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« Haud facile emergunt quorum virtutibus obstat res angusta domi »

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  • ISBN: 978-2-406-09687-0
  • ISSN: 0035-2136
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09688-7.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 04/12/2019
  • Périodicité: Bimestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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« Haud facile emergunt
quorum virtutibus obstat
res angusta domi
1 »

Si lhistoire se souvient encore aujourdhui du peintre Louis Janmot (1814-1892), disciple rebelle dIngres, cest essentiellement pour sa virtuosité picturale et laudace de ses propositions esthétiques profanes (quoiquempreintes de mysticisme), que lon pense à sa Fleur des champs dont Théophile Gautier célèbre le « charme indéfinissable2 » ou son étrange Autoportrait de 1832 à la postérité encore aujourdhui grandissante. Lœuvre la plus énigmatique a cependant un caractère sacré : il sagit de lambitieux Poème de lâme, dont la composition sest étalée de 1835 à 1881. Ce cycle, à la fois picturale et littéraire, na pas déquivalent dans la France du xixe siècle ; composé de dix-huit tableaux et de seize dessins au fusain accompagnés par un poème de deux mille huit cent vers écrits par lartiste, ce Poème de lâme rappelle plus les ambitions de William Blake ou même Wagner que la peinture académique des ateliers parisiens.

Si donc lhistoire se souvient de Louis Janmot, ce nest pas pour ses engagements religieux peu conventionnels et ses écrits, ses propos esthétiques et théoriques. Ce nest pas non plus pour son implication dans divers cercles militants, que ce soit pour lavènement dun « socialisme évangélique3 », comme le nomme lhistorien Franck Paul Bowman, ou pour un libéralisme chrétien mâtiné de royalisme au cours du xixe siècle ; deux tendances que notre époque a bien du mal à penser ensemble, et dont lapparente contradiction trouve quelques dépassements dans la présente 8correspondance. « Vae victis » est-il coutume de rappeler lorsque lon évoque ces courants de pensée marginalisés par lhistoriographie : Louis Janmot ne fut en effet daucun des combats qui forgèrent lopposition binaire qui sert souvent de grille de lecture à la modernité, à savoir celle qui renvoie dos à dos le socialisme et le communisme athée avec leurs diverses incarnations politiques, et limpérialisme capitaliste et libéral, opposition qui trouvera son « stade suprême » dans « lâge des extrêmes » et ses guerres décrits par lhistorien Eric Hobsbawm4. Le monde de Louis Janmot est au contraire un monde de conciliations idéalistes, qui fut dépassé par ces grands mouvements, et quil nous semble dautant plus intéressant de re-convoquer en ce quil survit à sa manière encore aujourdhui, « magnifié dans ce qui le dépasse5 », pourrait-on dire en sinspirant de la philosophie hégélienne que Janmot tenait en haute estime. Ainsi lœuvre du peintre survit, et il nous semble, à la suite de Sainte-Beuve, que celle-ci ne peut être bien comprise quà la lumière « du reste de lhomme et de lorganisation » : « Tant quon ne sest pas adressé sur un auteur un certain nombre de questions et quon ny a pas répondu, ne fût-ce que pour soi seul et tout bas, on nest pas sûr de le tenir tout entier, quand même ces questions sembleraient les plus étrangères à la nature de ses écrits : Que pensait-il de la religion ? Comment était-il affecté du spectacle de la nature ? Comment se comportait-il sur larticle des femmes, sur larticle de largent ? Était-il riche, pauvre ; quel était son régime, sa manière de vivre journalière ? Quel était son vice ou son faible6 ? » À ces questions, et à un certain nombre dautres, la correspondance qui suit apportera des réponses en nous plongeant au cœur dun système religieux et esthétique en construction, balloté par lhistoire.

