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Book reviews

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  • ISBN: 978-2-406-09413-5
  • ISSN: 0035-2403
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09414-2.p.0091
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 06-24-2019
  • Periodicity: Quarterly
  • Language: French
Free access
Support: Digital
293

REVUE DES LIVRES

HISTOIRE (suite)

xvi e -xviii e  siècle (suite)

Philipp Melanchthon, Briefwechsel. Band T18 :Texte 5011-5343 (Januar-Oktober 1548). Bearbeitet von Matthias DallAsta, Heidi Hein und Christine Mundhenk, Stuttgart – Bad Cannstatt, Frommann-Holzboog, 2018, 628 pages, ISBN 978-3-7728-2660-3, 298 €.

Deux ans après le tome T17, qui couvrait la seconde moitié de lannée 1547, la Melanchthon-Forschungsstelle liée à lAcadémie des Sciences de Heidelberg fait paraître le tome T18 de la correspondance de Philippe Melanchthon. Comme le volume précédent, ce tome couvre moins dune année : les lettres de novembre et de décembre 1548 seront publiées au tome T19 car le présent volume ne renferme pas moins de 338 lettres, dont certaines sont longues de plus de 30 pages. Plus de 10 % de ces lettres sont, pour la première fois, éditées dans leur intégralité.

Plus de 80 % des lettres éditées dans ce volume sont des missives dont Melanchthon est lexpéditeur – parfois, lorsquil sagit davis de théologiens, le co-rédacteur –, tandis quune soixantaine de lettres seulement lui sont adressées.

Si, pour lannée 1548, ces lettres sont aussi nombreuses, cest principalement en raison de lIntérim dAugsbourg promulgué par Charles Quint au mois de juin. Melanchthon et les théologiens protestants ont des échanges nourris avec les princes et les juristes protestants, afin de déterminer ce qui, dans la solution religieuse que lEmpereur veut leur imposer, peut être acceptable ou non. En juillet 1548, Melanchthon croit encore que les villes et les États protestants pourront refuser les dispositions de lIntérim : « De nombreuses villes de Saxe ne laccepteront pas, et Constance et Lindau lont refusé 294fermement ; à Strasbourg, jusquà présent, rien na été décidé []. Aussi ne faut-il pas se hâter de répondre [à lEmpereur]. » (No 5238, au Margrave Jean de Brandebourg, 31 juillet.) Mais quelques semaines plus tard, il lui faut déchanter : à Ulm, Charles Quint a fait emprisonner les pasteurs qui ont refusé lIntérim (voir no 5278, au Roi du Danemark Christian III, 3 septembre). Cest pourquoi, en octobre, les juristes saxons et les théologiens prennent linitiative dun projet dIntérim pour la Saxe électorale ; parmi les cérémonies religieuses, on réintroduirait notamment la confirmation, « cérémonie fort utile » (voir no 5333 et 5334, 18 octobre).

On relèvera que les discussions relatives à lIntérim donnent à Melanchthon loccasion déchanges épistolaires assez nourris avec Strasbourg – ce qui navait guère été le cas au cours des années précédentes. Vers le 10 mai, Melanchthon donne des nouvelles de Bucer au prince Joachim dAnhalt : le Strasbourgeois se trouve à Augsbourg, mais, ainsi quon en a informé Melanchthon, il nacceptera pas lIntérim (no 5156). De son côté, le 11 juillet, Bucer écrit à Melanchthon pour se réjouir de ce que, avec ses collègues, le Wittenbergeois ait affirmé avec force et clarté lefficacité de la justification (voir no 5219). Le 7 septembre, Bucer lui adresse des nouvelles alarmantes : « Ici, tous les gens de bien [i.e. les protestants] sont plongés dans une terrible détresse. La majeure partie du grand conseil a donné au Magistrat le pouvoir de supplier lEmpereur quil nous laisse quelques églises dans lesquelles nous puissions pratiquer la pure religion du Christ » (no 5284). « Je ten prie, écris-moi souvent », implore Bucer dans une lettre du 1er octobre, où il interprète les « dissensions entre les docteurs » comme un effet de la colère divine (no 5310).

Certes, nombre de ces lettres échangées entre Melanchthon et Bucer étaient connues : elles avaient été publiés dans le Corpus Reformatorum ou éditées en 1965 par Jacques Vincent Pollet. Toutefois, grâce à la présente édition, elles sont désormais publiées selon les normes scientifiques les plus rigoureuses, et, par ailleurs, dautres lettres étaient encore inédites à ce jour : cest le cas de la missive du 4 août, dans laquelle Melanchthon explique à Bucer quils doivent être les gardiens de la vraie doctrine (no 5246) ; son édition se fonde sur lautographe conservé à Cambridge.

La liste des expéditeurs et des destinataires (p. 601-604), les index des citations bibliques (p. 605-610), des auteurs et des œuvres antérieures à 1500 (p. 611-615) et des auteurs et des œuvres à partir de 1500 (p. 616-628 ; fait significatif, deux ans après sa mort, Luther nest plus cité que quatre fois, et trois des références proviennent 295des correspondants de Melanchthon) facilitent la consultation de cette remarquable édition.

Compte tenu de la richesse de ce volume, on regrettera seulement que lavant-propos consacre moins dune vingtaine de lignes (p. 7) à en mettre en valeur le contenu.

Matthieu Arnold

Jean Frédéric Oberlin, Gesammelte Schriften / Écrits choisis. Tome I/4 :Briefwechsel und zusätzliche Texte / Correspondance et textes complémentaires 1794-1802. Textes établis et annotés par Gustave Koch, Herzberg, Verlag Traugott Bautz, 2018, 402 pages, ISBN 978-3-95948-328-5, 43 €.

Avec une constance remarquable, le pasteur Gustave Koch édite la correspondance de Jean Frédéric Oberlin, le pasteur du Ban-de-la-Roche. Le tome 4 de cette correspondance couvre les années 1794 à 1802, soit la période qui va de la fin de la Terreur à la réorganisation des Églises protestantes en Alsace et en Lorraine. Il ne renferme pas moins de 190 lettres, auxquelles sajoutent un certain nombre de documents annexes. Cest ainsi que le volume souvre sur la mention, rédigée par Oberlin le 20 janvier 1794 dans son Almanach historique, de sa « mémorable maladie », une « fièvre putride » qui lui a révélé que lêtre humain était corps, âme et esprit. Des années plus tard, le pasteur ajoutera : « Et cette maladie a été pour moi un collège de métaphysique, qui ma donné des lumières prétieuses [sic] sur la nature de la partie spirituelle de lhomme. » (P. 17, n. 1.) Parmi les « documents complémentaires », on relèvera également le long récit que fait, en décembre 1794, Augustin Périer de sa visite au Ban-de-la-Roche ; cette narration témoigne de limpression profonde quOberlin a laissée sur lui (voir p. 53-75). Un autre récit, de la plume dOctavie de Berckheim, complète la relation de Périer (voir p. 76-109) ; on y apprend notamment quOberlin était convaincu de recevoir, en rêve, des avertissements de sa défunte épouse qui lavaient « préservé de plusieurs accidents fâcheux » (p. 86).

