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S’évader, s’expliquer

  • Type de publication: Article de collectif
  • Collectif: « Je m’évade ! Je m’explique. » Résistances d’Une saison en enfer
  • Auteur: Frémy (Yann)
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  • Pages: 7 à 9
  • ISBN: 978-2-8124-0204-3
  • ISSN: 2105-4118
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4539-2.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Collection / Revue: Études rimbaldiennes, n° 6
  • Date de parution: 04/01/2011
  • Année de publication: 2011
  • Langues: Français

  • Article de collectif: 1/15 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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S’évader, s’expliquer1

« Je m’évade ! Je m’explique. » : à y bien réfléchir, tout le paradoxe d’Une saison en enfer semble contenu dans ce court passage, sur deux alinéas, tiré de L’Impossible. Car c’est bien l’impossibilité de s’évader sans s’expliquer, ou de s’évader et de s’expliquer vraiment, qui marque chez Rimbaud l’impossibilité même de l’évasion : « On ne part pas » est-il indiqué encore dans Mauvais sang. Pourtant, dès le « prologue », le locuteur suggérait que son carnet de damné, œuvre reconnue néanmoins comme étant celle d’un « écrivain », serait principalement constitué par une « absence des facultés descriptives ou instructives ». Dès lors, à quoi bon décrire l’évasion, pourquoi l’expliquer ? En 1871, Rimbaud avait pu rêver à quelque tabula rasa, même s’il ne faut surestimer la naïveté de l’utopisme rimbaldien : si « plénitude du grand songe » il y a, l’avenir n’en sera pas moins « matérialiste2 ». Dès 1870, en ses rêves mêmes de jeunesse, Rimbaud a su manier l’ironie, voire l’autodérision, ce qui n’affaiblit chez lui ni l’espoir, ni le sens du tragique.

Néanmoins, une chose que Rimbaud a pu sous-estimer à partir de 1870 et qui fait immanquablement retour en 1873, n’est autre que la résistance des représentations : culturelles, familiales, psychiques. Le savoir sauvage, la puissance première n’existent pas. Terrible leçon, qui amène l’auteur à tout reconsidérer avec lucidité, et, pourquoi pas, à tenter un nouveau passage en force.

Les collaborateurs de ce dossier me semblent consacrer ce qu’on ose à peine nommer une dialectique, mais plus simplement une oscillation entre s’évader et s’expliquer de qui est prisonnier de la logorrhée occidentale. Désormais, il ne saurait y avoir de vraie rupture, au sens où l’entend Francis Scott Fitzgerald :

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J’en vins à l’idée que ceux qui avaient survécu avaient accompli une vraie rupture. Rupture veut beaucoup dire et n’a rien à voir avec rupture de chaîne où l’on est généralement destiné à trouver une autre chaîne ou à reprendre l’ancienne. La célèbre Évasion est une excursion dans un piège même si le piège comprend les mers du Sud, qui ne sont faites que pour ceux qui veulent y naviguer ou les peindre. Une vraie rupture est quelque chose sur quoi on ne peut pas revenir, qui est irrémissible parce qu’elle fait que le passé cesse d’exister3.

Bienvenue dans la complexité sans fin du monde, dans l’infini de l’enfer moderne.

Ce double mouvement d’évasion et d’explication a sans doute sa source en amont d’Une saison en enfer, dans les avant-textes, que leur orientation soit plutôt littéraire – telle cette première version intrigante d’« O saisons, ô châteaux […] », destinée à devenir l’un des poèmes cités dans Alchimie du verbe – ou biographique – dans la correspondance entre Verlaine et Rimbaud de juillet 1873 (Yann Frémy).

Toutefois, pour s’évader, on ne doit pas tergiverser : il faut que prenne place une démonstration comme dans le « prologue » (Bruno Claisse) ou trouver, retrouver une certaine inflexion de la voix porteuse de sens pour le damné comme pour le lecteur (Jean-Luc Steinmetz).

De fait, il s’agit de sortir des figures et des représentations imposées par la culture occidentale, précisément de dé-figurer (Samia Kassab-Charfi) ou de récréer le sens du discours, du parcours, à travers un epos improbable, autant contesté que désiré, volontaire en sa dénégation même (Anne-Cécile Dumont). Pour ce faire, il faut confronter sa confrontation : avec son propre passé de « voyant » (Hiroo Yuasa) ou avec tel « vrai Dieu », vénéré, encombrant : Baudelaire (Mario Richter).

Vient ensuite le temps de l’explication, pour le locuteur, pour l’auteur, pour le lecteur : il peut passer par un questionnement du mythe de l’Enfer (Giovanni Berjola) et de la plus importante des vertus théologales : la charité (Yoshikazu Nakaji) ou poser directement la question du sens de l’œuvre (David Ducoffre). Il sera enfin donné à l’un des héritiers de la question rimbaldienne, en cette nouvelle prose d’énergie qu’est le Cahier d’un retour au pays natal de Césaire, de faire revivre ce combat de l’évasion et de l’explication, dans une même mesure, dans un contexte différent, avec d’autres remèdes (Dominique Combe).

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Rien ne sera plus comme avant, même si, loin d’être la relation d’un échec, Une saison en enfer offre in fine au damné la possibilité de formuler le vœu d’une loisible possession, lucidité et espérance mêlées : « la vérité dans une âme et un corps ».

Yann Frémy

[1]Je remercie vivement Seth Whidden et Steve Murphy pour leur aide dans l’élaboration de ce dossier consacré à Une saison en enfer.

[2] Dans la lettre du 15 mai 1871 à Paul Demeny.

[3] Cité par Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, coll. Champs, 1995, p. 49.