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Préface

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  • ISBN: 978-2-8124-1055-0
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-1057-4.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 30/05/2013
  • Langue: Français

  • Article de collectif: 1/15 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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Préface

Il est de bon ton aujourd’hui de fustiger l’histoire de la philosophie et de considérer ceux qui la pratiquent comme des antiquaires qui ressassent les vieilles lunes du passé. Par un mouvement de balancier historique, l’impératif « tu philosopheras en nom propre » a remplacé l’injonction d’étudier l’architectonique des grandes œuvres, en foi de quoi certains penseurs contemporains réinventent parfois platement les catégories aristotéliciennes sans même le subodorer. Entre la vague du tout historique et la vogue du rejet des antiquités, Gilles Deleuze apparaît comme une figure de l’oubli éclairé qui peut servir d’antidote aux fausses querelles déchirant le monde philosophique actuel. Soumis au joug de l’histoire de la philosophie, il s’est frayé une voie originale sans pour autant faire table rase du passé ; il revendique des compagnons de route, des amis et des ennemis déclarés, qui lui permettent d’avancer vers sa propre pensée.

C’est cette trajectoire singulière qu’il s’agit ici d’explorer1 en examinant comment Deleuze s’est libéré de l’histoire de la philosophie, tout en la revisitant et la revitalisant. Car ce n’est pas le moindre des paradoxes de constater qu’aujourd’hui un grand nombre de jeunes philosophes doivent à la lecture de Deleuze leur découverte enthousiaste de la pensée de Spinoza, Nietzsche ou Bergson. On vient à l’histoire de la philosophie par son intermédiaire et on lit les auteurs en empruntant ses lunettes, au risque parfois d’une certaine myopie. Dans ses monographies, Deleuze n’entend pas en effet brosser un tableau fidèle à la manière des copistes. Il pratique l’histoire de la philosophie comme un

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art du portrait où il ne s’agit pas « de faire ressemblant, c’est-à-dire de répéter ce que le philosophe a dit, mais de produire la ressemblance en dégageant à la fois le plan d’immanence qu’il a instauré et les nouveaux concepts qu’il a créés2. » L’auteur de Différence et répétition dessine des portraits mentaux qui s’inscrivent dans le cadre d’une histoire de la philosophie créative où il s’agit d’éprouver la puissance en acte des concepts. Cet art du portrait, qui fait l’objet du présent volume, est tout autant le miroir de Deleuze que des auteurs convoqués. L’histoire de la philosophie deleuzienne oscille ainsi entre hétéro et autoportrait, dans un entre-deux fécond où se mêlent le même et l’autre. Le parti pris de l’ouvrage a été d’analyser ce rapport particulier à l’histoire de la philosophie plutôt à partir du point de vue de spécialistes des auteurs convoqués que de celui des commentateurs deleuziens. Cette démarche permet non seulement de mettre au jour le travail philosophique de Deleuze en repérant les écarts et les torsions qu’il fait subir à ses auteurs pour créer ses propres concepts, mais d’éclairer en retour la pratique de l’histoire de la philosophie, ses présupposés et les infléchissements qu’elle a connus sous l’effet de l’art du portrait conceptuel.

Dans cette série de tableaux, il est bien difficile de définir un ordre de présentation strict. Certes, il aurait été possible d’opter pour l’ordre chronologique objectif d’apparition des auteurs dans l’histoire de la philosophie et d’examiner le rapport singulier que Deleuze a noué avec chacun d’eux en mesurant, le cas échéant, son évolution au fur et à mesure du développement de son œuvre. Un tel choix, cependant, ne restituerait pas la dynamique constitutive de sa philosophie et risquerait d’enfermer les rapports avec les auteurs dans un face à face figé, négligeant les rhizomes et les flux de pensée. Il aurait été également possible de présenter les auteurs selon les affinités électives, d’un côté la lignée des figures amies, Hume, Spinoza, Nietzsche, Bergson, de l’autre, les ennemis déclarés comme Kant, Hegel et la dialectique en général, mais ce classement manichéen aurait manqué de nuances. En effet, les figures ennemies sont aussi l’objet d’amour et d’admiration. Deleuze, dans Pourparlers, reconnaît qu’il aime Kant, et c’est moins Hegel qu’il déteste que le hégélianisme et la dialectique en général. Les oppositions ne sont donc pas aussi tranchées qu’il n’y paraît. À cet égard, il est nécessaire

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de faire la distinction entre les déclarations explicites d’amitié ou de rejet et la pratique effective de Deleuze qui s’appuie aussi bien sur ses amis que sur ses ennemis pour construire ses concepts.