Lannée 1794 voit, une fois passée la Terreur, Oberlin être félicité par lAgent national Daniel Stamm pour avoir « formé des cœurs dignes de la vertu » (16 mai, p. 27). Quelques semaines plus tard, la lettre quil adresse à lAbbé Grégoire – ce dernier souhaite que lon 296« fasse le recueil de tout ce qui apparaît dans les différents patois de la République » – lui donne loccasion de revenir sur le travail que Stuber et lui ont fourni au Ban-de-la-Roche. Plutôt que déliminer le patois, il faut rédiger des grammaires et des vocabulaires dans cette langue ; son expérience et celle de son devancier lui ont prouvé que lon ne parvient pas à extirper dun seul coup lusage du patois, mais que l« on peut au moins introduire lusage de la langue de la liberté [sic] dabord pour la lecture et lécriture », avant de la faire parler dans un second temps (24 juin, p. 30). Le 2 septembre 1794, la Convention nationale, qui a eu connaissance des activités éducatives de Stuber et dOberlin, « décrète que le récit qui vient de lui être fait sera inséré honorablement au procès-verbal ainsi quau bulletin, et que copie par extrait sera adressée à Stuber et à Oberlin » (p. 41) ; ce dernier ne manque pas de se réjouir de cette distinction. Le mois suivant, la Société populaire du Ban-de-la-Roche demande à la Convention nationale dautoriser Oberlin à reprendre le « cours de ses instructions », quil avait « interrompu par respect pour la loi » (p. 49, 24 octobre). Au début de 1795, en réponse à la question dun ami sur la célébration du dimanche, Oberlin affirme quelle na été ordonnée ni par Dieu ni par Jésus-Christ, et que, en raison de la soumission aux autorités prônée en Rm 13, « il faut observer maintenant le dixième jour, aussi longtemps quil plaira à Dieu » (p. 121). Le 22 mars suivant, il note dans son Almanach historique quil a célébré le premier « culte divin » depuis son rétablissement « après la persécution de Robespierre » (p. 129).

Le présent volume ne constitue pas seulement un témoignage passionnant sur les rapports entre Oberlin et la Révolution. Il nous renseigne également sur son intérêt pour la physiognomonie (voir p. 299-302) et sur la théologie singulière du pasteur du Ban-de-la-Roche. Cest ainsi que, le 22 juillet 1795, Oberlin rédige une confession de foi en huit points, avec pour premier article : « Lhomme a été véritablement créé pour le paradis », tandis que larticle cinq précise que ce paradis, qui a été perdu par le péché, peut-être retrouvé par une transformation du cœur (p. 137).

Surtout, la correspondance dOberlin montre combien il continue de se préoccuper du bien-être et de linstruction de ses paroissiens autant que de leur salut. En automne 1795, il écrit à la municipalité de Rothau, en tant que « républicain et chrétien », afin quelle « garni[sse] de défenses » un pont dont plusieurs personnes sont tombées avant de se noyer ; recourant à force versets bibliques, extraits notamment de Dt 21–22, il place les « préposés » devant 297leurs responsabilités : « Mettez, je vous en conjure, mettez tout de suitte [sic] la main à lœuvre, et réparez votre crime, car vous êtes coupables devant Dieu et devant toute âme républicaine, honnête, généreuse et patriotique. » (P. 143.) Le dimanche 29 octobre 1797, il avertit les parents des jeunes gens qui demandent la confirmation que les personnes méprisant linstruction « se rendent indignes de lunion avec Dieu, et de la sainte cène. En conséquence [], les écoliers qui ne savent pas lire, écrire et calculer coulamment [sic] ne peuvent pas être admis au rang des catéchumènes » (p. 202).

Signalons enfin combien ce volume est riche en lettres échangées au sein de la famille dOberlin, puisque ses fils Charles Conservé et Henri Gottfried écrivent assez régulièrement à leur « très cher papa » et adressent des lettres à leur « chère sœur » Louise Charité – le 18 octobre 1802, Oberlin consent à ce quelle épouse linstituteur Pierre Witz, même si « jai besoin delle et [qu]elle nous est utile » (p. 378). Cest à Henri Gottfried quOberlin explique la valeur de lApocalypse ; le théologien strasbourgeois Isaac Haffner, qui semble mettre en doute son intérêt, devra reprendre les études en commençant par lABC sil veut être sauvé (4 septembre 1798, p. 228). Last but not least, cest grâce à Henri Gottfried que, à partir de décembre 1798, les contacts dOberlin avec Johann Caspar Lavater sintensifient (voir ainsi p. 254-264, 267, 271, etc.).

La consultation de ces documents dun très grand intérêt est facilitée par la liste chronologique des lettres et des textes publiés (p. 9-14) et par plusieurs index (citations bibliques, lieux et noms de personnes, p. 388-402).

Matthieu Arnold

HISTOIRE DES RELIGIONS

Islam

Rachid Benzine, Le Coran expliqué aux jeunes, Paris, Seuil, 2013, 200 pages, ISBN 978-2-02-087235-5, 9 €.

Cet ouvrage propose les éléments factuels sur le contexte de rédaction du Coran nécessaires à une approche critique et une 298lecture contextualisée que beaucoup attendaient avec impatience. Il est divisé en six chapitres dinégale importance.

Le premier décrit le Coran et ce quil représente pour les musulmans, puis évoque la personne de Muhammad, retraçant le passage de la parole au texte. Le deuxième chapitre expose lhistoire de la fixation écrite du Coran, décrit sa composition et sa structure, puis traite de sa langue de rédaction et de son genre littéraire. Le troisième chapitre décrit lArabie de lépoque de la révélation (organisation tribale et clanique, croyances) et la manière dont le Coran prend en compte les religions antérieures. Le chapitre suivant évoque le séjour de Muhammad à Yathrin (Médine), lalliance avec les tribus présentes et les premières opérations militaires, ce qui donne à lA. loccasion dévoquer les relations de Muhammad avec les juifs et les chrétiens et de remettre dans leur contexte ceux des passages coraniques qui sont hostiles à ces religions. Le cinquième chapitre expose la conception musulmane du Coran : entre parole de Dieu et parole humaine, il sagit dune parole adressée aux hommes par Dieu qui parle alors leur langage, nécessairement limité. Le sixième chapitre porte sur « Les dispositions juridiques dans le Coran » : représentant 3 % de son contenu, ces normes font lobjet dune attention exagérée, mais leur interprétation est aujourdhui nécessaire. LA. appelle à une « lecture inventive » du Coran (p. 188) qui revienne à son esprit, affirmant pour conclure que cette approche critique procède de la volonté qui est la sienne dadhérer pleinement à sa foi.

Compte tenu de la très riche littérature scientifique disponible sur lhistoire et linterprétation du Coran, le contenu de cet ouvrage nest évidemment pas le résultat des seules recherches personnelles de Rachid Benzine. Le livre ne contient pourtant ni note ni référence bibliographique. Or, intituler un chapitre « Parole de Dieu et parole humaine » (p. 167) aurait mérité une allusion à Karl Barth ; évoquer la « métaphore vive » (p. 183) aurait dû susciter un renvoi à louvrage éponyme de Paul Ricœur ; p. 196, il aurait fallu accompagner « comme disait Mohammed Arkoun » dune référence. Il est regrettable que lA. ne se soit pas inscrit dans une filiation de recherche ou de pensée, ne serait-ce que pour permettre à ses lecteurs de poursuivre leur propre recherche ou pour les inciter à élargir leur horizon de compréhension.

Anne-Laure Zwilling

299

Giovanna Calasso, Giuliano Lancioni (éd.), Dār al-islām / dār al-ḥarb. Territories, People, Identities, Leiden – Boston, Brill, coll. « Studies in Islamic Law and Society » 40, 2017, vii + 450 pages, ISBN 978-90-04-32868-6, 149 €.

Les syntagmes « foyer de lislam » (dār al-islām) et « foyer de la guerre » (dār al-ḥarb) ne figurent pas, on le sait, dans le Coran. Mais les implications de ce constat nont guère été mises en évidence. Les études recueillies dans cet ouvrage collectif, fruit dun colloque organisé en 2012 à lUniversité La Sapienza de Rome, représentent une tentative de pallier cette lacune de la recherche islamologique, en historicisant des notions qui subsistaient jusquici principalement dans les esprits des juristes.

Plusieurs des contributions à ce volume relèvent que les sources se rapportant aux conflits territoriaux qui ont jalonné lhistoire de lislam se font rarement lécho de lopposition binaire entre le dār al-islām et le dār al-ḥarb. Maribel Fierro et Luis Molina notent que ces termes sont presque totalement absents de lhistoriographie de la conquête de lAndalousie. Étudiant la frontière mouvante entre le nord-est iranien et les steppes turques entre le ixe et le xie siècle, Camille Rhoné observe que lennemi est désigné par son appartenance ethnique plutôt que religieuse. Michel Balivet fait un constat semblable en soulignant la persistance du terme Rūm, « Byzantins », dans les sources ottomanes. Et Francesco Zappa montre que, en qualifiant le bilād al-Sūdān, « le pays des Noirs », de dār al-kufr, « foyer de lincroyance », au lieu de dār al-ḥarb, les juristes musulmans sétaient moins préoccupés de savoir sil fallait y faire la guerre que de savoir si on pouvait y faire du commerce.

