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Note de la traductrice

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  • ISBN: 978-2-406-07231-7
  • ISSN: 2115-5674
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-07233-1.p.0011
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 25/03/2019
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Note de la traductrice

Les Tableaux de voyage, dont la deuxième édition était en cours au moment où Heine sest installé à Paris en 1831, ont été dès 1834 traduits en français et publiés chez Renduel. Cette traduction, non signée, a été attribuée à Heine en personne ; en réalité sil a pu contrôler la production du texte français, Heine nétait pas capable décrire ou de traduire des œuvres littéraires en français1. Il est en revanche lauteur dune préface à lédition française que cette édition reproduit, et qui est le seul texte à ne pas figurer dans les éditions allemandes publiées de son vivant. Dans la préface, Heine insiste sur la nécessité de ne pas « traduire le sauvage allemand en un français apprivoisé » : lopposition de la grossièreté allemande et de la politesse française tient en 1834 du cliché sur le génie contrasté des peuples, sans du reste être dénuée de pertinence sur les pratiques traductives. Pour reprendre une expression de Schleiermacher, en Allemagne, la traduction tend à tirer le lecteur vers lauteur2, là où en France, elle tire lauteur vers le lecteur afin dadapter le texte étranger au goût français. Heine quant à lui tient à conserver en français, dit-il, son « langage sauvage et tatoué ». Pour autant la traduction de 1834 sacrifie tout de même en bonne part aux usages français, et la syntaxe est très largement remodelée ; par ailleurs, des coupes parfois assez substantielles ont été faites. Heine sen explique dans la préface : ce sont des localismes, des allusions, des attaques personnelles, qui selon lui nont dintérêt que dans un contexte allemand ; une telle conception de la traduction acceptant les coupes au nom de 12ladaptation à un public national différent na du reste rien détonnant ou disolé dans le contexte français de la première partie du xixe siècle3.

Jai souhaité pour ma part revenir au souhait de Heine, qui du reste saccorde fort bien au regain dintérêt des traducteurs et traductologues pour la traduction telle que la pratiquaient les romantiques allemands4, et conserver autant que faire se peut le « langage tatoué », dune sauvagerie toute relative, de lauteur. Cette tentative nest pas la première : la traduction pour les Éditions du Cerf de lintégralité des œuvres de Heine a permis que soient retraduits cette fois intégralement les Tableaux de voyage5, qui ne lavaient pas été, à lexception du Livre de Le Grand paru isolément6, depuis le xixe siècle. Lexistence de cette intégrale mettant à disposition du public francophone des traductions dune grande qualité est une excellente chose. Ce nest ainsi pas un manque traductif que la présente édition vient combler. En revanche, lexistence dune nouvelle édition en un seul volume (là où les textes des Tableaux de voyage étaient répartis sur trois volumes aux Éditions du Cerf) dune œuvre importante de Heine7 permettra peut-être de faire davantage exister en français une œuvre vibrante, drôle, acerbe, et dont la teneur historique et politique, sans vouloir abuser du cliché faisant de Heine un visionnaire en la matière, nest pas dépourvue dune certaine actualité. Du reste le destin de Heine en France est quelque peu paradoxal, puisque cest là un auteur qui est très bien étudié, par des germanistes de grande valeur ; cest en bonne partie autour de la figure de Heine que sest fondée, autour entre autres de Michael Werner et de 13Michel Espagne, létude des transferts culturels en France ; les articles dAlmuth Grésillon, Isabelle Kalinowski, Gerhard Höhn ont accompagné la préparation de cette édition et ma connaissance universitaire de cet auteur leur est très largement redevable. Heine donc est très bien étudié, mais lensemble de son œuvre est bien loin dêtre véritablement lue en français.