Né à Lyon en 1814, Louis Janmot fait partie de la première génération à grandir dans la France révolutionnée : pour celle-ci, la liberté nest pas un horizon mais un nouveau « donné » à actualiser et à entretenir malgré les velléités contradictoires des partis en place. Sur le plan personnel, la douleur domine pourtant : le jeune Louis Janmot, déjà profondément marqué par la Révolution qui a meurtri sa famille, est très touché par 9les décès précoces de ses frère et sœur, morts respectivement en 1823 et 1829, ce dont la correspondance connue ne témoigne pas. Elle prend au contraire acte de la rencontre, au collège royal de Lyon, avec Frédéric Ozanam et dautres disciples de labbé Noirot, le professeur de philosophie de Louis Janmot. La plupart des futurs acteurs du renouveau religieux à Lyon au xixe siècle sont déjà là : les Brac de la Perrière, Alday, Flandrin, Chaurand, le peintre Ravier… Tous ceux quà Paris Frédéric Ozanam appellera ensuite la « colonie Lyonnaise » de la rue de Buci7, que Janmot rejoint à la fin lannée 1832 afin détudier la peinture avec Ingres et Orsel. Le jeune homme nest cependant peut-être pas autant préoccupé par les formes que par les idées : comme son ami Ozanam, il sengage résolument dans une tentative de régénération du catholicisme dont la correspondance garde les traces vivantes. Cest à Rome que ces lignes programmatiques de Frédéric Ozanam trouvent le peintre : « Il y a beaucoup dhommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus dautres qui nont pas assez, qui nont rien, et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes dhommes une lutte se prépare, et cette lutte menace dêtre terrible : dun côté la puissance de lor, de lautre la puissance du désespoir8. » La jeunesse exaltée, prête à bouleverser le vieil ordre, se confie. Frédéric Ozanam multiplie les actions de charité : depuis les années 1830, il se situe dans le courant initié par Lamennais qui voit dans les principes révolutionnaires de Liberté, Égalité et Fraternité une traduction moderne du message évangélique. Lamennais avait en effet renoncé à ses fonctions ecclésiastiques en 1833 et publié lannée suivante Paroles dun croyant, qui fut condamné par le pape Grégoire XVI mais acclamé par ses contemporains libéraux. Pour ceux-ci, il faut transformer cette Église qui défend davantage les princes que le peuple. Louis Janmot, quant à lui, travaille à son Poème de lâme9 : comme Ozanam, il sengage pour rendre effectives ces idées dans un domaine qui est le sien, lart où se mêle peinture, dessin et écriture.

À la fin du xviiie siècle et au début du xixe siècle se forment ainsi les courants chrétiens sociaux et libéraux en réaction à la Révolution de 101789 et aux nouvelles positions contre-révolutionnaires de lÉglise catholique romaine10. Lindustrialisation entraîne de plus un certain nombre de personnalités à contester le capitalisme sur une base théologique (rejetant le matérialisme) et pratique (en dénonçant les conséquences du capitalisme sur la condition ouvrière). Les grandes figures du mouvement sont alors Lamennais, Montalembert et Lacordaire, mais aussi Monseigneur Dupanloup et Frédéric Ozanam, qui sera béatifié en 1997. Le mouvement nest cependant jamais unifié. Dans les années 1820-1830, les courants chrétiens sociaux et libéraux tendent, dans une cohérence fluctuante, à sopposer aussi bien au libéralisme politique quau libéralisme économique11, mais aussi au socialisme politique12. En France, la position la plus avancée du mouvement est représentée par Félicité de Lamennais (qui accepte lhéritage de 1789 et sera élu député en 1848) et la revue LAvenir (fondée en 1830 avec Henri Lacordaire, dont Janmot fera le portrait, et le comte de Montalembert, ami du peintre) condamnée par le Pape en 1832 à travers lencyclique Mirari vos. Le relais est alors pris par la revue LÈre nouvelle, de labbé Maret, Frédéric Ozanam (qui a fondé de la Société de Saint-Vincent-de-Paul en 183313, à laquelle Louis Janmot participe activement) et toujours Lacordaire, revue qui réclame une prise en compte de la misère sociale. Ils établissent une doctrine catholique sociale et libérale, incarnation dun traditionalisme en évolution, récusant lunion du « trône et de lautel », pour laquelle la charité doit sappuyer sur des réformes de fond intégrant lhumanisme chrétien au cœur du monde du travail, afin de résoudre le problème social.

