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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-8124-5462-2
  • ISSN: 2114-1223
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-5462-2.p.0002
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 02-28-2007
  • Language: French

  • Book chapter: 1/22 Next
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Support: Digital
2 AVANT-PROPOS
3 4 La Poétique de la Pléiade a été publiée en 1964. C'était un livre pionnier. Précédant la mise au jour de travaux majeurs comme ceux d'Alex Gordon, de Jean Céard ou de Guy Demerson, de Terence Cave, de Marc Fumaroli, de Kees Meerhof et de quelques autres, cet ouvrage ouvrait une voie peu frayée - c'est le moins qu'on puisse dire - tout en s'inscrivant dans la lignée de quelques belles études sur la poésie française de la Renaissance qu'avait vu paraître la première moitié du XXe siècle (on pense à un livre-phare comme celui de Marcel Raymond et aux travaux précurseurs de Raymond Lebègue en France ou, en Angleterre, d'Odette de Mourgues, de Ian McFarlane, d'Alan Boase par exemple - à qui Grahame Castor rend d'ailleurs hommage dans la brève préface de l'édition anglaise de 1964). En même temps, ce livre s'accordait aux curiosités et aux exigences qui s'annonçaient alors et qui allaient renouveler l'histoire et la critique littéraires dans le dernier tiers du XXe siècle.
A l'origine, La Poétique de la Pléiade fut une thèse de l'Université de Cambridge. L'idée de son auteur - toute simple, comme la plupart des bonnes idées - avait été de chercher comment les contemporains de Ronsard concevaient la poésie. Il n'était certainement pas le premier à s'intéresser aux théories poétiques de la Pléiade, mais il l'a peut-être été à rejeter aussi nettement et de façon aussi argumentée la facilité qui consistait à considérer comme allant de soi les façons de penser et les usages critiques du XDCe et du XXe siècle en cette matière, et à ne pas se contenter d'évidences trompeuses parce qu'anachroniques. Castor suivait ainsi la leçon de Lucien Febvre (même s'il ne nomme pas le grand historien dans son livre) qui s'était lui aussi attaché - et avec quel éclat  ! - à distinguer ce que les mots veulent dire de ce qu'on prétend leur faire dire. Impossible de rien comprendre aux théories littéraires de quelque époque que ce soit, en effet, si l'on ne se soucie pas d'abord de comprendre exactement ce que disaient les théoriciens du temps et, pour cela, de rétablir au plus juste le sens
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des mots qu'ils utilisaient. Ce n'est pas toujours chose aisée parce que d'un siècle à l'autre les mots changent de sens, parce que des concepts nouveaux apparaissent et parce que les notions qui nous sont aujourd'hui les plus familières ne sont pas nécessairement celles du passé. Dès son introduction, Grahame Castor montre comment au XVIe siècle non seulement des mots tels qu'originalité ou créativité auraient été incompréhensibles mais pourquoi les idées qu'ils expriment étaient inconcevables. Pas de mot, pas de concept. Il s'agit de lire les textes en tenant compte du décalage sémantique entre les siècles et d'aller voir ce qui se passe au-delà de l'apparence des choses. Car, avertit Grahame Castor en tête de son livre,
... ce n'était pas à la surface des arts poétiques qu'on s'attaquait aux problèmes fondamentaux de théorie poétique au XVIe siècle, mais bien plutôt à l'intérieur même des systèmes terminologiques et conceptuels auxquels ces traités se référaient. (p. 19)
Il fallait donc aller explorer ces systèmes en s'intéressant scrupuleusement aux connotations et aux implications de chacun des termes qu'ils utilisaient. Programme annoncé, et tenu. C'est dire combien Castor remettait en cause d'idées reçues - devenues aujourd'hui, sous les coups de boutoir que leur ont infligés des travaux comme les siens, complètement désuètes - pour promouvoir une lecture attentive et informée des textes en prélude nécessaire à toute réflexion d'ensemble sur les questions de poétique.