« Moi les idées de Dostoïevski, je ne les connais pas, par contre la langue de Dostoïevski je peux en parler8 », dit André Markowicz ; je nirais pas jusquà dire que je ne parlerai pas des idées dun auteur qui appelle son récit autobiographique Idées – la suite de cette introduction en exposera quelques-unes, mais une chose est certaine : cest principalement de la langue de Heine que je suis partie pour retenir les principes directeurs de cette traduction. Avant tout, jai cherché à reproduire autant que possible le cadre syntaxique de son écriture. Cela passe notamment par le respect maximal de la ponctuation. Les phrases, parfois bien longues, nont pas été raccourcies. Les dialogues sont mis en forme à limage du texte allemand, cest-à-dire, le cas échéant, avec des variations dun texte à lautre au sein des Tableaux. Certes les traditions éditoriales varient communément en Allemagne et en France, mais il ma paru plus important de reproduire leffet sur le lecteur dun dialogue très fluide que de me conformer à lusage français des tirets et des guillemets. Heine use très libéralement des incises : elles nont pas été transformées en parenthèses. Le cas de lincise me semble du reste emblématique de la pensée même de Heine, qui procède pour ainsi dire à sauts et à gambade, par association didées, par décochements successifs, en donnant un air dextrême liberté à des textes qui peuvent sarticuler autour dune structure très préméditée – dun point de vue de la superstructure, Idées peut être considéré comme superposition dincises. Dans le même ordre didée, jai conservé la graphie germanisée des noms italiens, au premier chef « Franscheska » et non Francesca. Jai utilisé les italiques pour les titres dœuvres citées par Heine et pour les mots étrangers, qui dans loriginal sont imprimés en police romaine, tranchant ainsi avec la police gothique dans laquelle le texte allemand est originellement imprimé.

Du sublime au ridicule, il ny a quun pas, Madame : cette formule attribuée à Napoléon Bonaparte, et dont Heine fait le leitmotiv de Idées 14est un bon résumé du fond comme de la forme de son propos. Il fallait rendre cette versatilité stylistique de Heine. Les niveaux de langue quil utilise, lui le grand admirateur de Shakespeare, vont du plus poétique au plus trivial : on trouvera donc dans cette traduction et le rossignol, et la merde, cette dernière concentrée plutôt dans Les Bains de Lucques où la scatologie est un des ressorts de la satire de Platen. Heine est un grand producteur de néologismes – et je ne compte plus les fois où, cherchant dans le dictionnaire des Grimm ou en ligne tel mot ignoré des radars philologiques, je découvrais quil sagissait dun hapax, avec pour unique occurrence : Heine, Reisebilder. Son inventivité lexicale utilise les ressources de la langue allemande, notamment la composition9, et toutes sortes de suffixations fantaisistes – Poetlein, Poeterey formés sur Poet, par exemple. Jai toujours tenté de rendre la nuance, souvent narquoise, véhiculée par les suffixes. Je ne me suis interdit aucun néologisme en français, partant du principe que la tâche du traducteur est de faire en français ce que le texte fait dans la langue originale.

Les Tableaux de voyage contiennent plusieurs passages en vers : lensemble des deux premières parties de La Mer du Nord ; les poèmes originaux insérés dans Le Voyage dans le Harz, un passage de son propre drame Almansor dans Idées ; mais aussi des poèmes composés par dautres : les Xénies dImmermann à la fin de la troisième partie de La Mer du Nord, quelques vers dHomère ici et là, cités dans la traduction de Voss, enfin, pour sen moquer, des poèmes ou extraits de poèmes de Platen dans Les Bains de Lucques. Les passages en vers ont été traduits en vers, en prenant en compte cependant leur spécificité. La Mer du Nord est rédigée en vers libres, lattention du poète se déplaçant vers le début du vers, souvent marqué par des anaphores et des parallèles grammaticaux que jai reproduits au mieux, parce quils me semblent constitutifs de la poétique du ressassement qui est celle de Heine dans ce recueil. Les poèmes du Harz sont en vers réguliers : sans mastreindre à une rime française qui aurait supposé de trop grands bricolages lexicaux avec loriginal jai tenté du moins à ce que rythmiquement, le texte français garde une forme disométrie avec loriginal. Le cas des poèmes de Platen cités par Heine était particulier : comme Heine reproche à son 15contradicteur de cultiver à lexcès la forme stricte des nomenclatures imposées par telle ou telle tradition poétique orientale ou occidentale, il ma semblé nécessaire que cet usage à vide de la régularité métrique soit perceptible dans le texte français, et jai donc rimé là où Platen rimait, en optant pour des alexandrins là où lallemand est en pentamètre.