En 1847 et 1848, Janmot publie quant à lui divers textes dans la Gazette de Lyon et LAvenir, des textes à charge, dirigés contre les rois et les tribuns, plaidant pour la démocratie14. La correspondance ne garde que peu de traces de ces entreprises. Quelques grands moments de la vie du peintre ne sont, dans les pages qui suivent, quesquissés : peu de lettres ont été retrouvées de lannée 1845, pendant laquelle Janmot, malade, rend visite au curé dArs et assiste à la rencontre entre Lacordaire et le 11Curé15. La révolution de 1848, qui fit prendre à Janmot quelque distance par rapport à ses idées démocratiques, nest aussi que peu évoquée. Le peintre avait pourtant intégré la Garde Nationale comme membre de la Compagnie des voltigeurs du Collège et avait participé à la « nuit des Voraces16 ». Il fut impliqué dans le sauvetage, au pied du pont de la Guillotière, avec quelques autres Gardes Nationaux, dun capitaine de navire et de son mécanicien des mains des Voraces, prétendants quon avait trouvé trois curés dans leur bateau17. La correspondance de Louis Janmot, évitant tout effet spectaculaire, nous force donc à comprendre la dynamique contradictoire des engagements du peintre et de ses proches, de plus en plus méfiants du peuple « abandonné à ses passions18 ».

Aux utopies du début du siècle répondent bientôt les désillusions nourries par les palinodies du progrès, et la correspondance senrichit des doutes et prises de distance des protagonistes par rapport aux forces politiques en place. À partir de 1848, lamitié entre Louis Janmot et lécrivain royaliste Victor de Laprade ne cesse de grandir, et les années 1850 verront se multiplier leurs échanges concernant lart, la littérature, la vie politique et les niaiseries de lépoque quils abhorrent. Chacun semble voir dans lautre un confident et un frère darmes pris dans la même ambition esthétique, celle de proposer un art philosophique chrétien capable de battre en brèche les lectures passéistes du dogme et la liquidation de la spiritualité par un progrès anarchique. Janmot vitupère contre « ces saints de confiseur, gélatineux et sucrés, dont sont remplis les vitrines de marchands de bons dieux et les petits livres de petite dévotion des petits abbés19 », tandis que Laprade, avec lénergie du désespoir, dénonce linévitable changement : « dans 30 ans dici, la musique, la peinture, la poésie seront exécutées avec grand succès par des machines à vapeur ou 12à moteur électrique20 ». Un certain donquichottisme est à lœuvre dans ces échanges, que Laprade ne nie pas : « Chacun dans notre genre nous avons pris notre siècle à rebours. Nous avons cherché à lui faire aimer des choses quil est condamné à haïr, comme le diable aime le Bon Dieu21 ». Le propos entre les deux amis sait aussi se faire plus léger, lorsque sont abordées les questions sentimentales par exemple. Notre correspondance garde quelques traces des amours de Louis Janmot, cependant bien peu représentatives de la quarantaine de tentatives matrimoniales dont parle Élisabeth Hardouin-Fugier dans sa biographie du peintre22, tentatives qui ont en leur temps construit une véritable « légende rose » autour de Janmot. Une lettre de Victor de Laprade23 évoque ainsi des projets de mariage en 1850 avec la sœur, puis la belle-sœur, et à nouveau la sœur du philosophe Blanc de Saint-Bonnet24, grand ami de Laprade. Ces revirements conduisirent du reste à la rupture de Janmot avec Blanc de Saint-Bonnet. En 1854, Laprade lui présente tout de même lartiste Paul Chenavard, grande figure de lart philosophique, aussi partisan dune peinture humanitaire et civilisatrice25, avec lequel lauteur du Poème de lâme va partager ses vues sur lévolution de lart de son temps.