LAfrique sub-saharienne nest pas la seule région dans laquelle des impératifs économiques lont emporté sur la clarté des distinctions juridiques. Étudiant la diplomatie ottomane des xvie et xviie siècles, Nicola Melis fait valoir que celle-ci était davantage soucieuse de trouver des solutions pragmatiques que de défendre des conceptions idéologiques. Au regard du droit islamique, le statut de lInde, colonie britannique puis État indépendant, était, lui aussi, source dinterrogations. Les écrits de savants du sous-continent analysés par Yohanan Friedmann témoignent de la recherche constante dune définition permettant aux musulmans indiens de vivre et de commercer dans leur pays dorigine ou dadoption.

Si la paire oppositionnelle dār al-islām et dār al-ḥarb nest utile ni pour décrire la réalité historique ni pour régir les rapports entre 300acteurs économiques, à quoi sert-elle ? Roberta Denaro apporte un début de réponse en comparant les carrières de deux savants de lépoque abbaside, Ibn al-Mubārak (m. 181/797) et Muḥammad al-Shaybānī (m. 189/805). Tous deux sont des traditionnistes ayant étudié sous Abū Ḥanīfa et Mālik ibn Anas. Mais alors qual-Shaybānī sest mis au service du calife à Bagdad, Ibn al-Mubārak a décliné les offres du souverain, préférant se faire mujāhid, « combattant », à la frontière avec Byzance. Or, dans son Kitāb al-jihād, Ibn al-Mubārak nutilise jamais le syntagme dār al-ḥarb pour désigner le territoire ennemi. Cest au contraire dans le Siyar de son contemporain al-Shaybānī quapparaît pour la première fois le couple dār al-islām et dār al-ḥarb. Ainsi, au lieu de fournir une justification de la lutte armée à la périphérie de lempire, cette opposition binaire aurait au contraire servi à légitimer le rôle du pouvoir central. Lidée que des déterminants sociologiques seraient à lorigine dune distinction juridique promise à un bel avenir est conforme à ce que nous savons par ailleurs de la production des biens de salut. Il serait important de tester cette hypothèse sur dautres terrains, en interrogeant les acteurs musulmans qui utilisent les notions de dār al-islām et de dār al-ḥarb, et ceux qui ne le font pas.

Souvent présentée comme la quintessence de la pensée politique de lislam, la division du monde en deux blocs, le dār al-islām et le dār al-ḥarb, apparaît, au terme de la lecture des études ici réunies, moins comme le fondement de luniversalisme islamique que comme un élément de la construction de pouvoirs territoriaux, donc délimités. Nul doute que cet ouvrage dense et fécond marquera un tournant dans létude de cet aspect du droit musulman.

Jason Dean

Alexander Knysh, Sufism. A New History of Islamic Mysticism, Princeton, Princeton University Press, 2017, xiv + 389 pages, ISBN 978-0691139098, $ 29,95.

En introduction à cet ouvrage, lA. justifie lécriture dune « nouvelle histoire » du soufisme par son désir de rompre avec « la perspective historiciste traditionnelle et positiviste » qui a informé ses travaux précédents. Mais au lieu de lamener à élaborer des 301outils théoriques susceptibles danalyser le soufisme, la prise en compte de la part que prend le sujet dans la perception de lobjet à étudier conduit lA. à un éclectisme méthodologique qui se drape dans une posture de neutralité scientifique : « Sur le plan méthodologique, nous ne tenons à aucune théorie particulière pour elle-même. [] nous employons telle ou telle méthode ou théorie aussi longtemps, et seulement aussi longtemps, quelle éclaire des aspects du sujet qui autrement seraient restés invisibles ou méconnus » (p. 9).

Les tentatives faites par lA. pour expliquer lessor du soufisme illustrent ce bricolage méthodologique. Le soufisme peut-il se comprendre comme une offre religieuse répondant à la demande dune niche du marché religieux, comme le pensait Marshall Hodgson ? Oui, répond lA., mais seulement jusquà un certain point, car pour rendre compte du succès du soufisme auprès des populations défavorisées, il faut, à linstar dAgafangel Krymskii, faire intervenir la théorie marxiste. Celle-ci doit cependant être complétée par la théorie wébérienne de la routinisation du charisme, afin de rendre compte de ladaptation du soufisme aux impératifs économiques. Cet agnosticisme méthodologique na que peu à voir avec le processus de déconstruction/reconstruction de lobjet tel que le pratiquent les chercheurs en sciences sociales. Au lieu de délester lobjet du sens commun pour lui donner un sens sociologique, lA. cherche au contraire à « intégrer » les « expériences, enseignements et pratiques » de « communautés extrêmement diverses aussi bien culturellement quhistoriquement » « dans labstraction “soufisme” » (p. 60). Il en résulte non pas une « histoire du soufisme », nouvelle ou ancienne, mais une sorte dimage de synthèse de quelques caractéristiques soufies sélectionnées.

Faute davoir formulé, au seuil de son enquête, une hypothèse à soumettre à vérification, lA. en est réduit à faire cet aveu : « une définition compréhensive et exhaustive du soufisme nous échappe encore. Comme nous lavons vu, elle dépend largement de la position de lobservateur-trice » (p. 229).

Jason Dean

302

John Tolan, Mahomet lEuropéen. Histoire des représentations du Prophète en Occident. Traduit de langlais par Cécile Deniard, Paris, Albin Michel, 2018, 442 pages, ISBN 978-2-226-32696-6, 24,50 €.

Après avoir consacré des études particulières à de nombreux aspects des rapports entre le monde musulman et lEurope au Moyen Âge, lA., professeur dhistoire à lUniversité de Nantes, livre aujourdhui un grand ouvrage de synthèse. Au seuil de celui-ci, il précise que son objet détude nest pas le Muhammad historique, mais « Mahomet », « figure imaginée et mise en scène par des auteurs européens non musulmans » (p. 12).

Louvrage se divise en neuf chapitres, qui suivent un ordre chronologique depuis le xiie siècle jusquau début du xxie siècle. Chacun de ces chapitres sorganise autour dune « stratégie » de représentation de Mahomet. Nous pouvons illustrer cette technique en prenant lexemple du chapitre 4, dans lequel lA. montre comment la représentation de Mahomet sest recomposée dans le contexte de la discorde civile et religieuse en Europe entre le xvie et le xviie siècle. À la figure du faux prophète, dont les conquêtes territoriales ont servi de justification aux croisades, a succédé celle du « prophète des Turcs ». Cessant dêtre totalement étranger à la civilisation chrétienne, celui-ci est désormais convoqué par des acteurs du conflit européen. Michel Servet voit en lui un réformateur qui a combattu lerreur trinitaire ; Martin Luther assure que, en comparaison du pape, « Mahmet [sic] paraît aussi pur quun saint aux yeux du monde » ; Thomas More établit un parallèle entre Luther et Mahomet pour critiquer le mariage des ministres du culte.

Lutilisation polémique de la figure de Mahomet sinscrit dans une longue tradition décrits antimusulmans. Moins attendus sont les auteurs qui ont formulé à son propos un jugement positif. LA. voit dans Henry Stubbe, savant anglais du xviie siècle, le premier Européen ayant porté un jugement positif sur lœuvre religieuse et politique de Muhammad. Le thème du Mahomet législateur quil développe trouvera des échos chez Voltaire, Goethe et Napoléon.