De cinq ans de traduction – autant de temps, et de façon aussi décousue, quil en aura fallu à lauteur pour écrire lœuvre – à fréquenter Heine, je retiens la véracité du bon mot de Buffon : « le style, cest lhomme », dans un sens certes opposé à celui que lui conférait le naturaliste qui se méfiait des littérateurs : « Ils ont des mots en abondance, point didées ; ils travaillent donc sur les mots, et simaginent avoir combiné des idées, parce quils ont arrangé des phrases10 ». Heine en bonne part a des idées parce quil a des mots et parce quil arrange des phrases doù les idées naissent. Son usage de la métaphore, de lincise, de lhétérogène, est caractéristique de ce que, sans doute, on peut considérer comme son style, mais également dune pensée qui, dans toute son apparente diversité, reste profondément organique quoique toujours en mouvement. Cest parce que les idées ne sont pas ailleurs que dans les mots que jai voulu traduire au plus près du discours même de Heine, espérant rendre quelque chose de la fantaisie terrible dun auteur décrivant ainsi son retour après plusieurs années dans la ville natale :

tout semblait mort et pourtant si neuf, comme de la salade poussant dans un cimetière. (Idées. Le Livre de Le Grand, chapitre 10)

1 Voir Isabelle Kalinowski, « Heine en français, brève histoire dune réception difficile », Romantisme, no 101, 1998, p. 89-96.

2 F. Schleiermacher opère cette différence dans sa conférence du 24 juin 1823 intitulée Sur les différentes méthodes de traduction, citée et traduite par Antoine Berman en ces termes : « Ou bien le traducteur laisse le plus possible lécrivain en repos, et fait se mouvoir vers lui le lecteur ; ou bien il laisse le lecteur le plus possible en repos, et fait se mouvoir vers lui lécrivain ». Voir Antoine Berman, LÉpreuve de létranger. Culture et traduction dans lAllemagne romantique, Paris, Gallimard, 1994, p. 235.

3 À ce sujet on pourra consulter le chapitre « Prose » de lHistoire des traductions en langue française, xixe siècle, sous la direction dYves Chevrel, Lieven dHulst et Christine Lombez, Lagrasse, Verdier, 2012, en particulier sur la traduction des Contes de Hoffmann par Loève-Veimars, p. 561 sq.

4 Voir Antoine Berman, LÉpreuve de létranger, ouvrage cité.

5 Les Tableaux de voyage sont traduits dans les trois volumes suivants de cette intégrale : Tableaux de voyage, traduction, notes et postface par Florence Baillet (2000) ; Tableaux de voyage en Italie, traduction et notes par Jean-Philippe Mathieu (1997) ; les poèmes de La Mer du Nord sont quant à eux inclus dans le Livre des chants, traduction et notes par Nicole Taubes, postface par Michel Espagne (1999).

6 Le Tambour Legrand, traduit de lallemand et annoté par François Rey, Toulouse, Éditions Ombres, 1996.

7 Et ce, alors que dautres textes du même auteur sont bien mieux diffusés en langue française, ainsi De lAllemagne (traduit par Pierre Grappin) et De la France (traduit par Gerhard Höhn et Bodo Morawe), dans la collection Tel Gallimard, ou les Nouveaux poèmes traduits par Anne-Sophie Astrup et Jean Guégan, dans la collection NRF Poésie / Gallimard.

8 André Markowicz, entretien avec Delphine Descaves, Lœil électrique, no 14.

9 Ainsi dans la Mer du Nord, les participes composés imités du grec dans « Coucher de soleil » : « Ich aber der Mensch, / Der niedriggepflanzte, der Tod-beglückte », que je me suis réduite à traduire en les développant : « Planté à ras de terre, heureusement mortel ».

10 Buffon, discours prononcé le 25 août 1753, lors de sa réception à lAcadémie française.