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[Introduction de la quatrième partie]

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  • ISBN: 978-2-406-09390-9
  • ISSN: 2257-915X
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09390-9.p.0233
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 23/09/2020
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Tout se passe comme si lécrivain qui raconte son propre voyage, ou ceux des autres, était chargé dexposer la somme des renseignements historiques, géographiques et scientifiques sur un pays donné. « Tout voyageur est également un passeur, non seulement des lignes et des frontières, mais aussi des découvertes et des enseignements retenus de son voyage1 » : écrit très justement Pierre Ronzeaud. Cette attente va croissante à lâge classique puisque lon sintéresse de plus en plus à lailleurs, non pour imaginer ce qui sy trouve détonnamment merveilleux ou effrayant, comme par le passé, mais pour connaître lhistoire, les mœurs et les sciences dautrui.

Il faut rappeler que lhorizon dattente des voyages change considérablement au cours de la première moitié du siècle, en raison, dune part, de découvertes scientifiques qui bouleversent notre vision du monde, et dautre part, de la formation de ce que nous appelons aujourdhui le corps scientifique, français et européens, dont les membres échangent périodiquement leurs vues au sein de cercles savants (cabinets dhistoire naturelle, bibliothèques, salons), dans des revues ou sous forme épistolaire2. Par ailleurs, et cest important de le rappeler, les disciplines savantes nétaient pas aussi compartimentées quelles le sont aujourdhui : elles étaient, au contraire, plutôt perçues comme mêlées les unes aux autres et partageant le même espace de dialogue, lié aux échanges épistolaires et aux rencontres entre lettrés et savants. Cette « République des Lettres » – que Pierre Bayle pourvoit en 1684, dun périodique, ouvert aux nouveaux genres littéraires, mais aussi aux réflexions philosophiques et politiques, aux découvertes scientifiques et géographiques, aux récits de voyage… bref, à tout ce qui pouvait participer à la connaissance3 –, constitue un des horizons dattente des relations de voyage.

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Bien plus tôt, dès 1665, le Journal des Savants avait ouvert cette voie4 : comme son pendant londonien, le Philosophical Transactions, qui commence à paraître trois mois plus tard. Ces périodiques traitent dastronomie, de mathématiques et de physique, mais aussi de littérature, dhistoire et de théologie. Les récits de voyage, qui par tradition touchent justement à ces divers sujets, y occupent une place de choix, ce qui, en contrepartie, contribue à les pourvoir dautorité. Dailleurs, le lectorat du Journal des Savants est généralement le même que celui des récits de voyage : cest un public cultivé qui souhaite que ses lectures linstruisent plus quelles ne le divertissent. De fait, lécrivain voyageur, en accord avec son temps, met en valeur dans divers domaines du réel cet esprit savant que les lecteurs apprécient tant. Plutôt que décrire une monographie sur la géographie ou lhistoire naturelle dun lieu, il tend à juxtaposer divers pans dérudition « sur toutes sortes de matières », comme lécrit Jean Thévenot avant de préciser que cela demande « une notion de la pluspart des Sciences et des Arts5 ». Dans cette perspective qui annonce les Lumières, les ouvrages de Thévenot, Bernier, Tournefort, et surtout celui de Chardin, qui présente un savoir encyclopédique sur lOrient, sont particulièrement appréciés du public lettré, en raison de cet équilibre attendu entre savoirs historiques et savoirs scientifiques. Au xviie siècle, on ne considère généralement pas que les voyages, en particulier les voyages étrangers, appartiennent à la littérature, mais plutôt à lhistoire, telle quon la concevait alors : dans larticle « Histoire » du Dictionnaire, Furetière écrit « [a]u premier sens, se dit de la description des choses naturelles, des animaux, des végétaux, des mineraux, etc. ». Les historiens apparaissent dans le même article comme « des personnes dune doctrine fort diversifiée », ce qui rappelle la fonction occupée par les cosmographes du siècle précédent, dont ont hérité les voyageurs-relateurs.

