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Avant-propos

  • Type de publication: Article de revue
  • Revue: Huysmans, humeurs, humours
    2020 – 2
  • Auteur: Solal (Jérôme)
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  • Résumé: Les treize contributions de ce volume 7 visitent l’œuvre de Huysmans sous l’angle de l’humeur et de l’humour, notions paronymes liées par leur origine. L’écriture fait la part belle à l’humeur mauvaise de l’auteur, qui s’en prend violemment aux valeurs modernes. Mais celui qui aime haïr ne déteste pas rire : il arrive que Huysmans active les pouvoirs de détente et d’alerte de la satire, et qu’il ausculte la matière sombre de l’existence avec cet « humour noir » dont il a inventé l’expression.
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  • Pages: 13 à 16
  • Année d’édition: 2020
  • Revue: La Revue des lettres modernes
  • Série: Joris-Karl Huysmans, n° 7

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  • ISBN: 978-2-406-10033-1
  • ISSN: 0035-2136
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-10034-8.p.0013
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 19/02/2020
  • Périodicité: Bimestrielle
  • Langue: Français
  • Mots-clés: Liquides, tempérament, tendance, idéologie, comique, noirceur, caricature, ironie
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Lorthographe quasi jumelle dhumeur et dhumour témoigne de leur origine commune, le latin humor. Le passage dans la langue française de lhumeur à lhumour a été rendu possible par un détour du premier terme, qui a transité par la langue anglaise : lourds de ses antécédents médicaux, lhumeur file en Angleterre durant le Moyen Âge, y devient humour puis, ainsi modifié par ce séjour prolongé outre-Manche, regagne à la fin du xviie siècle son territoire et sa langue dorigine. Un nouveau mot français est né. Le temps de cette boucle spatio-linguistique, sest opéré le découplage entre lhumeur – ce terme physiologique marqué par la médecine antique des fluides a ensuite investi le champ psychologique pour définir des « tempéraments » – et lhumour – mot des bons mots et de la disposition desprit propice à samuser des bizarreries du réel.

En naturaliste avisé, Huysmans se montre sensible à la physiologie de ses personnages et perçoit les humeurs qui les déterminent. Lui-même se comporte en écrivain dhumeur, mauvaise très souvent. Avec un goût pour loutrance pessimiste dans le fond et une économie de moyens dans la forme, expressive, sèchement éclatante, son œuvre teintée de mélancolie et damertume, parfois de froide méchanceté, se montre attentive aux cataclysmes intimes et révèle ce qui jure avec les règles établies. Antimoderne misogyne, misanthrope antisémite, Huysmans ne déteste pas haïr et en saisit loccasion quand elle se présente. Mais comme tout romancier il a lesprit moqueur, son accablement devant le cours du monde ne mésestime donc pas les vertus du rire, sardonique de préférence, dont il sollicite parfois le pouvoir de détente et dalarme. Rire avec Huysmans, cest encore, après quelques secousses, rester sur le qui-vive.

Les deux premières contributions de notre volume reviennent aux sens premiers de lhumeur, à la source de la théorie des humeurs, ces liquides dont la connaissance, à partir dHippocrate et surtout de Galien, structure le savoir médical en Occident et façonne une certaine représentation de 14lHomme en fonction dun tempérament spécifiquement associé à un liquide organique : sanguin, flegmatique, bilieux, atrabilaire. Laure de La Tour montre une médecine du xixe siècle sous influence des catégories hydrologiques antiques quelle accommode au savoir moderne. Le naturaliste Huysmans rend compte de ce lien entre fluides corporels et tempérament puis sa conversion au catholicisme loriente vers une mystique humorale qui fait la part belle à lesprit. Gaëlle Guyot-Rouge convoque, elle, la typologie humorale des tempéraments pour montrer la dynamique qui a présidé à lévolution des relations entre Huysmans, atrabilaire aboulique, et Léon Bloy, sanguin colérique. Cest ce contraste dhumeur fondamental qui les pousse dabord lun vers lautre et nourrit leur amitié avant de les faire séloigner et se détester.

En un sens débarrassé de la sémantique ancienne qui lassociait au corps et à ses fluides, lhumeur moderne se présente comme une certaine disposition du caractère qui sactualise dans des pratiques et se cristallise dans des tendances. Dans la lignée de lhumeur rabelaisienne, les fictions naturalistes cultivent le goût de la bonne chère : le repas zolien est un moment de vitalité et de convivialité. Alexandre Leroy situe Huysmans en décalage par rapport à cet ethos auquel ne sauraient sassocier des personnages au désir en peine et en panne, souvent guettés par le dégoût, même si lécœurement laisse parfois une marge au retour dappétit.

En tant que tendance, lhumeur a partie liée avec lidéologie : lorsquelle se tourne vers lensemble des représentations politiques, morales et religieuses, cest pour en célébrer certaines et en décrier dautres. Les convictions, les croyances sont tout autant redevables à la manière dont le monde nous affecte en fonction de notre tempérament personnel quau poids de léducation ou au travail de la raison. Avec constance, Huysmans le réactif a clamé haut et fort sa détestation de lépoque à laquelle il vivait. Il déplore le nivellement dune société démocratique horizontale dont le mode de vie outre-Atlantique formerait le modèle. Philippe Geinoz étudie cette aversion pour l« américanisme » à travers le filtre fictionnel dÀ rebours et du personnage de miss Urania, lacrobate américaine pour laquelle des Esseintes rejoue fantasmatiquement la question des genres sexuels et met en balance à son propre statut de Décadent la figure du Barbare.

