multiples relativisent les vices et les vertus des personnages observés. Malgré lincontestable fascination pour le sujet de sa recherche et au-delà du plaisir avec lequel lauteur accumule des histoires, des descriptions et des détails sur les amazones

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antiques et modernes, il est évident que certaines de ces figures lui sont plus sympathiques que dautres, car leur diversité est indubitable, et dans la parade finale elle tient à repasser une dernière fois le large spectre féminin associé à ce modèle. Les dix personnages choisis apparaissent dans un ordre qui ne respecte pas la chronologie historique et ne sont pas non plus évoqués dans des termes comparables à ceux employés jusquici, dans les sections du livre qui gardait occasionnellement lapparence dun traité sobre visant lexhaustivité. Lécrivain Adriana Babeti donne libre cours à son talent dans ces brefs essais qui laissent délibérément de côté les rigueurs de lappareil critique, qui dailleurs a été exposé avec une impressionante précision dans les chapitres antérieurs. Les changements dhumeurs sont enfin permis dans cette section finale : lémotion que lui cause Pentésilée de Kleist, Camila de Vergile et Clorinde de Tasse a peu en commun avec lironie qui baigne lévocation de Velleda de Chateaubriand, avec lhumour entraînant de la narration sur Bradamante de Boiardo et Arioste ou bien avec la fascination un peu morbide que suscite la meurtrière parfaite et lamoureuse exemplaire quest Hauteclaire de Barbey dAurevilly. La féminité virginale et le sérieux de la quête spirituelle de Jeane dArc de Michelet contraste dautre part avec la fascination des décadents et des modernes pour la figure de lhermaphrodite, telle quelle est illustrée par Madeleine de Maupin de Théophile Gautier et par limpressionante Orlando de Virginia Woolf. La dernière grande représentation des amazones est retrouvable, selon lauteur, dans lœuvre proustienne, où lapparition du groupe compact de jeunes filles en fleurs conduisant des bicyclettes et portant des crosses de golf est lue comme un souvenir esthétisé et stylisé à lextrême des amazones millénaires. Après Albertine, qui suggestivement se révolte contre le confinement dans la sphère de pouvoir de lhomme et meurt dans un accident hippique, il ne reste que des amazones schématiques, même si très attachantes parfois, qui pullulèrent dans la culture populaire postmoderne.

Adriana Babeti a réussi à faire une synthèse qui nen est pas une sur le thème des amazones, et qui ouvre dinnombrables voies pour la recherche et pour limagination artistique. Son livre est autant un roman postmoderne qui revient à lagréable art du sursis, du détour ou de la contradiction typique des romans du xviiie siècle quil est un traité ou une monographie qui clarifie de manière exemplaire un thème sinon

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central sans doute très important de limaginaire occidental. Comme les dandys analysés dans son autre fameux travail de recherche, il sagit de nouveau dune figure qui explore et transgresse les frontières instables des différences génériques, mais cette fois-ci laire de manifestation de ce type humain dépasse largement les limites spatiales et temporelles où saffiche le dandy. Lauteur finit son livre avec une coda intitulé « retrait », en suggérant que le combat contre les fougueuses amazones ne peut se terminer par une victoire, mais dans le meilleur des cas par labandon du champ de bataille. Cest une précaution inutile : on sait quil ny a jamais des victoires complètes sur le terrain intellectuel, culturel et même artistique, car soit les modes, soit le désintérêt, soit le snobisme ou la vulgarisation excessive, finissent toujours par abaisser les grands exploits de cet ordre. Il nest pas moins sûr cependant que ce travail de parfaite maturité intellectuelle va inspirer sinon un culte amazonique, improbable dans une époque peu inclinée à des passions durables, au moins une mode pour beaucoup de gens, une inspiration pour certains dentre eux et sans doute un modèle de recherche, pertinente, attractive, bien-fondée et authentique, pour tous ceux qui se considèrent ses disciples.

Ilinca Ilian