Ce que la correspondance retrace par-dessus tout, cest la vie quotidienne du peintre au fil des années, luttant pour assurer la continuité de son action. Atelier inconfortable, manque dargent, manque de fournitures, manque de commandes bien sûr : Janmot népargne que peu de détails à ses intimes. Malgré quelques succès, le peintre na pas la vie facile, et même dans les moments de reconnaissance, linquiétude ne cesse pas : le « succès fulgurant26 » attendu pour le Poème de lâme narrive jamais, pas même pendant lexposition universelle de 1855, pendant laquelle la série est exposée dans son intégralité, grâce à lappui de Delacroix27. Janmot tombe malade28, il est tellement affaibli quil reçoit lextrême 13onction. Son rétablissement marque le début dune embellie : marié depuis 1856, professeur à lécole des Beaux-Arts de Lyon, peintre pour un décor de lHôtel de ville de Lyon29, il projette en 1861 de se réinstaller à Paris. Lindifférence lyonnaise à son art lui pèse : « le seul moyen de me défendre à Lyon, est davoir une œuvre qui parle pour moi à Paris » écrit-il à larchitecte Baltard30. Ne pouvant se satisfaire de ses succès provinciaux, Janmot renoue à Paris avec une vie précaire, allant de déménagements en déménagements alors que les commandes se font rares. Son ami Laprade se veut alors lucide : « Jamais nous naurons, ni lun, ni lautre, un talent marchand. Vous êtes aussi incapable de faire un vaudeville avec le pinceau que moi avec la plume. Paris nous ruinerait lun et lautre au lieu de nous enrichir. Je regrette profondément que Lyon nait pu être le lieu de votre retraite, comme il est de la mienne par la force des choses31. » Le peintre tire tout de même quelques subsides de son atelier, qui acquiert un certain renom. Une des élèves est au centre de lattention : Berthe dAlton Shée, que lhistoire retiendra sous le nom de Berthe de Rayssac, dont le salon littéraire, artistique et musical devient lépicentre de la mondanité artiste catholique dans les années 1860-1880 à Paris32. Janmot caresse lespoir dune commande pour un décor à léglise Saint-Augustin, mais la chose ne se fait pas et cest à Saint-Étienne-du-Mont que le peintre travaille en 186433. La commande est moins prestigieuse, mais rémunératrice, ce qui ne le console guère. Labondante correspondance avec le comte de Nieuwerkerke, directeur général des Musées et intendant des Beaux-Arts de la maison de lEmpereur, témoigne de la quête permanente de nouvelles commandes et dune inquiétude constante. Laprade, comme toujours, peine à se montrer rassurant : « Vous nêtes pas né pour gagner de largent, vous nêtes même pas né pour avoir le droit de vivre en 1864. [] Vous prenez lart au sérieux, vous êtes un honnête homme, 14vous êtes perdu34. » La distance ironique que savent prendre les deux hommes concernant le culte de la réussite ne manque pas de piquant. Malgré une exposition en Belgique et le traditionnel Salon annuel, la fin des années 1860 ne sera guère clémente pour Louis Janmot : son maître Ingres meurt en 1867 et le manque de moyens laccable depuis la naissance de Norbert Janmot en 1867, qui porte le nombre de petites bouches à nourrir à cinq. « Le res angusta domi mécrase » écrit lartiste, « et ne me laisse pas du tout la faculté de cultiver cet art platonique et non rémunéré, auquel jai été si fidèle jusquici, plus que jamais retiré et oublié de tout, nayant absolument rien à faire depuis un an et ne voyant absolument rien du tout en perspective35 ». Malgré quelques ventes de tableaux, il vit ces années-là un véritable divorce avec son époque quil confie à son confrère et ami Chenavard : « les pantalonnades des peintres, nos confrères, se multiplient de plus belle profusion, prostitution de talent, infécondité malsaine et monotonie dans le résultat, tout bigarré quil soit. Paysage à droite, à gauche, en bas, par côté, matin, soir, midi, femme en profil au fond en raccourci couchée, assise, levée. Assaut denseignes et de rubans, émotion, sincérité, foi à peu près nulle part. Car il y en aurait si peu de capables de les trouver là où elles pourraient être si elles étaient36. » Lartiste doit se résoudre de tester sur ses propres murs un nouveau ciment quil a mis au point pour ses fresques37.

