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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-8124-4109-7
  • ISSN: 2264-427X
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4109-7.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 09/10/2012
  • Langue: Français

  • Article de collectif: 1/26 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Les 10, 11 et 12 novembre 2011, une trentaine de savants, de chercheurs et de spécialistes venant de trois continents (Amérique, Asie, Europe), de sept pays (États-Unis, Canada, Japon, Angleterre, Allemagne, France, Italie) se sont retrouvés à Rome, invités par l’université « La Sapienza » pour débattre d’un certain nombre de questions concernant la langue et le sens du Quart Livre de François Rabelais.

Pourquoi ce premier colloque sur le Quart Livre en Italie et non pas en France ? Pourquoi à Rome et non pas à Paris ou, mieux encore, en Touraine ? Sans doute parce que l’édition de 1552 ne serait peut-être pas ce qu’elle est sans le troisième séjour de Rabelais à Rome, de 1547 à 1549, auprès de son protecteur et ami, le cardinal Jean du Bellay, une des figures marquantes de la diplomatie française en Italie, esthète et amateur d’art commne le pape Paul III, et qui était alors chargé de la surintendance générale des affaires du royaume de France en Italie de 1547 à 1550. Pour Rabelais, Rome est orbis caput, comme il eut l’occasion de le dire dans l’Epistre-dedicace à la Topographie de l’ancienne Rome de Bartolomeo Marliani1 : c’est un espace privilégié où il put jouir de la rencontre du sacré et du prophane, du passé et du futur, de l’histoire et de la légende.

Les trois premières communications de ce colloque ont été consacrées aux traductions du Quart Livre en italien, en anglais et en allemand.

Paola Cifarelli (université de Turin) a constaté que le Quart Livre a été le dernier roman de Rabelais à être traduit dans la langue de Dante, peut-être à cause de son catholicisme plutôt douteux, d’après les critiques ; à l’heure actuelle, il n’existe que trois traductions, parues entre 1925 et 1980.

Bruna Conconi (université de Bologne) a étudié les traductions anglaises de Pierre Le Motteux et en particulier ses Remarques publiées en 1694, et traduites en français par César de Missy en 1740.

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Heidi Marek (université de Marburg) a présenté un aperçu des traductions allemandes de Rabelais, en analysant en détail deux passages choisis du Quart Livre (chap. 38 et 53).

Les remarques linguistiques ont donné lieu à deux communications. D’abord, celle de Maria Proshina (université de Tours) qui a montré l’art du détournement des formules figées que Rabelais prend au sens propre. Puis celle de Gabriella Macciocca (université de Cagliari) qui a dégagé l’influence de la langue médicale italienne sur celle de Rabelais.

C’est ainsi que s’est achevée la première journée du colloque, organisée dans la Villa Mirafiori – l’ancienne résidence de la comtesse de Mirafiori, la femme morganatique du roi Victor-Emmanuel II –, qui a été achetée par l’université « La Sapienza » en 1980.

Absente lors du colloque, Anne-Pascale Pouey-Mounou (université Charles-de-Gaulle, Lille III) a cependant donné un article qui fait la liaison entre la langue et le sens, situé à l’horizon d’un faisceau d’interrogations portant sur les exigences d’une esthétique de la représentation.

En effet, la deuxième journée a été consacrée, à proprement parler, au sens du Quart Livre. Elle s’est ouverte dans la salle des conférences de l’École française de Rome, Place Navone, où la présidente du colloque, Mireille Huchon (université Paris-Sorbonne) a proposé une réflexion sur le temps dans la seconde version du Quart Livre, de la recherche des antiquités aux connotations alchimiques.

Pour Marie-Luce Demonet (université de Tours), le grotesque mérite d’être revu à partir de la fiction satirique médiévale et des fictions linguistiques (y compris le lexique facétieux de la Brève Déclaration, une « drôlerie » en appendice) qui soulignent l’aptitude particulière de l’hébreu à ce type de jeu ; l’avant-dernier mot, « sela », rejoint d’une certaine manière le grotesque talmudique du Sefer ha-Baqbuq.