Les spécialistes de certains auteurs, œuvres ou périodes, trouveront sans doute à redire sur des points particuliers de louvrage. Il nen reste pas moins que le panorama de lhistoire des perceptions de Mahomet par les Européens quil offre justifie amplement la conclusion de lA., selon laquelle ces portraits disent « davantage sur la culture et les individus qui les ont produits que sur lhomme 303qui vécut en Arabie au viie siècle » (p. 384). On peut cependant sétonner de la présence, à côté de ces auteurs ayant instrumentalisé la figure de Mahomet, de quelques pionniers de létude scientifique de lislam au xixe et au xxe siècle, tels quAbraham Geiger, Gustav Weil, Ignaz Goldziher, Theodore Nöldeke, William Montgomery Watt ou Louis Massignon. Ny aurait-il pas eu lieu de distinguer ces historiens, qui pensaient que les résultats de leurs recherches pouvaient éclairer les choix de leurs contemporains, dauteurs dont le but polémique ou apologétique est avéré ? Ce petit défaut nenlève rien à la grande qualité de ce travail destiné à faire date.

Le volume comporte un cahier en couleur de huit pages montrant des représentations picturales de Mahomet sur divers supports (enluminures, vitraux, graveurs, tableaux). On regrettera cependant labsence dun index, qui aurait grandement facilité la consultation de louvrage.

Jason Dean

Yadh Ben Achour, François Dermange, Quel islam pour lEurope ?, Genève, Labor et Fides, coll. « Islams », 2017, 125 pages, ISBN 978-2-8309-1628-7, 14 €.

En confiant à Yadh Ben Achour, ancien Doyen de la Faculté des Sciences juridiques de Tunis, et à François Dermange, ancien Doyen de la Faculté de Théologie de Genève, le soin dinaugurer leur nouvelle collection intitulée « Islams », les Éditions Labor et Fides ont fait le choix de la confrontation des idées. Car ce livre est moins un ouvrage écrit à quatre mains quune disputatio scolastique. En le refermant, le lecteur a le sentiment davoir assisté à un débat riche et exigeant.

La parole est dabord donnée à Yadh Ben Achour qui expose, en une soixantaine de pages, les « conditions » de lintégration de lislam et des musulmans dans lEurope. LA. commence par dresser le constat dun conflit larvé entre les « immigrés » et leur « milieu daccueil ». Cette situation instable ne peut se résoudre que de deux manières, par la violence ou par le dialogue. Préférable, cette dernière solution nécessite cependant l« intervention conjuguée et coordonnée » des ONG, des universités, des Églises et des autorités religieuses islamiques sous légide de lÉtat, ce dernier étant appelé 304à « assumer le rôle dun coordinateur des actions pédagogiques et culturelles de la société civile » (p. 55-56). Cest seulement à cette condition que lEurope pourra « reconnaître les pratiques dun certain islam » (p. 64, cest nous qui soulignons). En effet, sagissant de la religion de Muhammad, la « laïcité passive, celle de la neutralité radicale de lÉtat, nest plus de mise » (p. 68).

Répondant à ce plaidoyer pour le dirigisme étatique, François Dermange établit, à la suite de John Rawls, une distinction entre le bien et le droit : dans une société démocratique, la fonction de lÉtat nest pas dimposer une conception particulière du bien mais de défendre le droit. Cest pourquoi, « [e]n matière religieuse, la contrainte de lÉtat nest jamais la bonne voie » (p. 106). Au lieu de promouvoir une forme de culte plutôt quune autre, le rôle de lÉtat consiste à arbitrer entre des demandes religieuses parfois contradictoires.

Si la démocratie est le dissensus, les Éditions Labor et Fides ont fait œuvre citoyenne.

Jason Dean

Constance Arminjon, Une brève histoire de la pensée politique en islam contemporain. Préface de Gilles Kepel, Genève, Labor et Fides, coll. « Islams », 2017, 240 pages, ISBN 978-2-8309-1632-4, 19 €.

La présentation de la pensée politique de lislam que lA., maître de conférences à lÉcole Pratique de Hautes Études, propose à lintention dun public cultivé mais non spécialiste se distingue dautres ouvrages traitant du même sujet par deux qualités principales : le choix dun cadre chronologique resserré, allant de la fin du xixe à la fin du xxe siècle, et la volonté de mener de pair lanalyse des deux grandes traditions dans lislam que sont le sunnisme et le shiisme.

Le point de départ de sa réflexion est la découverte, au xixe siècle, de Constitutions européennes délimitant la sphère dautorité du souverain. (À ceux qui se plaisent à opposer un Occident démocratique par nature à un Orient despotique par essence, lA. rappelle judicieusement que le régime constitutionnel était relativement nouveau en Europe même.) Dès lors, le problème qui se posait aux 305juristes musulmans était de savoir sil était possible de concilier le constitutionnalisme et lislam. Selon lA., les réponses apportées à cette question peuvent se ranger schématiquement en deux catégories, la justification et la récusation.

Sur le terrain, la situation a souvent été plus complexe. Dans de nombreux pays musulmans, en effet, ladoption dune Constitution a été précédée de réformes juridiques de plus ou moins grande ampleur touchant aussi bien le droit religieux que le droit positif. (Ce nest pas le moindre mérite de cet ouvrage que de déconstruire limage, largement diffusée par la littérature populaire, dun islam ignorant la distinction entre le religieux et le politique.) Les hommes dÉtat et les juristes à lorigine de ces réformes ont procédé de manière éclectique, modifiant la forme du droit islamique et introduisant des éléments étrangers dans le droit étatique. Il en résulte que ces deux droits sont devenus hétérogènes.

En milieu sunnite, le débat sur le constitutionnalisme a été structuré par la question du devenir du califat, institution issue de la lutte pour la succession de Muhammad. Labolition, en 1924, du califat ottoman a ouvert un immense champ de débat entre ceux qui cherchaient à transposer le modèle califal dans le cadre de lÉtat-nation et ceux qui voulaient sen affranchir. Aux Constitutions dinspiration laïque du début du siècle ont succédé, à partir des années 1960, des tentatives de réaffirmer la place du droit islamique dans le droit étatique.

Pour les shiites en revanche, linstitution de référence nétait pas le califat, mais le partage des pouvoirs entre la dynastie safavide puis qajare et lappareil religieux. À cet aune, la « guidance du savant juriste » (velāyat al-faqīh) théorisée par layatollah Khomaynī représente une véritable rupture, car elle abolit la dualité de lautorité. Peut-être pourrait-on reprocher à lA. de ne pas avoir suffisamment souligné le fait que le seul mouvement islamique qui ait accédé au pouvoir au xxe siècle la fait non en récusant le constitutionnalisme mais en se lappropriant. En revanche, elle excelle dans lanalyse des modifications successives apportées à la Constitution de 1979 depuis la mort du fondateur de la République islamique.

Dans le dernier chapitre, consacré aux droits de lhomme, lA. se montre relativement optimiste quant à la capacité de lislam, aussi bien sunnite que shiite, de reconnaître luniversalité des droits humains. Mais il faut dire que son analyse sappuie sur des écrits de réformateurs, laissant délibérément de côté les groupes recourant à la violence armée.

306

Sachons gré à Constance Arminjon davoir mis à la disposition du grand public cultivé cette remarquable synthèse de la pensée politique de lislam contemporain.

Jason Dean

THÉOLOGIE ET HISTOIRE DE LART

Sylvie Bethmont, Le Seigneur des absides. Images du Christ dans quelques absides, du ive au xxie siècle, Paris, Parole et silence, coll. « Collège des Bernardins » 121, 2017, 161 pages, ISBN 978-2-88918-601-3, 15 €.

LA., historienne de lart et médiéviste, artiste et enseignante à lÉcole cathédrale (diocèse de Paris), propose de décrypter le langage plastique, les inscriptions et larrière-fond liturgique de quelques mosaïques dabsides paléochrétiennes et médiévales. Le dossier incontestablement le plus complet est celui qui a trait à la mosaïque médiévale de la basilique San Clemente à Rome (p. 91-111). Trois autres mosaïques dabsides, tout aussi célèbres, sont également analysées : Sainte-Pudentienne à Rome (début ve s.), Germiny-des-Prés (803-806) et Santa Maria in Trastevere à Rome (xiie s.). On saluera la tentative, faite par lA., de reconstituer les mosaïques dabsides perdues de la première basilique de Saint-Pierre de Rome et de celle de Saint-Félix à Nola.