Lannée 1870 marque quant à elle lenfoncement dans une période particulièrement sombre. Le 8 août, la peintre perd sa femme Léonie38 et autour du 20 août, les menaces dinvasion devenant de plus en plus probables, il envoie toute sa famille, ses sept enfants avec leur nourrice et leurs grands-parents, à Alger39. Désœuvré, il met ses tableaux en sûreté à Paris et fuit vers Lyon avant de rejoindre sa famille en Afrique du nord. Il retrouve Paris en ruine en juin 1871. Sa maison de Bagneux, quoiquinhabitable, est encore debout, ses tableaux sont sauvés, mais le voilà de nouveau seul, pauvre et désarmé face à une époque dans laquelle 15il ne sest jamais aussi peu reconnu. Il se décrit désormais comme « bon monarchiste40 » et sa rancœur aboutira à la présentation du tableau In hoc signo vinces41 au salon de Paris de 1872, tableau dans lequel la Démagogie et le Despotisme allégorisés sont submergés par un fleuve de sang, tandis que la France, au sol, est relevée par la Religion et la Justice. Dans le haut du tableau, Dieu le Père, entouré danges, bénit la France et ceux qui sont morts pour elle durant la Commune et la guerre42. Le royalisme trop apparent du tableau rendra son acquisition impossible par les musées, et cest finalement le comte de Chambord qui en sera lacheteur. Janmot na cependant plus de véritable idéal politique. En 1873, le moment royaliste semble avoir pris fin : cest désormais le « brave » Mac Mahon, « appelé à régénérer, par sa loyale et sévère influence, notre malheureux pays43 », qui trouve son assentiment, sans nourrir de folles illusions : son royaume nest pas de ce monde.

Le lien étroit quentretiennent, les questions artistiques et politiques nourrissent un désespoir croissant sur la question picturale. Pour le peintre, irrémédiablement, « la grande peinture, la peinture historique et traditionnelle, est frappée de mort » car lon ne peut « échapper aux circonstances fatales de notre milieu et de notre temps44 ». Louis Janmot, délaissant ses pinceaux, prend le temps décrire, à tel point que la peinture lui est bientôt « devenue étrangère45 ». Avec le soutien de Victor de Laprade, qui voit en lui un véritable écrivain46, il prépare ce qui deviendra en 1887 louvrage Opinions dun artiste sur lart47, recueil de textes théoriques sur la peinture de son temps. Il a cependant besoin de commandes pour vivre. En 1873, Charles Blanc obtient heureusement pour lui des travaux de copie en Italie. Lartiste, peu enthousiaste dans un premier temps, part relever au musée de Naples trois fresques 16trouvées à Pompéi, pendant lété 187348. Ces commandes sont plus que nécessaires : Janmot sest endetté, notamment auprès de Chenavard, pour rendre sa maison de Bagneux de nouveau habitable, et sa famille éparpillée lui coûte beaucoup dargent au quotidien. Cest un des tristes fils rouges de cette correspondance : la res angusta domi est toujours une source dangoisse pour lartiste et contraint sans cesse sa création. « Ma position est une de celles où un homme se loge une balle dans la tête49 », écrit-il en 1871. La rancœur quil nourrit à légard des contemporains qui le laissent dans cette situation sexprime avec plus de véhémence au fil des années : « dans toute la catholicité il ny a pas assez de bonne volonté ni de capitaux pour me donner pour cinq centimes de commandes50 », lit-on en 1876. Il laisse sa colère se déverser dans une lettre à sa confidente, Amélie Ozanam : « Peintres, évêques, particuliers, laïques, municipalités des bonnes villes de Lyon ou de Paris, tous chiens et triples chiens, dont je nai jamais entendu que les grognemens ou subi le mépris. Je le leur rends au centuple pour être quitte51 ». Laigreur domine les premières années de la Troisième République, même sil est vrai que Louis Janmot aime à entretenir son image dartiste incompris et voit aussi dans cette souffrance (et le travail) une voie vers le salut. Paul Brac de la Perrière écrivait malicieusement à son propos : « ce serait un bonheur pour lui que davoir un vrai malheur52 », et il est vrai que certaines de ses plaintes alarmistes concernant ses revenus et létat de ses finances ne sont pas aussi justifiées quelles paraissent au premier abord. Comme en atteste cette correspondance, les commandes et projets auxquels il répondait étaient souvent mieux rémunérées que la moyenne et cest bien plus souvent le prestige qui semble manquer à ceux-ci plutôt que largent, quand bien même Janmot a une famille nombreuse à nourrir, ce qui ne savère pas toujours aisé.

