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[Introduction de la deuxième partie]

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  • ISBN: 978-2-406-09390-9
  • ISSN: 2257-915X
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09390-9.p.0087
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 23/09/2020
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Sils ne se réclament plus de la cosmographie, les géographes de lâge classique continuent à cartographier le monde en fonction de critères historiques et chronologiques tout autant que mathématiques. Certes les cartes dOrient produites en France sont peu à peu renouvelées selon les derniers calculs astronomiques, ou copiées à partir déditions hollandaises, mais une géographie descriptive, teintée dhistoire et de religion, continue pourtant à être profusément diffusée. En outre, la vogue des récits de voyages, terrestre ou au long cours, fait naître un intérêt grandissant pour les cartes itinéraires, destinées aux lecteurs plus encore quaux voyageurs. Ces cartes permettent de retrouver, classés selon la progression du voyageur, les villes importantes et les hauts-lieux orientaux des mémoires collectives européennes. Ce lien entre mémoire historique et géographie, quon voit se renforcer au cours du xviie siècle, détermine la vision que les voyageurs ont des lointains, en particulier de lOrient. En le chargeant dune histoire antique quils se sont appropriée – comme si lAntiquité ne pouvait être queuropéenne – et dune chronologie chrétienne recouvrant lhistoire réelle des lieux, les Européens se sont appropriés ce vaste espace aux frontières indistinctes et mouvantes. Dès lors et pour longtemps, les rapports entre géographie et histoire seront conditionnés par cette lecture occidentale, tels quen témoignent encore les propos dEdme Mentelle à la fin du xviiie siècle :

Létude de la Géographie ancienne me semble inséparable de la lecture des historiens et même des poètes anciens. Je ne marrêterai donc pas à combattre les opinions dun astronome moderne, qui croit cette connoissance inutile. Elle lest en effet, si lon a égard quà lastronomie et aux mathématiques. Mais si lon veut lire Homère et Diodore, de létendue et de la puissance des principaux peuples qui ont figurés dans la haute antiquité ; si lon veut connoître les intérêts de la Grèce au temps de Thucydide ; sinstruire des conquêtes romaines dans Polybe, Tite Live, Saluste, etc. le peut-on sans Géographie ? Et quest-ce que la Géographie dont on a besoin si ce nest celle qui nous fait connoître ces pays dont il est parlé dans ces auteurs1 ?

Au xvie siècle, les cartes dOrtelius, en particulier celles du Parergon, offraient précisément à voir, sans distinction, les routes empruntées par 88Abraham, du pays de Canaan à lÉgypte, celles des Argonautes, de la Méditerranée au Pont-Euxin ou encore des campagnes dAlexandre en Perse. Ajoutées à celles de la géographie descriptive du Theatrum, elles présentaient pour la première fois une lecture comparative des lieux des temps anciens, mythiques ou réels, à ceux des temps contemporains. En dautres termes et selon Georges Tolias, le Parergon illustre « les fondements de la culture occidentale, du monde antique dans toute son étendue historique : des temps héroïques jusquà son unification par la Rome impériale et sa christianisation2 ». Et pour aider les lecteurs à identifier ces mondes temporels superposés, Ortelius ajoutait à son œuvre un dictionnaire des toponymes anciens, le Synonymia locorum, qui inspira les géographies historiques du siècle suivant.

Avec le Parergon, Ortelius crée une nomenclature de la géographie historique quon retrouvera dans les ouvrages de Philip Cluwer, Introductio in universam geographicam tam veterem quam novam (1624, traduit en français en 1646), de Philippe Briet, Parallela geographiae veteris et novae (1648-1649), de Pierre Duval, Diverses cartes et tables pour la géographie ancienne et pour la chronologie (1665), ou encore de Nicolas Sanson, Tables de la géographie ancienne et nouvelle, ou Méthode pour sinstruire avec facilité de la géographie (1667). Ce que le xviie siècle comprend dans lexpression « géographie ancienne », qui entretient une réciprocité spatiale avec la « nouvelle », cest bien sûr la géographie historique des hauts faits survenus mais aussi la géographie biblique, dont le rôle est de montrer les lieux de vie du Christ et surtout ceux des temps immémoriaux de lAncien testament.