Ces études sont introduites par une première partie portant sur « Architecture et images » dans le christianisme ancien ; le lien établi entre Doura-Europos, les « maisons-églises » et les absides des grandes basiliques à partir de lépoque constantinienne nest pas très convaincant. La partie intitulée « La possibilité des images » dans le christianisme ancien lest davantage, dans la mesure où lA. nhésite pas à rappeler la relative iconophobie des Pères, laquelle a cependant été compensée par le fait que leur foi était habitée par des images intérieures (qui ont forcément fini par sextérioriser).

Deux autres dossiers sont traités plus sommairement, que lon a dailleurs du mal à situer dans la ligne des mosaïques dabsides précédemment traitées : « Litinéraire de Bernin au Vatican » (St-Pierre 307de Rome, baroque) et deux églises « aniconiques » du xxie siècle à Paris : Notre-Dame dEspérance (13e Arrondissement) et Notre-Dame-de-larche-dAlliance (15e Arrondissement). Laniconisme dans les absides relève, comme la fort bien montré Emanuela Fogliadini (Limage interdite, Paris, Cerf, 2017, cf.RHPR 98,2018, p. 83-84), dune tout autre théologie que celle de la révélation triomphante de limage de Dieu (qui est également une révélation de limage triomphante).

La quinzaine de dessins au trait reproduits dans cet ouvrage sont de lA.

Jérôme Cottin

Élise Boillet, Sonia Cavicchioli, Paul-Alexis Mellet (éd.), Les figures de David à la Renaissance,Genève, Droz, coll. « Cahiers dHumanisme et Renaissance » 124, 2015, 545 pages, ISBN 978-2-600-01813-5, 49,50 €.

Cet ouvrage collectif réunissant les contributions de vingt auteurs publie les travaux interdisciplinaires menés dans le cadre de laxe « Profane et sacré dans la culture européenne des xive-xviie siècles » porté par lUniversité François Rabelais de Tours et lAlma Mater Studiorum de Bologne.

La figure de David est particulièrement prégnante durant le Moyen Âge tardif, à la Renaissance et dans la première modernité, parce quelle est à la fois atypique et polyvalente et quelle est susceptible dapproches variées, dans la mesure où elle peut être abordée en fonction des différents aspects du personnage abordés par les récits bibliques : le vainqueur inattendu du puissant Goliath, le jeune roi oint par Samuel, lartiste (à la fois musicien et danseur), lamant de Bethsabée, le criminel repenti, le consolateur de Saül – certains voient en lui un musicothérapeute –, le prophète et, pour finir, lancêtre du Christ.

David est présent dans tous les arts : enluminure, musique, littérature, poésie, peinture, gravure et sculpture. La source dinspiration quil a constituée a franchi les frontières qui séparent le Moyen Âge (histoire sacrée) de lépoque moderne (histoire profane), non sans subir des transformations. Son influence ne sest pas cantonnée 308dans le domaine artistique, elle sest également exercée sur le plan politique, David devenant le modèle dune royauté réussie et exemplaire pour les uns, une figure sujette à caution et en attente de repentance pour les autres. Plusieurs contributeurs attribuent à la qualité des écrits bibliques, autant dun point de vue narratif et descriptif que sous le rapport psychologique ou encore christologique, limportance et la permanence des réceptions dont la figure de David a fait lobjet.

Pour rendre justice à ce foisonnement, louvrage structure les contributions autour de quatre grands axes, chacun correspondant à lun des quatre aspects du personnage biblique : 1. politique : « David, un modèle civique et un miroir pour les princes » ; 2. littéraire : « David, un héros chevaleresque et une figure tragique » ; 3. musical : « David le psalmiste, une autorité et un modèle » – on sétonne de trouver dans cette troisième partie un article qui ressortit manifestement à la première (« La “Trinité” politique de Dante entre personnages bibliques et quête identitaire ») ; 4. érotique : « David et Bethsabée, entre pénitence et libertinisme ». Parmi les œuvres artistiques incontournables figurent la sculpture David de Michel-Ange à Florence (1501-1504) et la toile Bethsabée au bain de Véronèse (1584-1586).

Aucun exégète na été invité à contribuer au volume – cest là une regrettable limite à linterdisciplinarité revendiquée –, mais on se félicitera de ce que lon ait fait appel à certains théologiens et historiens du christianisme (Max Engammare) et de ce que lon en ait cité dautres (Calvin, Du Plessis-Mornay, Pierre Gibert, Hubert Bost). Un article retiendra particulièrement lattention des historiens du protestantisme, celui de Dénes Harai portant sur « Saül et David dans la pensée politique de lélite hongroise au début du xviie siècle » (p. 125-138).

Louvrage est rehaussé par une impressionnante bibliographie de 50 pages, et enrichi de 16 planches couleurs hors-texte. Une présentation des auteurs aurait aidé à identifier le lieu à partir duquel ils sexpriment, dautant que la recherche ici menée relève dune démarche interdisciplinaire.

Jérôme Cottin

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Ralph Dekoninck, Horreur sacrée et sacrilège. Image, violence et religion (xvie et xxie siècles), Bruxelles, Académie royale de Belgique Éditions, coll. « LAcadémie en poche », 2018, 100 pages + 16 pages en quadrichromie, ISBN 978-2-8031-0655-4, 7 €.

Cet ouvrage aux dimensions modestes fournit la synthèse des nombreuses recherches que lA. a menées sur la dimension « idolâtre » de limage et des rapports multiples et contradictoires quentretient limage avec la violence (violence des actions de destruction à la fois réalisées et représentées, violence contre les images, violence des images). Les travaux de lA. portent sur la première modernité en Flandres – liconoclasme protestant dans lEurope du Nord est lun de ses thèmes détude –, mais il ose ici un certain nombre de rapprochements entre les images de cette période et celles, excessivement violentes, montrées par Daech et lIslam radical en Syrie et en Irak, et diffusées dans le monde entier via les réseaux sociaux et les médias numériques.

Louvrage est structuré en trois parties, chacune constituant la déclinaison dune expression jouant sur les analogies et les assonances : « Montrer et démontrer : limage du martyr » ; « Montrer et démolir : le martyre de limage » ; « Montrer et démonter : limage satire ».

Lune des thèses principales de louvrage est que les représentations violentes ne sont pas uniquement un cadre interprétatif, dans la mesure où elles suscitent également des actes de violence, lesquels sont mis en scène pour être regardés, donc aussi pour « faire image ». Toute histoire se déroule en effet sur deux niveaux, lhistoire des faits et celle de leur mise en images, les deux se stimulant et sinfluençant réciproquement. Cest ainsi que limaginaire est constitutif de la réalité, ce qui explique que « la réalité se fictionnalise et que la fiction devient réalité » (p. 16).

LA. procède également à une autre affirmation importante : limage possède un pouvoir double, à la fois de croyance et de détournement de la croyance (fascination et terreur), ce qui explique que limage dun martyr puisse aboutir au martyre dune image, idée que lon trouve déjà chez Olivier Christin, lequel avait montré que les iconoclastes croyaient aussi au pouvoir des images, puisquils jugeaient nécessaire de les détruire.

Lultime stratégie analysée, celle de la violence de la satire ou de « lexécration par limage », consiste aussi en une destruction 310symbolique de ladversaire, laquelle peut dailleurs déboucher sur une violence réelle, comme ce fut tragiquement le cas lors de lassassinat des caricaturistes de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Le dernier chapitre, qui aborde cette question, mériterait quelques approfondissements car il semble au soussigné que lon ne peut pas passer aussi facilement que le fait lA. des caricatures des xvie-xviie siècles à celles du xxe-xxie siècles : après lépoque des images pamphlétaires (première modernité), de nouveaux langages et lieux sont apparus (bandes dessinées, caricatures et dessins de presses), et les images se sont depuis lors vu assigner des statuts inédits. Les avant-gardes artistiques, avec leurs stratégies de parodie et de détournement, sont passées par là et elles constituent sans doute autant de ruptures qui viennent perturber la continuité envisagée par lA. 

Jérôme Cottin

Anne Imbert, Philippe Luez (éd.), Sébastien Bourdon, peintre protestant ?Exposition, Magny-les-Hameaux, Musée national de Port-Royal des Champs, du 20 septembre au 16 décembre 2018, Paris, Réunion des musées nationaux, 2018, 111 pages, ISBN 978-2-7118-7072-1, 29 €.