Tout en prétendant se résigner « au rôle de fruit sec et dimbécile53 », le peintre nen essaye pas moins de trouver le temps pour achever lœuvre de sa vie : le fameux Poème de lâme. En avril 1876, le cycle, encore inachevé, 17est exposé dans les Salons du Cercle Catholique du Luxembourg54. Une année plus tard, il annonce à Amélie Ozanam que « laffaire » de son « Poème de lâme » est sur le point de se régler : « Jai entrepris les quelques cartons nécessaires pour en achever le sens. Comme dans ce pays il ny a rien pour les arts et les artistes, jirais passer un mois à Paris, le mois prochain, pour faire, daprès nature, quelques croquis indispensables55 ». Les félicitations de Victor de Laprade suivent : « Vous avez bien du courage de poursuivre après soixante ans lachèvement dune conception de la vingtième année56 ». Lacadémicien, toujours provocateur, ne peut pas sempêcher dajouter : « Pourquoi ne pas faire du nouveau ? » mais pour Janmot la nouveauté est déjà là, au cœur du propos du poème, et cest bientôt à la publication de cette œuvre quil travaillera avec laide du stéphanois Félix Thiollier, après un déménagement à Toulon et un retour à Lyon en 1880. Cest donc sur la complétion57 du Poème de lâme que sachève ce premier volume de la correspondance artistique de Louis Janmot, avant que la nouvelle aventure de la diffusion du travail ne commence dans les vingt dernières années du siècle, « loin de Paris ». Eugène Delacroix, évoquant le Poème de lâme en 1855 dans son Journal avait donc vu juste : « on ne rendra pas à ce naïf artiste une parcelle de la justice à laquelle il a droit. [] Il parle une langue qui ne peut devenir celle de personne58 ».

Clément Paradis59

1 Cf. infra, lettre 173. La citation est de Juvénal, Satire, iii, v. 164-165 (Paris, Belles Lettres, 2002, p. 42) : « Haud facile emergunt quorum virtutibus obstat res angusta domi » signifie : « ils ne percent pas facilement, ceux dont les talents sont étranglés par le manque dargent ».

2 Théophile Gautier, La Presse, 15 avril 1845, cité dans Claudine Lacoste-Vesseyre, La Critique dart de Théophile Gautier, Montpellier, Université Paul Valéry, 1985, p. 134.

3 Franck Paul Bowman, Le Christ des barricades, Paris, Cerf, 1987, p. 9.

4 Eric Hobsbawm, LÂge des extrêmes, histoire du court xxe siècle, Paris, Éditions Complexes, 1994.

5 Jacques dHondt, Hegel philosophe de lhistoire vivante [1966], Paris, Delga, 2013, p. 7.

6 Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, 1954, p. 126. Le passage est tiré de : Charles-Augustin Sainte-Beuve, « Chateaubriand jugé par un ami intime en 1803 », Nouveaux lundis, 3, Paris, Michel Lévy frères, 1862, p. 1-33.

7 Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot 1814-1892, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1981, p. 25.

8 Cf. infra, lettre 3.

9 Cf. infra, lettre 14.

10 Marcel Prelot & Françoise Gallouedec Genuys (dir.), Le Libéralisme catholique, Paris, Armand Colin, 1969, p. 9-14.

11 Franck Paul Bowman, Le Christ des barricades, op. cit., p. 304 et suivantes.

12 Franck Paul Bowman, Le Christ des barricades, op. cit., p. 48 et suivantes.

13 Gérard Cholvy, Christianisme et société en France au xixe siècle, Paris, Seuil, 2001, p. 57.

14 Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot 1814-1892, op. cit., p. 71.

15 Cf. Paul Brac de la Perrière, « Souvenir de deux pèlerinages à Ars », Annales dArs, 1906-1907, p. 229-236.

16 Les « Voraces » étaient un groupe douvriers canuts qui sillustrèrent par leurs insurrections républicaines de 1848 et 1849. Le nom de « Voraces » viendrait du premier but de la société, qui était de lutter contre la diminution par les cabaretiers du volume du pot de vin. Selon une autre hypothèse, « Voraces » viendrait du nom de « devoirants » ou « compagnons du devoir » donné à leur association compagnonnique (Nizier du Puitspelu, Le Littré de la GrandCôte, Lyon, Académie du Gourguillon, 1894, article « Voraces »).