C’est pourquoi il a semblé préférable de suivre l’ordre des rencontres et de la rédaction des monographies, qui épouse le mouvement organique de la pensée de Deleuze. Cet ordre des rencontres, toutefois, ne se réduit pas à la succession chronologique des publications, car Deleuze ne congédie pas un auteur après avoir écrit sur lui ; le compagnonnage se poursuit de façon souterraine, il affleure quelques années plus tard sous forme de concepts ou d’articles célébrant les retrouvailles à la manière de vieux amis que la distance n’a pas séparés. Cette démarche monographique n’empêche pas que les auteurs soient ressaisis dans une lignée ou confrontés à d’autres pour mieux cerner leur spécificité et le rôle que Deleuze leur fait jouer dans l’économie de sa pensée.

Avant d’ouvrir la galerie de portraits, Axel Cherniavsky entreprend de définir de manière générale la conception deleuzienne de l’histoire de la philosophie, prise dans l’alternative entre fidélité ou efficacité, et se pose la question de la pertinence du maintien de cette dénomination pour décrire le rapport aux auteurs évoqués.

Bien que le titre du livre Empirisme et subjectivité, paru en 1953, ne mentionne pas son nom, Hume est le premier auteur sur lequel Deleuze ait écrit. Ce n’est sans doute pas un hasard puisque que c’est à travers lui au premier chef que s’opère la critique de la tradition rationaliste. Marcelo Mendoza Hurtado s’interroge sur la caractérisation de l’empirisme dans cet ouvrage et sur le problème de l’unité des deux dimensions du sujet, à savoir la croyance et l’invention. Son objectif est d’éclairer la thèse deleuzienne selon laquelle l’empirisme est une théorie de la pratique.

Avec les deux ouvrages qui lui ont été consacrés en 1962 et en 1965, Nietzsche vient en second, bien qu’il ait sans doute occupé pendant longtemps la première place dans l’esprit de Deleuze. Bertrand Binoche se penche sur l’ouvrage canonique de 1962, Nietzsche et la philosophie, et il s’efforce d’analyser l’opération très particulière par laquelle Deleuze transforme en un système de la différence un discours qui ne se présente guère, au moins de prime abord, comme un système, et qui promeut le concept de distance plutôt que celui de différence. Ce n’est pas tant la légitimité philologique de l’entreprise qu’il s’agit ainsi de mettre en cause, mais

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bien sa fécondité philosophique, car en systématisant ainsi la démarche nietzschéenne, on prend le risque de la figer au lieu de la questionner.

De son côté, tout en tenant compte des textes explicitement écrits sur Nietzsche, Mónica Cragnolini prend une voie de traverse. Elle choisit d’interroger la trace de Nietzsche dans les textes deleuziens qui n’ont pas pour objet, en principe du moins, la pensée du philosophe allemand, et la traque là où elle se fait proprement imperceptible. Elle montre ainsi comment la conception deleuzienne du désir, de la subjectivité, de la philosophie et du style, peut se comprendre, en partie, à la lumière de ce maître qui n’en fut pas un, tant son héritage n’a pas la forme d’une école.

Avec la Philosophie de Kant, au contraire, c’est la pensée ennemie qui se trouve décortiquée. Après avoir restitué la lecture des trois Critiques effectuée dans ce livre paru en 1963, Mario Caimi prend appui sur Différence et répétition pour signaler trois points où l’auteur s’éloigne de la philosophie transcendantale, à savoir le cogito, l’esthétique et la théorie des idées. Il analyse les raisons de cet écart en dégageant la manière dont Deleuze se les approprie et opère des distorsions pour forger sa pensée.

En s’attachant aux textes qui ont suivi La Philosophie critique de Kant, notamment Différence et répétition, les cours de 1978 à l’Université de Vincennes et le cinquième chapitre de Critique et clinique, Christian Bonnet se penche sur l’un des traits de génie que Deleuze prête à Kant, l’invention du temps. Il explique comment et pourquoi, d’après l’auteur, le temps kantien, émancipé du mouvement, « sort de ses gonds », selon la belle formule de Shakespeare, et va signifier la fêlure du je.