Le rejet de laméricanisme va de pair avec la sensibilité aristocratique qui restaure une certaine verticalité. Élise Sorel montre que laristocratie 15dont Huysmans fait léloge désigne moins une classe sociale réelle déterminée par sa naissance et son attachement à la tradition que, métaphoriquement, les individus qui savent se distinguer du commun et quil retrouve, à rebours du matérialisme de la classe bourgeoise, aussi bien chez certains artistes que dans le bas peuple, auquel sest souvent attachée son œuvre. Autre groupe social enraciné dans une tradition bousculée par la modernité, le clergé ne recueille pourtant guère les faveurs de lécrivain, même après sa conversion au catholicisme. Cest ce constat que dresse Jean-Marie Seillan en sappuyant sur Les Rêveries dun croyant grincheux : dans ce bref pamphlet posthume écrit vers 1904, Huysmans procède à une attaque en règle contre linstitution cléricale à laquelle, étonnamment, il reproche son conservatisme, et quil rend responsable de la fuite des fidèles.

Laversion pour lépoque contemporaine, pour son modèle politique et ses classes dirigeantes, a pu faire naître le besoin de se ressourcer à un Moyen Âge historique ou rêvé qui, idéologiquement, semble davantage porter les valeurs dont se réclame Huysmans. Pour Elizabeth Emery, sa passion pour le Moyen Âge reste toutefois sélective et quelque peu surévaluée, cet antimoderne prenant plaisir à cultiver dans la presse cette image dérudit pieux tourné vers le passé, tandis que ce quil aime véritablement dans le moment médiéval, ce sont les œuvres dart alors investies dune fonction cultuelle quelles ont perdue depuis.

Aimanté par toute quête spirituelle en dehors des normes, Huysmans le tourmenté ne mésestime pas systématiquement les vertus de lhumour. Rire du pire, qui finit toujours par arriver, devient acceptable pour un esprit chagrin puisque justement le pire reste encore le centre autour duquel on tourne et dont on samuse. On a parfois fait porter à Huysmans un costume décrivain austère et sombre, laspect comique de son œuvre se trouvant durablement sinon occulté du moins négligé. Puis les temps ont changé. À la fin du xxe siècle, la critique entend de plus en plus le rire résonner sous la noirceur des fictions huysmansiennes, et en 2003 Gilles Bonnet place lœuvre toute entière sous le signe dune « écriture comique ». La seconde partie du volume examine quelques traces flagrantes de cette dimension humoristique qui imprègne le regard que lécrivain pose sur le monde, profane ou sacré.

1885 marque un jalon dimportance : Huysmans invente une expression – humour noir – et donc un concept promis à un riche avenir. Pour 16Sylvie Thorel, qui sintéresse à ses œuvres naturalistes, lhumour noir, lié demblée à la mélancolie, a pu être envisagé par Huysmans comme un remède aux « humeurs noires », une façon de transformer la terne nullité du réel en absurdité risible et donc supportable. Dès lors les personnages huysmansiens incarnent la fusion du pathétique et du ridicule. Dans une scène de la vie quotidienne, Jérôme Solal voit lauteur de « Chez le coiffeur » faire naître un rire ambigu : démasquant la cruauté mortifère des rituels sociaux, lhumour noir se trouve contrebalancé par un humour blanc empreint dautodérision. Le comique surgit également dans la représentation de lunivers militaire. Tout en saisissant lévolution du texte de Sac au dos dans ses versions de 1877 et 1880, Nicolas Bianchi remarque que, séloignant du comique troupier, la nouvelle déconstruit lépopée et fait la satire de lhéroïsme patriotique en sappuyant sur les effets dun comique corporel – ventre et sexe. Laurence Decroocq retrouve lhumour de Huysmans principalement hors fiction, dans les récits de ses propres voyages à létranger. Loin de chez lui, le Parisien dépaysé brosse des scènes pittoresques ou cruelles, et les charge de moqueries qui, en définitive, se retournent contre lui.

Lhumour investit aussi le champ religieux. Quand elle se dégage de lhorizon mystique, lhagiographie autorise le rire. Régis Mikail Abud Filho décèle la cocasserie à lœuvre dans deux brèves hagiographies : le saugrenu sinvite dans lapparence androgyne de sainte Débarras, dans ses surprenants pouvoirs dintervention et les déboires capillaires de sa statue, comme dans lexcentricité bouffonne du missionnaire Célestin Godefroy Chicard. Enfin Bertrand Bourgeois rapproche Huysmans de lauteur de Soumission, roman où prime la question religieuse, et, sappuyant sur des catégories établies dans LÉcriture comique de J.-K. Huysmans, dégage les caractéristiques dun humour, sinon houelmansien du moins huysbecquien, qui sélabore entre satire et caricature, entre pastiche et parodie.

Jérôme Solal

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