Marie-Madeleine Fragonard (université Sorbonne Nouvelle) a étudié le monde végétal et sa surprenante banalité qui lui confère une humanité profonde : les végétaux appartiennent au domaine agricole ordinaire et les développements valorisent leur intégration au plaisir quotidien (jardins, gastronomie) et leur identification philosophique voire religieuse à la vie spirituelle.

La communication de Denis Bjaï (université d’Orléans) a montré comment les prières et oraisons, nombreuses dans le texte (depuis la cérémonie propitiatoire jusqu’aux « divers Cantiques » entonnés au large de Chaneph), sont le signe d’un ars orandi authentiquement évangélique.

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Romain Menini (université Paris-Sorbonne) a étudié l’exemplaire de l’édition grecque des Moralia de Plutarque (Bâle, 1542), que possédait Rabelais et dans lequel on trouve un grand nombre d’annotations qui semblent être à l’origine de bien des passages du Quart Livre.

Marianne Closson (université d’Artois) constate que les diables présents dans l’œuvre de Rabelais appartiennent massivement à la tradition médiévale. S’appuyant sur l’étymologie du mot diable, Rabelais utilise le terme pour dénoncer les calumniateurs de son œuvre : cette volonté d’en découdre avec les « diables censorins », en les provoquant sans relâche, pourrait apparaître comme le principe qui a donné forme et sens au Quart Livre.

Frank Lestringant (université Paris-Sorbonne) considère que le premier des sept chapitres dont se compose la séquence des Papimanes constitue un dispositif spatial impliquant une théâtralisation, une hétérotopie insulaire. Ce dispositif favorise le regard ironique et permet de comprendre l’existence d’un anti-judaïsme doctrinal auquel n’échappent pas des évangéliques tels qu’Érasme ou Rabelais.

Claude La Charité (université du Québec à Rimouski) remarque que le médecin et botaniste Leonhardt Fuchs (1501-1566) occupait une place de choix dans la bibliothèque de Rabelais. Déjà dans son annotation des traités d’Hippocrate et de Galien, Rabelais se montrait redevable au médecin d’Ingoldstadt. Aussi n’est-il pas surprenant de constater que les références aux Épidémies d’Hippocrate dans le Quart Livre renvoient aux commentaires de Fuchs, à commencer par le souci du médecin de complaire au malade, exigence formulée dans le prologue de 1548 et dans l’épître dédicatoire de 1552.

Daniel Ménager (université Paris Ouest-Nanterre-La Défense) analyse les chapitres iii et iv du Quart Livre dans lesquels il voit en particulier une réflexion sur le don. Mais la fidélité à la mémoire de Gargantua pourrait empêcher l’esprit du fils de s’ouvrir à ce que le voyage lui offrira.

François Rigolot (université de Princeton) étudie l’évocation parodique de l’ascension du Mont Ventoux (un des topoi de la littérature du temps) dans deux chapitres des derniers livres : l’éloge des dettes (Tiers Livre, chapitre 3) et l’épisode de Gaster (Quart Livre, chapitre 57). Outre François Habert, une autre influence est importante : celle de Pétrarque dont l’ascension symbolique devient chez Rabelais un « objet de plus basse vertu ».

Jean-Charles Monferran (université Paris-Sorbonne) constate que le Quart Livre est un roman sonore bien plus que les précédents : il enregistre des voix et des sons de tout type, joue des scènes de tapage, onomatopées et

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mots qui sonnent. Ce qui conduit à poser la question plus générale du sens et de la portée de la matière sonore dans la dernière manière de Rabelais.

C’est avec ce « beau tintamarre » que s’est achevée la deuxième journée qui nous a ouvert de nouvelles pistes de recherche.

La samedi 12 novembre, la dernière session du colloque s’est tenue à nouveau à la Villa Mirafiori, sous un beau soleil romain d’automne.