Depuis lAntiquité, les géographies et les histoires ont participé à la constitution dune mémoire du lieu, à laquelle le voyageur classique puise, par tradition et pour le contentement de son public. Lanalyse de la topique viatique, inspirée en partie de la rhétorique de Cicéron et de Quintilien, est étudiée dans le cadre des études littéraire3. Au tournant des années 1990-2000, la recherche sest intéressée à la topique des 89relations de voyages, nouvellement considérées comme des productions appartenant au champ de la littérature tout autant quà celui de lhistoire, de la géographie ou encore de lanthropologie. Cela a permis de mettre à jour des récurrences textuelles des voyages, selon lépoque, les lieux géographiques parcourus et le mode de déplacement choisi4. Ainsi que tous les voyages, celui de Perse a ses lieux spécifiques et incontournables, tel le Caucase, qui éveille des réminiscences sacrées, mythologiques et historiques, et dans une moindre mesure Persépolis, vers laquelle nous nous tournerons à la fin de ce chapitre, capitale de la Perse ancienne quon voit alors comme le théâtre dune victoire hautement symbolique de lOccident sur lOrient.

À la croisée des chemins vers lEmpire ottoman, lEmpire de Russie et lEmpire perse, cet espace-frontière, dont la localisation géostratégique a suscité toutes les convoitises, politiques, religieuses et commerciales, sest très tôt imposé à limaginaire collectif comme un haut lieu de mémoire mythique et sacrée. Cest aussi, aux yeux des voyageurs européens, une enclave chrétienne, à lidentité forte, au sein de mondes musulmans. Les voyageurs qui empruntent la voie terrestre pour aller en Perse tiennent en haute estime les provinces de Géorgie et dArménie, contrées en résistance, auxquelles ils accordent une attention très particulière.

Comment les esprits de lâge classique, pétris dhistoire ancienne, auraient-il pu traverser le grand théâtre caucasien sans évoquer les scènes de certains des plus importants mythes fondateurs grecs – on y situe en effet les aventures de Prométhée, Hercule, Jason, Médée et des 90Amazones, et chrétiens, puisquon associe souvent par ailleurs au Caucase le paradis terrestre et le point dorigine du peuplement de la terre par les fils de Noé ? Ajoutons à cela quelques campagnes militaires qui ont marqué les esprits : la traversée de lArménie par ceux quon appellera les « Dix Mille » mercenaires grecs de Cyrus le Jeune, poursuivis par son frère Artaxerxès II, puis, un siècle plus tard, loccupation par larmée dAlexandre des contreforts caucasiens, qui lui serviront de base arrière militaire. Cest une autre conquête militaire qui vient à lesprit lorsquon pense à Persépolis, celle dAlexandre sur Darius III, qui marque la fin de lEmpire achéménide. Les historiens et les géographes de lAntiquité et de la Renaissance nont cessé de rappeler ces hauts faits si bien que pour le lectorat érudit de lépoque classique, qui a lu Plutarque, Diodore de Sicile ou Quinte-Curce, lincendie du palais de Persépolis est un morceau bien connu de lhistoire dAlexandre ; quant à lespace géographique qui relie la mer Noire à la mer Caspienne, région fort lointaine certes, il fut si souvent décrit quil leur semble, à tort, familier.

