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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-8124-0876-2
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-0884-7.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 11/01/2013
  • Langue: Français

  • Article de collectif: 1/30 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Danièle Chauvin n’a pas seulement occupé, parmi les comparatistes, une position institutionnelle importante – notamment comme présidente de la Société Française de Littérature Générale et Comparée de 1999 à 2001 –, elle a surtout été une figure de proue des études sur « Bible et littérature » qu’elle s’est inlassablement employée à promouvoir. Elle a consacré la plus grande partie de son œuvre critique à ce domaine, en publiant un nombre impressionnant de livres et d’articles. Elle en a tiré des cours et des séminaires. Mais elle n’a jamais cherché à en faire une chasse gardée, bien au contraire, elle s’est toujours efforcée d’en faire un chantier collectif : elle a formé de jeunes chercheurs en dirigeant leur thèse, organisé des colloques, mis en œuvre des livres collectifs. Elle a enfin accompagné, commenté et éclairé la progression de la recherche par des bilans et des articles programmatiques1. C’est pourquoi, au moment de l’honorer à l’occasion de son départ en retraite, nous avons naturellement pensé à inviter ses collègues et amis – dont certains sont ses anciens étudiants – à lui rendre hommage par une contribution au champ d’étude qu’elle a si bien illustré.

Si nous avons choisi de présenter cet hommage sous l’égide des « imaginaires de la Bible », ce n’est pas pour rattacher les contributions à une école dont Gilbert Durand est le représentant le plus connu, et dont Danièle Chauvin est proche, puisqu’elle a longtemps dirigé le centre de recherche qu’il avait créé. Nous avons seulement voulu élargir le spectre des contributions : ce n’est pas en effet le texte biblique qui est forcément visé ici mais tout ce qu’il a pu féconder, sous quelque

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forme que ce soit, dans les textes littéraires ou plus généralement dans le domaine de l’art. Il s’agit, à propos d’une figure ou d’un épisode biblique, d’analyser le traitement qu’un auteur en fait dans son œuvre, voire dans un seul ouvrage, ou encore de s’interroger sur la présence de la Bible dans l’imaginaire d’un écrivain, d’un mouvement, d’une époque. La Bible n’a pas seulement été un récit ou une matrice de récits, elle a été aussi un objet, un livre familier et c’est pourquoi il sera question aussi de la présence de l’objet Bible dans la fiction.

Les études ici réunies sont généralement consacrées à un seul auteur, voire à un seul texte – dans le cadre limité d’un article, il est difficile d’ouvrir ces vastes perspectives comparatistes que Danièle Chauvin pratique et a incité à développer. Mais si les contributions se focalisent le plus souvent sur un objet restreint, l’ensemble embrasse un domaine vaste : une large partie de l’Europe et du monde, du xvie siècle à nos jours. Sans prétendre fournir un échantillon représentatif des recherches actuelles sur « Bible et littérature », ce volume atteste que les appels lancés par Danièle Chauvin et les efforts qu’elle a déployés depuis des années n’ont pas été vains : ce champ de recherche a conquis sa place, bien au-delà des limites confessionnelles auxquelles il tendait autrefois à se restreindre, et il est marqué par une grande diversité d’inspiration, qu’illustrent bien ces Mélanges.

Le premier volet de cet ensemble envisage la Bible comme langue, livre ou matrice. Anne Tomiche étudie la façon dont la Bible constitue un « texte-langue » pour les avant-gardes du xxe siècle : un modèle dont on reconnaît l’influence par l’empreinte qu’il laisse sur les expérimentations linguistiques des écrivains. Anna Saignes spécule sur ce que la critique polonaise a entendu par « stylisation biblique ». C’est la référence à la Bible en tant que livre que Véronique Gély étudie dans un large corpus de fictions narratives du xixe et du xxe siècle françaises, anglo-américaines et allemandes. Comme on sait, la Bible a nourri une très longue et très intense tradition exégétique. Alexandra Ivanovitch est la seule à l’avoir abordée directement, mais à propos d’un des exégètes les plus influents – et les plus contestés – Origène, qu’elle met en rapport avec la pensée d’Umberto Eco. Aurélia Hetzel clôt cette première section par une étude de quelques réécritures, au xxe siècle, du rêve de la femme de Pilate.

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Les parties suivantes sont consacrés aux principaux domaines où la Bible a eu l’influence la plus féconde : le théâtre tragique, la poésie et le roman. La deuxième section suit, pour la tragédie biblique, un ordre chronologique. Elle commence par une analyse, par Dominique Millet-Gérard, d’une tragédie latine, la Jephtias Tragœdia de Jacob Balde, jouée en 1637, où la Bible est lue à travers le filtre de la poésie antique. Clotilde Thouret analyse les tensions entre romanesque et politique que révèlent les adaptations dramatiques de l’histoire d’Amnon et Tamar, dans les premières décennies du xviie siècle, en France et en Espagne. François Lecercle concentre son attention sur un Saül anglais un peu plus tardif, écrit sous l’influence manifeste de la nouvelle philosophie de la nature. Pour finir, Bernard Franco élargit la perspective pour réfléchir sur le tragique chrétien, de Shakespeare au romantisme, en débordant même sur quelques tentatives du xxsiècle.