Olivier Millet (université Paris-Sorbonne) constate que le Quart Livre participe à une entreprise de propagande dans le violent conflit de 1551 entre Henri II et le pape Jules III. La satire rabelaisienne du droit canon et des Décrétales se fonde sur une difficile liaison entre Érasme et Luther, ainsi que le réformé Vergerio. Si Rabelais récupère le radicalisme luthérien, il renonce à la conception apocalyptique du pape Antéchrist.

Richard Cooper (Oxford, Brasenose College) remarque qu’une proportion signifiante des éditions de Rabelais publiées de son vivant comporte des vignettes (dont les trois éditions du Quart Livre de 1548), bien que l’on considère que Rabelais ne concevait pas son œuvre accompagnée d’illustrations, et qu’il n’autorisa aucune édition ornée de gravures. Manifestement certains éditeurs utilisaient des bois pour mieux vendre les volumes et mettre en valeur leur affinité avec les romans de chevalerie contemporains.

Jacques Berchtold (université Paris-Sorbonne) rapproche la pensée “insulaire” du Quart Livre de la disposition d’esprit par laquelle Jean-Jacques Rousseau nourrit lui aussi sa pensée d’un imaginaire de l’île. L’exposé a souligné les enjeux spécifiques induits par la différence entre deux auteurs certes séparés de deux siècles mais que réunit malgré tout cet étonnant trait d’union.

Valerio Cordiner (université de Rome « La Sapienza ») voit dans l’explicit du Quart Livre le congé littéraire de Rabelais et souligne que pour comprendre l’attribution du dernier mot du texte à Panurge, il faut remonter au tout début de l’aventure panurgienne et en suivre les nombreuses étapes.

Aya Iwashita-Kajiro (Research Fellow of the Japan Society for the Promotion of Science) remarque que la version définitive du Quart Livre (1552) porte le souvenir des trois visites faites en Italie par Rabelais ; les figures monstrueuses et hybrides rappellent les grotesques, et soulignent l’importance de la vue dans les descriptions.

Franco Giacone doute de l’identification des Papefigues avec les Vaudois, et réfute les différents arguments communément admis. L’essentiel de ce récit serait un exemple de propagande anti-juive, comme viennent

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le prouver deux tableaux, ainsi que l’anecdote concernant l’histoire de Barberousse et de sa femme Béatrice : il s’agirait d’une variante de la vieille légende de la Judensau ou « truie des Juifs ».

Un dernier colloque rabelaisien à Rome en 2013 ? Pourquoi pas ! Le sujet pourrait être le suivant : Langues et cultures dans les Cinq romans de François Rabelais. Et ce serait aussi l’occasion de renouveler, dans l’esprit rabelaisien, la bonne cuisine de Da Memmo, un restaurant situé tout près de l’Auberge de L’Orso, dans les parages du port de Ripetta, où Rabelais d’abord, Montaigne ensuite ont vraisemblablement demeuré, lors de leur séjour à Rome, en 1534 pour le premier, dans les années 1580-1581 pour le second.

Franco Giacone
Université de Rome « La Sapienza »

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Je tiens à exprimer ma gratitude à la Fondazione Primoli en la personne de son président, le professeur Massimo Colesanti ; à l’université « La Sapienza » de Rome et aux professeurs Antonello Folco Biagini, Marta Fattori, Paola Ricciulli et Elisabetta Corsi ; à l’École française de Rome et à sa directrice, Catherine Virloutet ; à Mireille Huchon qui a présidé le colloque.

Rita Romanelli in primis et Elisabetta Ruzzi m’ont largement aidé dans l’organisation matérielle de cette rencontre internationale ; qu’elles reçoivent ici l’expression de ma reconnaissance.

Dulcis in fundo mes remerciements vont à François Roudaut pour le travail apporté lors de la publication de ces Actes.

F. G.

1 Voir F. Rabelais, Œuvres complètes, édition établie, présentée et annotée par Mireille Huchon, avec la collaboration de François Moreau, Paris, Gallimard, 1994, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », p. 989.

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