Il ny eut pas, en France, de relation spécifiquement consacrée au Caucase avant celle quAlexandre Dumas publia du 16 avril au 15 mai 1859, dans le Journal de voyages et romans paraissant tous les jours5. Les récits précédents sur cette région, accessibles à tous les curieux, étaient insérés dans des relations orientales ou septentrionales plus longues, comprenant généralement une description de la Tartarie, de la Turquie ou de la Perse. Dautres écrits, plus confidentiels, circulaient dans les congrégations religieuses : il sagissait de rapports sur les évêchés de Géorgie ou dArménie, rédigés par les missionnaires catholiques et orthodoxes qui avaient été envoyés dans cette enclave chrétienne cernée de musulmans. Au xviie siècle, tous les voyageurs européens qui se rendent en Chine, en Perse ou aux Indes par voie terrestre, consacrent à cette zone géographique, identifiée sous les noms de ses provinces – Arménie, Géorgie, Colchide et Mingrélie –, une partie conséquente de leur relation. Un simple relevé des pages sur chaque région, proportionnellement au temps réellement passé sur les lieux, montre combien à lâge classique cet espace est estimé des voyageurs ou de ceux qui rédigent leur récit de 91voyage. Si ces descriptions, comme les cartes qui les accompagnent, se font plus précises au cours du temps, dénonçant même souvent lécart existant entre le Caucase livresque et le Caucase vécu, il nen demeure pas moins que le récit répond encore à des contraintes textuelles et rhétoriques qui distordent le réel, tout autant que la carte géographique. Le récit viatique est comme une maille serrée dexpériences mêlées à des réminiscences littéraires, historiques et géographiques, affichant alternativement les figures rhétoriques de lornatus et de lauctoritas. La répétition des prédécesseurs par les successeurs est une des pratiques immémoriales du voyage relaté. On ne sétonne donc pas de voir les relations du Caucase truffées de références aux ouvrages de cinq grands auteurs de lAntiquité ayant décrit ces régions de lAsie septentrionale. En ordre dimportance, il sagit dabord des œuvres respectives de Strabon et dHérodote, la Géographie et les Histoires, qui décrivent amplement le Pont-Euxin, et les régions et les peuples situés entre cette mer et la Caspienne ; puis de trois œuvres militaires, lAnabase de Xénophon, particulièrement la traversée hivernale de lArménie par les Dix Mille, lHistoire dAlexandre le Grand de Quinte-Curce et sur le même sujet lAnabase dArrien. Moins fréquemment citée, la Vie dApollonios de Tyane, le philosophe voyageur qui les aurait précédés sur cette route au ier siècle de notre ère et lHistoire naturelle de Pline. Enfin, on cite souvent aussi lAncien testament car on veut voir dans lexceptionnelle topographie du Caucase les traces dune histoire plus ancienne encore que toutes les autres, celle des origines.

1 Edme Mentelle, op. cit., t. I, p. 13.

2 Georges Tolias, « Glose, contemplation, et méditation : histoire éditoriale et fonctions du Parergon dAbraham Ortelius (1579-1624) », éd. Frank Lestrigant, Les méditations cosmographiques à la Renaissance, Cahiers L. V. Saulnier 26, Paris, PUPS, 2009, p. 165.

3 Pour nen citer que quelques-uns, Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, Les usuels de poches, 1992 ; Marc Fumaroli, Histoire de la rhétorique dans lEurope moderne : 1450-1950, Paris, PUF, 1999 ; Chaïm Perelman, LEmpire rhétorique, Paris, Vrin, 1997. Ces travaux comme tant dautres sur le sujet ont une dette envers Ernst Robert Curtius, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin (« Europäische Literatur und lateinisches Mittelalter, 1948 »), J. Bréjoux trad, Paris, PUF, 1956.

4 Nous renvoyons ici aux thèses de Sophie Linon-Chipon, Le genre de la relation de voyage française sur la route maritime des épices : des origines à 1722, Paris IV, 1993 ; Marie-Christine Gomez-Géraud, Le crépuscule du grand voyage : les récits des pèlerins a Jerusalem (1458-1612), Paris X, 1999 ; Frédéric Tinguely, LÉcriture du Levant, Enquête sur les voyageurs français dans lEmpire de Soliman le Magnifique, Université de Genève, 1999 et Sylvie Requemora, Littérature et voyage au xviie siècle, Aix-Marseille, 2000. Jai moi-même participé à ce débroussaillement de la topique viatique, avec Géographie et rhétorique dans les récits de voyages en Orient à lépoque classique, François Moureau et Éric Méchoulan dir., Université de Paris IV-Université de Montréal, 2002. Il faut aussi citer Normand Doiron, Lart de voyager, op. cit., dont une partie est consacrée à la topique viatique ; Friedrich Wolfzettel, Le discours du voyageur. Le récit de voyage en France, du Moyen Âge au xviiie siècle, Paris, PUF, 1996 et plus récemment Marie-Christine Pioffet dir., Écrire des récits de voyage (xvie-xviiie siècles) : esquisse dune poétique en gestation, Toronto, Les Presses de lUniversité Laval, 2008 ; Grégoire Holtz et Vincent Masse, dir., « La littérature des voyages », Arborescences, 2, mai, 2012.

5 Lédition de librairie fut éditée peu après : Alexandre Dumas, Le Caucase, nouvelles impressions de voyage, Bruxelles, Jules Hetzel, 1859. Le Journal des Sçavans avait certes consacré de nombreux articles sur cette région mais dans une perspective historique ou scientifique plutôt que viatique.

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