17 Paul Brac de la Perrière narre laventure dans son Journal à la date du 26/3/1848 (Archives La Perrière, La Pilonière) (cf. Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot 1814-1892, op. cit., 1981, p. 74).

18 Ibid.

19 Cf. infra, lettre 95.

20 Cf. infra, lettre 100.

21 Lettre 140, de Victor de Laprade à Louis Janmot, le 23/7/1865, non publiée.

22 Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot 1814-1892, op. cit., p. 77. Le chiffre est cependant contestable, nous nen comptons aujourdhui quune dizaine.

23 Lettre 33, de Victor de Laprade à Louis Janmot, le 7/9/1853, non publiée.

24 Antoine Blanc de Saint-Bonnet (1815-1880), théoricien du conservatisme, appartenait au courant contre-révolutionnaire, anti-libéral et réactionnaire initié par Joseph de Maistre.

25 Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot 1814-1892, op. cit., p. 83.

26 Cf. infra, lettre 35.

27 Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot 1814-1892, op. cit., p. 82.

28 Cf. infra, lettre 44.

29 Cf. infra, lettre 58 & Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot 1814-1892, op. cit., p. 97.

30 Cf. infra, lettre 61.

31 Cf. infra, lettre 103.

32 Le salon nen était pas moins ouvert à dautres opinions : le père de Berthe, Edmond dAlton Shée, était athée, et Chenavard, le pilier du salon, était un républicain prônant le dépassement du catholicisme. Ses opinions étaient dailleurs partagées par un certain nombre de membres du salon comme Charles Blanc, le critique dart et graveur frère du député socialiste Louis Blanc (Cf. Sarah Hassid, Héros, errants dune histoire à contretemps. Le salon littéraire, artistique et musical de Madame de Rayssac, Paris, École du Louvre – RMN, 2015, p. 49-50).

33 Cf. infra, lettre 124.

34 Cf. infra, lettre 125.

35 Cf. infra, lettre 173.

36 Cf. infra, lettre 192.

37 Cf. infra, lettre 192. Dans la lettre 173, il évoque déjà ses expériences en la matière avec un chimiste. Lire aussi : Élisabeth Hardouin-Fugier, Louis Janmot 1814-1892, op. cit., p. 114.

38 Cf. infra, lettre 223.

39 Cf. infra, lettre 226.

40 Cf. infra, lettre 235.

41 Locution latine pouvant se traduire : « Par ce signe, tu vaincras ». Constantin Ier aurait choisi cette devise après avoir eu une vision du chrisme () dans le ciel peu avant la bataille du pont Milvius, qui sest déroulée en 312. Cette évocation limpide de la conversion au christianisme de lempereur romain est évidemment à linverse de la tendance de lépoque prônant la déchristianisation de lappareil dÉtat français. Le tableau est aujourdhui perdu.

42 Cf. infra, lettre 246.

43 Cf. infra, lettre 277.

44 Cf. infra, lettre 260.

45 Cf. infra, lettre 329.

46 Cf. infra, lettre 303.

47 Louis Janmot, Opinions dun artiste sur lart, Lyon, Vitte et Perussel, 1887.

48 Cf. infra, lettre 278.

49 Cf. infra, lettre 238.

50 Cf. infra, lettre 330.

51 Cf. infra, lettre 337.

52 Élisabeth Hardouin-Fugier, Le Poème de lâme par Louis Janmot, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1977, p. 83.

53 Cf. infra, lettre 330.

54 Cf. infra, lettre 322.

55 Cf. infra, lettre 340.

56 Cf. infra, lettre 341.

57 Ou tout du moins sa première complétion, car Janmot ne peut sempêcher de retoucher et compléter son travail jusquà 1879 au moins (Élisabeth Hardouin-Fugier, Le Poème de lâme par Louis Janmot, op. cit., p. 258).

58 Eugène Delacroix, Journal, édité et annoté par Jean-Louis Vaudoyer & André Joubin, tome II (1853-1856), Paris, Plon, 1960, p. 341 (Champrosay, 17 juin 1855).

59 Clément Paradis reçoit le soutien de lArc5 et de la région Auvergne-Rhône-Alpes.

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