C'est dire aussi combien le titre et le sous-titre de ce livre annoncent exactement ce qu'on y trouve  : La Poétique de la Pléiade. Etude sur la pensée et la terminologie du XVIe siècle. L'équilibre rythmique de la phrase exigeait cet ordre  : le mot bref avant le mot long, la pensée avant la terminologie. Mais il aurait été aussi juste, quoique moins euphonique, de prendre l'ordre inverse. Car la pensée ne peut se transmettre, donc se saisir, que par les mots. On pardonnera ce truisme, qui vise seulement à rappeler que
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si les mots sont indispensables, ce qu'ils expriment n'est pas enfermé dans des limites étanches, mais suggère le plus souvent au- delà de ce qui est dit explicitement. Les mots parlent en fonction de leur passé, de leur appartenance à telle ou telle catégorie de vocabulaire et du monde qui les entoure. La sémantique n'est pas une chose simple, et la sémantique historique moins encore. Castor commence par élucider le sens des mots, puis il met en lumière les associations d'idées qu'ils suscitent  : voyez le chapitre sur la naïveté, voyez l'étude de ces termes clés dans la poétique de la Renaissance que sont imitation, invention, imagination. L'auteur sélectionne les principaux champs sémantiques couverts par ces termes au XVIe siècle, et il se sert dans cette intention non seulement des textes de théorie poétique et des textes de poèmes, mais de tout ce qui s'offre à lui  : pages dues à des grammairiens (Ramus), à des physiologistes et à des philosophes (Bovelles), à des médecins (Paré), etc., sans parler de l'inépuisable Montaigne "qui embrasse une si large variété de sujets dans un si grand nombre de domaines du savoir et des curiosités humaines que son oeuvre est une source de renseignements incomparable sur l'usage sémantique du XVIe siècle" (p. 151). Les mots et la pensée inséparables l'un de l'autre donnent lieu à une étude de la sensibilité .et des connaissances de l'époque - ainsi que de l'idée dont cette époque conçoit la connaissance - , en un mot de l'esthétique et de la conception de l'homme et du monde au XVIe siècle.
Non seulement ce livre approfondit et élargit considérablement ce qu'on savait jusque-là de la théorie poétique au XVIe siècle, mais son auteur prend soin de tracer les limites de son sujet. Il y a en effet des questions qui restent pendantes dans les considérations auxquelles se livrent les hommes de la Renaissance sur la poésie. Mais c'est à tort, explique Castor, que le lecteur du XXe siècle "recherche dans les écrits de la Pléiade les signes annonciateurs des développements futurs" de la critique (p. 265), au risque de se sentir déçu de ne pas les y trouver. C'est tout simplement que le
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XVIe siècle n'était pas en mesure de donner ces réponses. Cette attente - et cette déception - représentent l'une des principales erreurs imputables aux critiques des XIXe et XXe siècles qui jugeaient les idées de la Pléiade à l'aune de leurs certitudes et de leurs préjugés. On se souvient que Lucien Febvre, dans son grand livre sur Rabelais, dénonçait l'anachronisme comme le péché majeur de l'historien  : le critique littéraire n'en est pas à l'abri et, dès qu'il s'agit de siècles anciens, l'anachronisme menace. C'est là, peut-être, l'une des principales leçons enseignées par Grahame Castor, et l'une des raisons qui font qu'on ne peut plus lire les poètes de la Renaissance après lui comme on faisait avant.
Il aura donc fallu plus de trente ans pour que ce livre soit traduit en français, livre pourtant fondamental pour qui s'intéresse à l'histoire de notre littérature et à l'histoire de la pensée et de la sensibilité françaises. Pourquoi si tard  ? La Poétique de la Pléiade est depuis longtemps considérée comme un classique dans son genre. Les principaux apports de Castor - prendre garde au sens des mots, à leurs connotations, peser ce que représentaient les concepts légués par un très ancien passé pour les hommes de ces siècles lointains, comprendre que leurs connaissances du monde et de l'homme n'étaient pas les nôtres - , tout cela a nourri les recherches qui ont suivi La Poétique de la Pléiade, ce qui empêchera peut-être le lecteur découvrant le livre dans sa traduction française de mesurer quelle fut en son temps son énorme nouveauté. Certes, Castor n'a pas été le seul, dans ces années 1960- 1970, à transformer le regard qu'on posait jusque-là sur la Renaissance, mais il est incontestablement l'un de ceux - et l'un des principaux parmi ceux-là - à qui l'on doit le magnifique essor des études littéraires sur le XVIe siècle depuis une trentaine d'années.
Il était temps d'offrir à un plus large public la possibilité de connaître ce beau livre qui demeure un instrument méthodologique et une source de savoir irremplaçables. Souhaitons-lui dans son
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habit à la française le succès que mérite sa très vaste science, son exacte rigueur et sa durable jeunesse.
Yvonne Bellenger
La traductrice tient à remercier son collègue et ami Jean-Claude Ternaux, qui a bien voulu revoir les traductions latines des citations.
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