Ce volume magnifiquement illustré constitue le catalogue de lexposition éponyme qui eut lieu en automne 2018 au Musée national de Port-Royal-des-Champs (Magny-les-Hameaux, Yvelines) et qui fut consacrée à ce peintre et graveur protestant de la période qui précéda la Révocation de lÉdit de Nantes. Le point dinterrogation du titre est à vrai dire superflu car les A. nont de cesse de montrer que Bourdon était à la fois peintre et protestant. Il fut en effet un auditeur fidèle de la prédication protestante au Temple de Charenton, si bien que Jacques Cousinié, dans un article intitulé « Un paysage réformé ? Sébastien Bourdon et les pasteurs de Charenton » (p. 92-105), pense pouvoir déceler des éléments de la théologie des prédicateurs de Charenton dans certains des thèmes abordés par le peintre : ainsi la nature comme manifestation de la grâce divine ou la double Alliance du Dieu créateur et rédempteur.

Sébastien Bourdon (1616-1671), montpelliérain de naissance, résida à Paris après avoir passé quelques années auprès de la reine 311luthérienne Christine de Suède. Il fut lun des créateurs de lAcadémie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648, dont il devint le Recteur en 1655. Il sinscrit dans la lignée de Poussin, dont il sinspira du style classique et antiquisant. Ses personnages, souvent bibliques, sont situés dans des paysages majestueux, au milieu de ruines antiques. Ils sont habillés de drapés colorés et généreux, aux couleurs chatoyantes. Philippe Luez (p. 34-43) sintéresse aux peintures bibliques que Bourdon a réalisées alors quil était membre de lAcadémie. On est frappé par le nombre et loriginalité des thèmes bibliques traités, non seulement en peinture et en gravure, mais aussi en tapisserie (voir son Moïse devant le buisson ardent, tapisserie dAubusson, non datée, collection particulière).

Anne Imbert (p. 44-91) présente sa série des Œuvres de miséricorde, constituée de peintures et dune suite gravée (burin, eau-forte). Dans cette dernière, lartiste recontextualise ces thèmes qui, provenant de la Bible (Mt 25), ont ultérieurement nourri la théologie des sept sacrements reconnus par lÉglise catholique romaine, et les insère à nouveau dans un contexte biblique (lAncien Testament, en loccurrence). Nous assistons ainsi à une étonnante joute théologique par images interposées.

Les œuvres peintes et gravées de Bourdon proviennent pour la plupart de musées français (Paris, Meaux, Montpellier, Orléans, Saint-Germain-en-Laye) ; deux tableaux sont conservés à Sarasota, USA (The John and Mable Ringling Museum of Art).

Ce travail dérudition, mêlant lesthétique, lhistoire de lart et lhistoire du protestantisme français, contribuera à relativiser la thèse commune de liconophobie calviniste. Elle ne sapplique en tout cas pas à la France de laprès Édit de Nantes.

Jérôme Cottin

Régis Ladous, François Boespflug, Arcabas, un peintre en société, s. l., Éditions Ars et Litterae, 2018, 420 pages, ISBN 978-1-9831-6830-7, 9,95 €.

Le hasard a voulu que cette biographie, fruit dun travail minutieux, de Jean-Marie Pirot, mieux connu sous son nom dartiste, Arcabas (1926-2018), ait paru lannée même du décès du peintre 312lorrain établi à Grenoble. Les « beaux livres » consacrés à lartiste nont pas manqué ces dernières années, certains ayant du reste davantage brillé par la manière dont ils ont mis en page ses tableaux abondamment colorés et réhaussés dor que par la précision de lanalyse quils ont proposée des œuvres et de la généalogie artistique dans laquelle Arcabas sest inscrit. Cet ouvrage vient pallier ce manque. On ny trouvera aucune image produite par lartiste mais un texte fourni ne comprenant pas moins de 1144 notes. Malgré la justification que les A. donnent de leur démarche, il est tout de même peu commode de suivre une description ou une démonstration sans support visuel : naurait-il pas été possible dinsérer ne serait-ce que de modestes vignettes ?

Arcabas est sans doute lun des rares peintres chrétiens de ces dernières décennies qui soient connus du grand public, en tous cas dans le monde catholique, même sil est relativement boudé par les milieux officiels de lart. Il nen est pas moins à lorigine dun Musée départemental dart sacré contemporain (Isère) fort visité, abritant limpressionnant cycle peint, dont la réalisation sest étendue sur trente-quatre ans (de 1952 à 1986), destiné à léglise Saint-Hugues-de-Chartreuse sise au cœur du parc régional de Chartreuse, près de Grenoble.

On connaît surtout dArcabas le cycle dont il vient dêtre question ainsi que celles de ses œuvres remontant aux dernières années, dans lesquelles les couleurs vives et les recouvrements de feuilles dor prennent une place grandissante. Cette biographie traite certes abondamment de ces périodes, mais elle nous fait également découvrir des aspects moins connus de cet étonnant itinéraire : la désertion risquée lors de lincorporation dArcabas en tant que « malgré-nous » lorrain en 1943 ; son engagement de jeunesse dans les milieux de la gauche chrétienne, proches de la revue Esprit et de Témoignage chrétien ; son opposition aux tortures et à la guerre dAlgérie qui la conduit à se rapprocher un temps des cellules communistes ; son conflit avec les autorités de Grenoble au temps où il enseignait à lÉcole des Arts décoratifs de cette ville ; son séjour à lUniversité dOttawa (1969-1972) ; son retour à Grenoble comme enseignant à lUniversité des Sciences sociales où il créa un atelier collectif expérimental baptisé Éloge de la main. Louvrage est écrit dans un style alerte et il se lit comme un roman. Il fourmille de détails sur les nombreuses églises « décorées » par Arcabas, dont la chapelle œcuménique de 313Chamrousse, à laquelle il a travaillé avant les Jeux Olympiques dhiver de Grenoble en 1968.

On trouvera également dans ce livre des développements relatifs à la toile de fond de lactivité dArcabas, cest-à-dire à la situation de l« art sacré » dans la seconde moitié du xxe et au début du xxie siècle. Certains dentre eux nemportent pas la conviction, les A. ayant une nette préférence pour un art figuratif et semblant être à laise avec la notion (contestée dans les milieux artistiques et parfois aussi chrétiens) d« art sacré ». En lieu et place des « trois crises de lart sacré » (p. 106-133), nous parlerions plus volontiers dune seule crise (le rejet, voire la destruction dœuvres par la hiérarchie romaine) et de deux « tournants » (le tout architectural, puis la disparition même dun lieu dÉglise), ces deux derniers moments ayant une logique propre et une pertinence qui subsistent – sous dautres aspects et reposant sur dautres fondements théologiques – aujourdhui. Il nen demeure pas moins que lanalyse que les A. mènent dans cet ouvrage est rigoureuse et honnête.

On signalera pour finir une petite maladresse et un oubli. Les A. évoquent des « Églises évangéliques allemandes » (p. 416) et des « Églises réformées » (p. 293), ce qui peut prêter à une double confusion, ces Églises nétant ni réformées (mais luthériennes ou unies) ni évangéliques au sens français du terme ; il convient de parler d« Églises protestantes ». Plus gênant, la table des matières (p. 418-420) ne renvoie à aucune page, ce qui ne facilite pas la consultation des dix-huit chapitres de louvrage.

Jérôme Cottin

Félix Hernández Mariano OP, Theology of Contemporary Art. Kim En Joong OP, Adelaide, ATF Press, 2018, 85 pages, ISBN 978-1-925643-99-2, AUS$ 24,95.

Le Dominicain Kim En Joong est lun des très rares (sinon le seul) ecclésiastique-artiste dont lœuvre fasse lobjet dune reconnaissance internationale. En décembre 2018, un symposium a été organisé à loccasion de ses 80 ans au Grand-Duché du Luxembourg, et le présent ouvrage est le résumé dune thèse de doctorat que lA. a consacrée à lartiste coréen établi à France.

