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[Préambule]

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  • ISBN: 978-2-8124-0572-3
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4210-0.p.0421
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 23/07/2012
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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L’âpreté des critiques adressées au pittoresque dès le milieu du xixe siècle donnait à penser que sa quête était condamnée, dans l’esprit des élites qui l’avaient d’abord animée en en faisant une marque de goût, puis progressivement dans celui des autres catégories, au fur et à mesure que ces dernières prendraient (mauvaise) conscience de la vulgarité de l’approche. Les communications réunies dans cette quatrième partie prennent le contre-pied de cette thèse. Camille Gendrault lui donne pourtant, avec vigueur, la part de réalité qu’elle contient, et que laissait pressentir toute la troisième partie de ce volume, puisque c’est sous l’angle de la censure fasciste italienne que le problème est posé. François Robichon et Katerina Stavrakis montrent en revanche que des individus, seuls ou réunis, issus – peu ou prou – des élites, peuvent revenir au pittoresque, qu’ils transforment en arme au service d’objectifs qui ne relèvent pas du champ de la création artistique. Le premier révèle ce que le beffroi de Bergues a pu représenter dans l’affirmation d’une personnalité régionale, en dépit des malheurs qui l’accablent : l’opiniâtreté est ici un témoin de la valeur d’une stratégie. La seconde fait apparaître, notamment sous la plume de René Bazin, la reconstruction d’un pittoresque qui s’est libéré d’images désormais perçues comme vulgaires, ou indignes, même par Charles-Brun et le mouvement régionaliste. La terre, le sol dira-t-on sous Vichy, le paysan qui y travaille, les valeurs qui sont celles de ce paysan, sont désormais les atouts de ce pittoresque rural sans incarnation régionale.

Revenant aux arts (peinture, photographie, littérature), les trois textes suivants donnent à voir, non plus des réutilisations du pittoresque qui en ralentiraient le déclin, mais de franches réappropriations, qui font de surcroît l’objet d’une justification plus ou moins théorisée. Nicolas Nercam, prenant appui sur l’Inde coloniale, fait beaucoup plus qu’apporter une touche d’exotisme en livrant un aspect méconnu du pittoresque : son approche de la démarche des élites indiennes, et particulièrement de l’École du Bengale, pose les problèmes d’une esthétique qui à tout moment, en Europe comme ailleurs, peut rendre compte de la modernité et, en quelque sorte, l’affronter. Olivier Belon en fait autant en évoquant deux artistes de la photographie, sur deux continents et à un siècle et

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plus de distance : Gustave Le Gray et Robert Adams. Michel Arouimi étudie le roman de Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli : entre les cruautés affrontées de l’Italie mussolinienne et de la Lucanie archaïque, cet auteur livre – à nous et à lui-même – des clés pour exorciser, ou tenter d’exorciser, une modernité angoissante. L’analyse des procédés pittoresques est d’autant plus convaincante qu’on sait Levi être à la fois peintre et écrivain.

Dépassant les exemples apportés de la réinvention du pittoresque, dans cette partie de l’ouvrage mais aussi dans les précédentes, Philippe Nys renoue finalement avec une approche théorique. Dans leur diversité, les résurgences modernes du pittoresque ne feraient que manifester sa qualité de catégorie méta-historique, ce que l’attention trop souvent portée jusque là aux constructions des Gilpin, Knight et consorts n’avait pas permis d’entrevoir.

Jean-Pierre Lethuillier