Friedrich Wolfzettel classe Thévenot et Bernier dans cette catégorie quil intitule « esprit érudit et voyage complet6 », nous y ajoutons Chardin et Tournefort, qui accordent aussi une place prépondérante au 235savoir scientifique. Et cest justement le caractère savant du discours de ces voyageurs qui impose leur relation comme véritable. La récurrence des sources viatiques dans les dictionnaires de lAncien Régime sexplique justement par la portée savante quon leur accorde. Isabelle Turcan, qui a extrait des dictionnaires parus sous lAncien Régime les références et emprunts aux récits de voyage, remarque que le simple fait duser de termes indéfinis tels que « une relation » ou « un voyageur » dans une définition lexicographique démontre et fait foi : « la figure du voyageur sexprime à travers la fonction presque métalinguistique du personnage “fabuleux” destiné à accréditer un discours. Le voyageur indéfini ou indéfinissable simpose comme caution suffisante, substitut facile de références bibliographiques détaillées7 ». Les voyageurs, quils soient ou non nommés, sont considérés comme des témoins privilégiés, se référer à eux cest assurer les lecteurs de la justesse des propos avancés. À partir de ses relevés lexicographiques, Isabelle Turcan dresse par ailleurs un tableau des voyageurs, toutes destinations confondues, les plus fréquemment cités dans les dictionnaires français des xviie et xviiie siècles : le « quatuor » de tête est composé de François Bernier, Jean Chardin, Jean-Baptiste Tavernier et Jean Thévenot. Les suivent de près, La Boullaye-Le Gouz, Adam Olearius et le Père Lamberti. Tous les sept ont en commun davoir emprunté bien plus de routes terrestres que maritimes, davoir longtemps séjourné en Orient, dont la Perse pour lensemble dentre eux, et de parler une, voire plusieurs langues orientales. Cela signifie que la fine connaissance des pays (connaissance culturelle et linguistique) dans lesquels ils ont séjourné les pourvoyait dun statut particulier et cest un fait ce dont ils ont sans aucun doute conscience au moment de la rédaction. Limportance accordée à la topique scientifique dans leur relation et leurs contributions diverses, épistolaires ou présentielles, pour mieux faire connaître lOrient à leurs concitoyens, a grandement participé à leur renommée.

1 Pierre Ronzeaud, « Préface », Sylvie Requemora-Gros, Voguer vers la modernité [], op. cit., p. 12. Dans la très belle « Préface » que Pierre Ronzeaud a rédigée pour Voguer vers la modernité [], les rôles que devaient tenir les voyageurs-relateurs dans la société de lâge classique sont très bien évoqués.

2 Irène Passeron et al., « La République des sciences. Réseaux des correspondances, des académies et des livres scientifiques », Dix-huitième siècle. La République des Sciences, 2008/1, no 40, p. 5-27, où il est question de lintrication permanente des sciences et des lettres.

3 Nouvelles de la Républiques des lettres (1684-1718). À partir de 1687, le périodique est dirigé par Henri Basnage de Beauvai, qui par ailleurs augmente le Dictionnaire de Furetière pour lédition de 1701 et est lauteur dune Histoire des ouvrages des savants (1687-1709) en 24 volumes.

4 Ce qui fait dire à Donneau de Visé, dans le « Au lecteur » du numéro de novembre 1684 du Mercure galant (nov. 1684, Au lecteur) que les « Nouvelles… » de Pierre Bayle est « un journal des savants [] plus étendu [] et plein de sel ».

5 Jean Thévenot, Suite du voyage au Levant, op. cit., Préface, p. viii.

6 Friedrich Wolfzettel, op. cit., p. 201.

7 Isabelle Turcan, « Références bibliographiques et emprunts aux textes de relations de voyages dans les dictionnaires sous lAncien Régime. Diversité des motivations et démarches pré-scientifiques au service de savoirs à vocation de science », Relations savantes. Voyages et discours scientifiques, Sophie Linon-Chipon et Daniela Vaj, dir., Paris, PUPS, 2006, p. 83.

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