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Kim est un Sud-Coréen qui sest converti au catholicisme en arrivant en Europe (à Fribourg, Suisse) et qui na depuis lors plus quitté le couvent des Dominicains de Paris où il déploie une intense activité artistique : peinture, gravure, faïence et surtout, ces dernières années, vitraux. Il a réalisé 44 cycles de vitraux dans des églises et lieux ecclésiaux en Europe, dont 29 en France. Parmi ses réalisations les plus remarquées figurent les 37 vitraux de la basilique romane de Brioude (130 m²), ceux pour la récente cathédrale dÉvry (1998-1999) et ceux destinés à la cathédrale Saint-Paul de Liège (2013). Kim est un artiste prolixe (100 expositions personnelles entre 1985 et 2018), qui a fait le choix dun style résolument non figuratif, fait de stries de couleurs vives sur des fonds pâles, translucides ou blancs, ce qui nest pas sans rappeler la symbolique spirituelle du blanc chez un autre peintre dominicain, Fra Angelico (au couvent de San Marco à Florence). En 2009, un Institut Kim En Joong a été créé, qui aide à faire connaître son œuvre sur le plan international.

Cet ouvrage (non illustré) ne se limite pas à une présentation de lartiste – les Éditions du Cerf ont publié de nombreux ouvrages dart sur Kim –, mais veut être une « théologie de lart contemporain », but quil natteint hélas pas, la réflexion étant uniquement centrée sur le P. Kim (et, à titre secondaire, sur louverture artistique et culturelle de lordre des Prêcheurs). Du reste, certaines voix (dans les milieux artistiques, mais aussi ecclésiaux) sélèvent contre une certaine omniprésence de Kim et de son style dans les réalisations de lart sacré contemporain, style qui névolue guère à travers les décennies. Par ailleurs, Kim reste tout à fait inconnu ou marginal dans les milieux de lart contemporain ; il nest en contact avec aucun autre artiste, se suffisant à lui-même. Sa théologie, profondément ancrée dans une authentique spiritualité vécue, pourrait être comprise comme un rempart contre la modernité non religieuse.

Cet ouvrage aurait dû aborder ces points plus problématiques et ne pas en rester à une présentation qui frise parfois lhagiographie, expression de ladmiration dun Prêcheur pour lun de ses frères.

Jérôme Cottin

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Andrea Longhi (dir.), Architettura e liturgia : autonomia e norma nel progetto, Bologna, Bononia University Press, 2017, 223 pages, ISBN 978-88-6923-222-0, 30 €.

Cet ouvrage collectif est dirigé par un professeur dhistoire de larchitecture du Politecnico de Turin. Une trentaine dauteurs, quasiment tous architectes, y ont participé. Cest dire si les questions despace, de matériau, de lumière, dacoustique, de symbolique sont ici traitées avec rigueur et professionnalisme.

Tout en prenant au sérieux les fondements doctrinaux et liturgiques de la construction dune église (cest le thème de la première partie), les contributeurs se posent la question de linterprétation de ces normes, en tenant compte des protagonistes, du contexte et de différents problèmes techniques à résoudre (deuxième partie). Suit une partie (la troisième), dans laquelle sont proposés des éléments de réflexion sur les normes, les modèles et lautonomie nécessaire à la construction dun espace à la fois liturgique, communautaire et ancré dans la modernité. Louvrage sachève avec une partie prospective, dans laquelle plusieurs formules architecturales novatrices sont proposées.

Ce volume est le fruit dune réflexion collective sur les relations entre architecture et liturgie, menée à loccasion des 50 ans du concile de Vatican II dans le cadre du Dies Domini– Centre détude pour larchitecture sacrée et la ville à Bologne en 2014. Notre attention a été retenue par un article en anglais consacré à la demi-douzaine déglises novatrices et circulaires situées dans la périphérie de Lyon, qui ont anticipé la conception spatiale et les innovations liturgiques prônées par le Concile (« Le cas de Lyon, Vatican II avant Vatican II »).

Il est assez original quune telle réflexion soit menée sans le concours des théologiens et liturges, et que la priorité soit donnée au regard des architectes et des professionnels qui, avant tout confrontés aux matériaux et aux exigences techniques de la construction dun bâtiment ecclésial, ne se montrent dailleurs pas insensibles au sens théologique et liturgique de ces éléments.

Jérôme Cottin

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VIENT DE PARAÎTRE

Matthieu Arnold, Oscar Cullmann. Un docteur de lÉglise, Lyon, Olivétan, coll. « Figures protestantes », 2019, 144 pages, ISBN 978-2-35479-447-7, 15 €.

Oscar Cullmann (1902-1999) a enseigné le Nouveau Testament et lhistoire de lÉglise ancienne à la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg de 1930 à 1938 et de 1945 à 1948. Cest dans la Revue dHistoire et de Philosophie religieuses, dont il fut le Secrétaire de rédaction jusquen 1938, quil a publié en 1925 son premier article : « Les récentes études sur la formation de la tradition évangélique ». Cette étude présentait les travaux de la « Formgeschichte », école exégétique qui venait de démontrer lexistence et les fonctions diverses des traditions orales antérieures à la rédaction des évangiles.

Sil convient de mettre en exergue les liens dOscar Cullmann avec la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg, il faut souligner aussi que son audience a largement dépassé sa région natale. Avec un autre Alsacien, Albert Schweitzer, il a été lun des théologiens protestants français les plus marquants du xxe siècle et, après la Seconde Guerre mondiale, son influence a dépassé dans son pays natal celle de Karl Barth, dont il était depuis 1938 le collègue à Bâle. Il a écrit en français et en allemand, et il a été traduit en anglais et en de nombreuses autres langues ; ses écrits ont été lus tant par les catholiques et les orthodoxes que par les protestants.

Karl Barth aimait à le qualifier d« ami de trois papes », mais Cullmann na pas seulement été un grand acteur de lœcuménisme. Il a voué sa longue existence (chapitre 1) à linterprétation du Nouveau Testament, quil a professée à Strasbourg, à Bâle et à Paris. Son exégèse, qui établit le rôle central de Jésus-Christ dans lhistoire du salut – la croix et la résurrection donnent tout leur sens au passé, au présent et au futur –, soppose à la démythologisation de Rudolf Bultmann et à son eschatologie de la décision présente (chapitre 2). Cest à partir de cette exégèse que Cullmann a pris la plume pour aborder les domaines de la vie spirituelle du chrétien (ainsi, le baptême, la prière et la résurrection ; chapitre 3), de léthique (le combat contre les totalitarismes, la mise en garde contre une alliance entre les chrétiens et les révolutionnaires violents ; chapitre 4) et de lunité des croyants (l« unité par la diversité » ; chapitre 5).

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Le présent ouvrage, qui se fonde sur les principales publications dOscar Cullmann et sur plusieurs documents inédits, sattache à replacer dans son contexte historique et théologique chacun des grands thèmes de la pensée de Cullmann et à en étudier la réception. Une conclusion développée en fait ressortir lactualité.

Matthieu Arnold

Alfred Marx, La stratégie identitaire de lIsraël antique, Paris, Classiques Garnier, coll. « Études dHistoire et de Philosophie Religieuses » 88, 2019, 276 pages, ISBN 978-2-406-08544-7, 26 €.

Dans lhistoire de la civilisation, lIsraël antique occupe une place singulière. Alors même que, dun point de vue politique, son royaume ne représentait pas grand-chose, quil avait été rayé de la carte après à peine quatre siècles dexistence et quune grande partie de sa population était dispersée dans tout le Proche-Orient, ses descendants nont pas pour autant disparu, et ses écrits sont toujours considérés comme normatifs par plusieurs religions.

La présente étude sintéresse à la stratégie mise en place pour élaborer, préserver et renforcer son identité. Sappuyant sur les sciences sociales, elle décrit le processus de construction politique, administrative et idéologique du royaume davidique et salomonien. Elle passe ensuite en revue les différentes explications que donnent ses théologiens de sa disparition après à peine quatre siècles dexistence. Elle examine enfin les nouvelles perspectives tracées et les dispositifs mis en place pour renforcer lidentité du peuple juif, désormais largement dispersé en dehors de son territoire historique, et pour contrer le risque dacculturation et dassimilation. Létude de cette stratégie permet de mettre en évidence un processus dethnicisation largement original. Elle met aussi en lumière le fait que, si lAncien Testament est Écriture Sainte pour les croyants des trois grandes religions monothéistes dont il nourrit la foi, la majeure partie des textes qui le composent a dabord eu une fonction politique.