Dans la série de portraits conceptuels, se glisse un intrus, Hegel, auquel Deleuze n’a pas consacré un ouvrage, bien que le philosophe allemand ait joué le rôle d’une figure repoussoir, en tant qu’incarnation de la dialectique, et qu’un sort aurait pu lui être fait. C’est pourquoi Frédéric Fruteau de Laclos prend pour objet le « Hegel que Deleuze n’a pas écrit ». Par-delà les raisons pour lesquelles un tel ouvrage n’a pas été rédigé, il affronte la difficulté de penser la relation de Deleuze à Hegel : comment ne pas la concevoir comme une opposition, c’est-à-dire en hégélien, ou comme différence, c’est-à-dire en deleuzien. Il s’attache à mettre au jour la stratégie deleuzienne qui substitue le déplacement et l’effondement à la dialectique du dépassement et du fondement.

Après l’évocation d’un Hegel fantôme, retour est fait à un auteur qui hante aussi la pensée de Deleuze et l’irrigue, quoique sa présence reste

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parfois spectrale et souterraine, car il n’est pas nommément désigné. Ainsi, comme le fait remarquer Arnaud Bouaniche, qui se penche sur Le Bergsonisme, le nom de l’auteur n’est repris ni dans le titre du livre qui lui est consacré en 1966 ni dans les écrits sur le cinéma, où il joue pourtant un rôle décisif. Il s’agit alors de comprendre ce titre comme une référence à un mouvement de pensée, à un bergsonisme se faisant, non pas en dehors de la philosophie de Bergson, comme le voulait Merleau-Ponty, mais en elle et par elle, en la réactivant pour créer de la nouveauté.

C’est aussi ce mouvement rafale et cette vitesse imprimée par la pensée de Spinoza que Chantal Jaquet cherche à comprendre en analysant l’effet « balai de sorcière » que la lecture de l’Éthique, d’après Deleuze, produit aussi bien sur les philosophes que les non philosophes. Il s’agit de dégager les flux de pensée qui traversent Spinoza et le problème de l’expression et Spinoza. Philosophie pratique, afin de cerner la nature de ce vent rafale qui vous pousse dans le dos.

C’est également avec le vitalisme prêté à Foucault que Deleuze a l’impression de suivre une ligne de sorcière. Dans le cadre de l’examen du Foucault de Deleuze et des lectures qui s’en inspirent (comme celles de J. Revel et M. Lazzarato), Manuel Mauer remet cependant en question ce vitalisme. Il revient sur l’interprétation des analyses de Foucault au sujet du pouvoir et de la résistance en terme vitaux de puissance affirmative et créative pour donner une place à la négativité de la mort et à la pluralité des forces en conflit.

À rebours des siècles, contre toute attente, Leibniz clôt ce parcours, bien que l’ouvrage paru en 1988 se situe clairement hors de la période habituellement appelée « monographique », preuve s’il en est que le découpage en période de l’œuvre deleuzienne est sujet à caution et que la pensée du philosophe français s’est continuellement nourrie de l’histoire de la philosophie et d’un dialogue avec les auteurs. À travers l’analyse de trois cas, la notion de monade, la figure des damnés et le concept de compossibilité, Laure Pédrono propose de comprendre la lecture deleuzienne dans Le pli. Leibniz et le baroque à la manière d’une anamorphose, comme un procédé à la fois déformant et éclairant. Avec le concept de pli, Deleuze aurait trouvé le point de vue géométral à partir duquel l’ensemble de la philosophie leibnizienne s’illumine et prend sens.

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Cette figure de l’anamorphose, en définitive, est sans doute la clé de voûte de ces portraits conceptuels qui impliquent perpétuels déplacements et mises en mouvement. Selon le point de vue considéré, c’est le visage de Deleuze ou de ses doubles qui surgit dans un entrelacs tel que nul ne peut plus dire s’il s’agit de philosophes passés ou de philosophes qui passent en lui avec une fulgurance inouïe.

Axel Cherniavsky
et Chantal Jaquet

1 Ce livre est issu d’un colloque franco-argentin « Deleuze : la philosophie et son histoire », organisé par Axel Cherniavsky et Chantal Jaquet les 20 et 21 octobre 2010 dans la Bibliothèque Nationale à Buenos Aires, aux actes duquel quatre articles ont été rajoutés. Le volume est également publié en espagnol sous le titre El arte del retrato conceptual. Deleuze y la historia de la filosofía, Axel Cherniasky et Chantal Jaquet dir., Buenos Aires, La cebra, à paraître en 2013.

2 Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Éditions de Minuit, 1991, p. 55.