La section suivante porte sur l’inspiration biblique en poésie. Jean-Louis Backès l’ouvre par une réflexion large, qui traverse les aires culturelles et les siècles, sur la notion de « romance biblique » – au sens du vieux mot espagnol romance – et sur la manière dont les poètes, de Herder et Parny jusqu’à Lorca et Pierre Emmanuel, ont puisé dans la Bible une source d’inspiration nouvelle. Henriette Levillain réfléchit sur le blasphème et ce qu’il offre de vigueur poétique à quelques audacieux, en se focalisant sur un cas, celui de Baudelaire, qui est à bien des égards exemplaire. Justyna Gambert parcourt l’œuvre d’Anna Akhmatova pour découvrir, au centre de son inspiration, une méditation sur la Passion du Christ. Jean-Yves Masson étudie l’influence de la Bible sur Pierre-Jean Jouve, mais à travers un filtre, celui de William Blake, renvoyant ainsi à une importante partie de l’œuvre critique de Danièle Chauvin qui lui est consacrée. C’est dans toute son œuvre, mais surtout dans sa poésie, que Daniel-Henri Pageaux trouve les « échos bibliques » qui fondent la très haute idée qu’a Miguel Torga du Poète, « Christ en sa Passion ». Enfin, en dialogue avec les nombreux articles que Danièle Chauvin a consacrés à la poésie polonaise, Stanisław Jasionowicz parcourt l’œuvre d’un poète polonais contemporain, Tadeusz Różewicz, pour montrer à quel point la double figure de Job et de Lazare joue un rôle central dans son inspiration.

Les deux dernières parties abordent un genre où l’inspiration biblique peut sembler a priori moins visible et moins centrale : le roman. La quatrième partie réunit des articles qui ont en commun d’étudier la réécriture d’un

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« mythe » biblique. Florence Godeau étudie l’utilisation – qu’elle qualifie de « lecture métatextuelle » – que Hermann Melville fait du Livre de Job dans Moby Dick. C’est le même Livre de Job dont Pierre Brunel étudie la résurgence dans le roman de Jacques Chessex, L’Ogre, mais pour observer comme la Bible s’y combine à la mythologie grecque. Selon Mélanie Adda, c’est un autre hypotexte biblique – l’histoire de Joseph – qui subit, dans le roman de Ferdinand Oyono Une vie de boy, un traitement ironique, au service de la dénonciation du système colonial. Inversement, c’est une conclusion optimiste, celle d’une réconciliation de l’homme avec sa libido sciendi, que Sylvie Parizet tire des résurgences du mythe de Babel dans une nouvelle de Ted Chiang et dans l’œuvre de Kafka.

La dernière partie rassemble des études qui ont en commun de considérer la Bible comme le « grand code » (pour reprendre la formule de Blake) du roman. Yves Chevrel envisage un ensemble de romans de langue anglaise, italienne et française, qui, au tournant des xixe et xxe siècle, dans des pays de tradition chrétienne, réfléchissent la « crise moderniste » dans la nostalgie du « paradis perdu » de la foi de l’enfance. Chantal Foucrier observe une « dérivation syncrétique » de mythes grecs et bibliques en montrant comment une série de romans du début du xxe siècle, dont l’Atlantis de Gerhart Hauptmann, intègrent l’arche de Noé au thème atlantidien. Anne Ducrey reprend à son auteur, Boulgakov, l’idée que Le Maître et Marguerite est à lire comme un évangile apocryphe qui porterait la « bonne nouvelle », dans l’Union Soviétique des années 1930, d’un maintien de l’humanité de l’homme en face d’une idéologie tendant à la détruire. Enfin, Anne-Rachel Hermetet propose de retourner la phrase de Blake et son célèbre commentaire par Northrop Frye pour « lire la Bible comme un grand conte », à l’exemple d’Ernst Wiechert dans sa Missa sine nomine : comme un recueil de légendes qui peuvent enseigner aux survivants de la guerre « une règle possible de (sur)vie ».

Ce volume voudrait répondre au vœu, exprimé par Danièle Chauvin, que, « une fois dépassées les réticences essentiellement héritées de l’Histoire, l’étude littéraire de la Bible et celle de ses relations avec la Littérature et les Arts ouvre “naturellement” la voie aux recherches comparatistes : historiques, mythocritiques ou intertextuelles, génériques ou formelles2 ». Nous espérons qu’elle pensera avoir été entendue.

1 Voir notamment « La Bible dans les études comparatistes : problèmes et perspectives », Bulletin de liaison et d’information de la SFLGC, 1990, et « Bible et littérature : État des lieux et perspectives de la recherche comparatiste en France », en collaboration avec S. Parizet, La Recherche en littérature générale et comparée en France en 2007, édit. Anne Tomiche et Karl Zieger, Presses Universitaires de Valenciennes, 2007. Pour les travaux de Danièle Chauvin en ce domaine, on se reportera infra à la liste sélective de ses publications.

2 « Bible et littérature […] », art. cit., p. 36.