Alfred Marx

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Gilbert Dahan, Annie Noblesse-Rocher (dir.), Les hébraïsants chrétiens en France au xvie siècle. Actes du colloque de Troyes, 2-4 septembre 2013, Genève, Droz, coll. « Cahiers dHumanisme et Renaissance » 153, 2018, ISBN 978-2-600-05858-2, 448 pages, 49,90 €.

Cet ouvrage rassemble les actes du colloque, organisé par lEA 4378 – Théologie protestante, le Laboratoire détudes sur les monothéismes, lInstitut universitaire Rachi (Troyes) et la Médiathèque du Grand Troyes, qui a eu lieu du 2 au 4 septembre 2013 et qui a réuni quelques-uns parmi les meilleurs spécialistes européens des études hébraïques menées à la Renaissance.

Le xvie siècle voit le développement des études hébraïques, jusques et y compris en dehors des communautés juives. Si celles menées en Italie et en Allemagne ont fait lobjet de nombreux travaux, il nen va pas de même des études hébraïques qui ont vu le jour en France. Stimulés par les progrès faits en Allemagne, en Italie et en Espagne, des savants français se spécialisent dans les études hébraïques. Leurs efforts sont portés par la création du Collège royal (futur Collège de France). Pendant tout le siècle, des instruments de travail sont élaborés : grammaires, alphabets, dictionnaires ; des textes bibliques et rabbiniques sont édités, le cas échéant pourvus dune traduction latine. Les hébraïsants chrétiens recourent massivement aux grands commentateurs juifs du Moyen Âge (Rashi, Abraham Ibn Ezra, David Qimhi). La littérature kabbalistique est en vogue chez les savants séduits par larithmologie ou un certain ésotérisme.

Le présent volume sorganise comme suit. Une introduction fait le point sur les études consacrées à lhébraïsme à la Renaissance depuis les travaux fondateurs de Sophie Kesseler-Mesguisch et identifie les domaines de recherche qui mériteraient dêtre mieux explorés (Gilbert Dahan et Annie Noblesse-Rocher). La première partie de louvrage aborde les origines de lhébraïsme chrétien. Elle souvre sur un très substantiel article de Gilbert Dahan (« Lhébreu dans les études bibliques, du Moyen Âge à la Renaissance »). Suivent deux études, lune de Matthias Morgenstern sur « Reuchlin et les hébraïsants chrétiens en France au xvie siècle » et lautre de Gianfranco Miletto (« Lapport des hébraïsants italiens Agazio Guidacerio et Agostino Giustiniani aux études hébraïques en France »). La deuxième partie de louvrage évoque les moyens et méthodes de cet hébraïsme. Cest ainsi quAntoine Torrens présente les imprimeurs dhébreu en France 319au premier xvie siècle et que Jan Joosten se penche sur « Le débat sur la vocalisation massorétique de la Bible, dÉlie Levita à Louis Cappel ». Max Engammare met en évidence les méthodes de travail et lutilisation de lhébreu chez quatre commentateurs importants de la Bible : Münster, Cajetan, Des Gallars et Arias Montano. Cet hébraïsme chrétien a investi également des domaines plus polémiques comme la kabbale, présentée par François Roudaut, et les controverses entre juifs et chrétiens quétudie Philippe Bobichon. Eran Shuali, enfin, analyse de façon approfondie la traduction en hébreu de lÉvangile selon Matthieu effectuée par Sebastian Münster. Le travail même des hébraïsants est présenté dans la troisième partie avec les commentaires du Lecteur royal Ralph Baynes (Annie Noblesse-Rocher), les cours de lhumaniste François Vatable (Gerald Hobbs), lapport de lhébreu dans lœuvre de Guillaume Postel (Jean-Pierre Brach). Enfin, Jean-Pierre Rothschild donne une importante contribution sur la philologie de combat de Gilbert Génébrard (1535-1597). Le volume est doté dun index des noms des auteurs cités (médiévaux, modernes et contemporains).

Annie Noblesse-Rocher

Gilbert Dahan, Annie Noblesse-Rocher (dir.), La Bible de 1500 à 1535, Turnhout, Brepols, coll. « Bibliothèque de lÉcole Pratique des Hautes Études » 181, 2018, ISBN 978-2-503-57998-6, 366 pages, 70 €.

Cet ouvrage réunit les actes du colloque international qui sest tenu à Troyes, les 6 et 7 juin 2016, sous légide de lEA 4378, du Laboratoire détudes sur les monothéismes, de lInstitut universitaire Rachi (Troyes) et de la Médiathèque du Grand Troyes.

Les années 1500-1535 marquent un tournant dans la réception de la Bible en Occident. La Bible, sans perdre son autorité, devient aussi – et, dans certains milieux intellectuels, dabord – un objet de recherche et détude critique. Ces premières années du xvie siècle sont en effet marquées par un essor spectaculaire des éditions en langue latine, entreprises avec un souci philologique patent. Ainsi, dès 1504, la vaste entreprise de la Polyglotte dAlcalá est mise en chantier. La même année, Érasme découvre la Collatio de Lorenzo Valla sur le Nouveau Testament, travail de correction effectué 320sur le grec, quil édite en 1515. Le psautier est un objet privilégié de ces études comparatives : en 1509, Jacques Lefèvre dÉtaples propose son Psalterium Quincuplex et, en 1516, paraît le psautier polyglotte dAugustin Giustiniani. Cest aussi en cette annus mirabilis quÉrasme édite son Novum Instrumentum. Santi Pagnini fait paraître en 1528 sa Bible latine révisée, utilisée par la plupart des commentateurs chrétiens, toutes confessions confondues. En 1517, limprimeur Daniel Bomberg donne une édition de la Bible hébraïque accompagnée dun certain nombre de commentaires, qui, révisée et complétée en 1524-1525, simposera sous le nom de Biblia Rabbinica, puis de Miqraot Gedolot.

Cest sur cet intense travail philologique que porte le présent ouvrage. Une introduction dresse le cadre général de ces trois décennies de découvertes (Gilbert Dahan et Annie Noblesse-Rocher). Les premières entreprises sont ensuite étudiées. Matthias Morgenstern évalue lœuvre de Martin Luther hébraïsant et aramaïsant. Le spécialiste madrilène de la Polyglotte dAlcalá (1514-1517) quest José Manuel Cañas Reíllo propose une introduction à ce monument de la philologie et en aborde les traductions, en particulier celle, latine, du Targum dOnqelos. Sa compatriote Matilde Conde Salazar présente, quant à elle, la traduction interlinéaire de la Septante dans la Polyglotta Complutensis. Gerald Hobbs étudie les deux psautiers polyglottes de 1516, et Jean-François Cottier le travail dÉrasme sur le Nouveau Testament. Patrick Andrist sattache lui aussi à lhumaniste et aux étapes préparatoires au Novum Instrumentum, ainsi quà ses prologues. Les Bibles rabbiniques de Bomberg sont abordées par Bertram Eugene Schwarzbach. Dans le domaine des Judaica encore, Jean-Pierre Rothschild étudie la concordance Meir Nativ dIsaac Nathan. Trois interventions présentent ensuite le travail philologique et littéraire qui sous-tend trois grandes bibles : Gilbert Dahan met en évidence limportance de lœuvre accomplie par Santi Pagnini pour sa Biblia de 1528, Eran Shuali sattache à la Bible hébraïque de Sebastian Münster (1534-1535), et Olivier Millet à la Bible dOlivétan, « entreprise éditoriale excentrique, utopique et pratique ». Annie Noblesse-Rocher clôt louvrage avec des considérations sur la traduction en langue vernaculaire au début du xvie siècle. Un index des auteurs anciens et contemporains parachève ce volume.

Annie Noblesse-Rocher

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