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Avant-propos

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  • ISBN: 978-2-8124-5045-7
  • ISSN: 0035-2136
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-5046-4.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 21/04/2016
  • Périodicité: Bimestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Avant-propos

Le premier texte publié par Huysmans paraît le 25 novembre 1867 dans La Revue mensuelle. Il sagit dune étude dart, « Des paysagistes contemporains ». Par la suite, Huysmans a pratiqué lexercice avec une certaine constance, sintéressant spécialement à la jeune peinture contemporaine, dénonçant lacadémisme qui sévit alors dans les beaux-arts et défendant les formes émergeantes. Dans la dédicace dun exemplaire de sa plaquette Les Impressionnistes en 1886, Félix Fénéon va ainsi jusquà le désigner, non sans quelque exagération, comme l« inventeur de limpressionnisme ».

Huysmans trouve dans la critique dart un levier pour intervenir dans les débats esthétiques de lépoque et faire ses premières armes décrivain. Sinscrivant dans une longue lignée de peintres (le Louvre possède des tableaux dun de ses ancêtres, le paysagiste Cornelis Huysmans), œil avant tout, Huysmans à défaut de peindre lui-même prend plaisir à rêver à partir de la vision dœuvres picturales. Interpelé par la question de lespace et par tout type de sensorialité, il sintéresse aussi à dautres formes dexpression artistique comme la sculpture, larchitecture, la musique et le chant, dont il trouve les expressions idéales dans lart gothique et le plain-chant.

La plupart de ses critiques dart se trouvent rassemblées dans trois ouvrages qui tournent pour lessentiel autour de la peinture : en 1883 LArt moderne rend compte des Salons de 1880 à 1882 ainsi que des expositions des Indépendants de 1880 et 1881. Reprenant et diversifiant les centres dintérêt de LArt moderne, Certains traduit en 1889 lévolution dun goût de plus en plus quintessencié, avec par exemple un passage de relais entre Degas, toujours présent dans ce deuxième recueil, et Gustave Moreau, nouveau phare. On passe, pour le dire en quelques mots, du naturalisme en peinture au symbolisme pictural. Troisième borne majeure de cet itinéraire critique, Trois Primitifs, publié en 1905, voit Huysmans sorienter vers la peinture dun Moyen Âge finissant, majestueusement spectral et réinventé.

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Lart chez Huysmans nest pas que laffaire du critique, il sinvite dans sa poésie en prose et dans son œuvre romanesque, il infuse sa vie : il sera ici question du Drageoir aux épices, de Croquis parisiens, voire dÀ rebours, de Là-bas ou de La Cathédrale, toutefois ce sont principalement ses textes de critique dart quexaminent les auteurs du présent volume, quatrième de la Série « Huysmans » de « La Revue des lettres modernes », qui offre, comme les précédents, treize contributions.

La première partie de Huysmans et les arts est consacrée à lart contemporain et au regard que porte Huysmans sur lémergence du courant impressionniste et sur ses environs (Monet, Pissarro, Degas) ainsi quà sa défense ardente dun réalisme de la marge (la banlieue de Raffaëlli, les lieux de plaisir de Forain) ou dun symbolisme au raffinement hiératique (Moreau) ou musical (Whistler). La musique, il arrive dailleurs que Huysmans sy attache directement, telle quen elle-même le novateur Richard Wagner la fait résonner.

Le jeune écrivain compagnon de route de Zola, militant de la littérature nouvelle et amateur de provocation, prend le parti de ceux qui, comme ses pairs naturalistes, remettent en cause les normes artistiques en vigueur et aspirent à un art nouveau que nont pas encore reconnu les instances institutionnelles et queux-mêmes contribuent à imposer.

Aude Jeannerod note quen ces années 1874-1884 la naissance puis la reconnaissance de lœuvre de Huysmans sont concomitantes de celles de limpressionnisme. Plongé dans ce bouillon dune culture novatrice, le jeune écrivain reproche dabord à Monet et Pissarro leur manque de réalisme, puis se ravise avant de faire léloge dune peinture qui sait présenter la nature plutôt que la représenter. Huysmans éprouve pour Degas un sentiment daffinité quÉléonore Sibourg explique par leurs efforts respectifs pour décadrer la réalité et la donner à voir sous un jour cru et cruel, pour la saisir dans ses marges, tous deux mettant en place une poétique de la violence et de la transgression.

Degas est le maître de Forain et de Raffaëlli, deux jeunes artistes avec qui Huysmans collabore en ces années naturalistes, et qui connaîtront plus tard, de leur vivant, un large succès public. Chantal Vinet suit les parcours croisés de Huysmans et Forain qui, après sêtre rencontrés en 1876 et sêtre soutenus, séloignent pour se retrouver en 1900. Tous deux se sont alors convertis au catholicisme mais, loin de linquiétude religieuse de Huysmans, Forain qui sest mis à peindre les figures

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mariale et christique na renoncé ni à fréquenter ni à représenter les lieux de la mondanité et du spectacle. Dans les années 1880, la critique de Huysmans promeut aussi Raffaëlli. Clément Siberchicot analyse cette alliance générationnelle, esthétique et sans doute stratégique, qui voit lécrivain louer en Raffaëlli un paysagiste précis des recoins suburbains et, tout simplement, faire de lui linventeur du paysage de banlieue.

Mais les marges de la société, cest encore la société, et Huysmans aspire à autre chose. Aussi lorgne-t-il de plus en plus du côté de la peinture symboliste. Nicolas Valazza oppose le regard anti-naturaliste que Huysmans porte sur lœuvre de Gustave Moreau, selon lui valeureuse dêtre indemne de lempreinte du siècle, à la vision de Zola qui discerne dans les motifs les plus détachés dune telle peinture les signes décalés mais tangibles du contexte historique de sa création – en loccurrence la période transitoire du Second Empire, terrible dans son avènement comme dans sa chute. Cest encore Moreau quévoque Delphine Durand, qui voit dans l« apparition » érotique de la Salomé dÀ rebours lemblème dun art empoisonné qui contamine les âmes fin-de-siècle tourmentées par la pulsion de mort.

Cest parce quil sattache à des artistes comme Odilon Redon ou Gustave Moreau que Huysmans prise aussi Whistler. Ludmila Virassamynaïken montre Huysmans captivé par le réalisme de lintensité de ce peintre américain venu travailler en Europe : ses portraits et ses paysages tendent de plus en plus à saisir ce qui échappe au « milieu », ils palpitent idéalement et répondent à un impératif musical. Huysmans lui-même sintéresse à la musique et au chant. Entre le café-concert de Marthe et le plain-chant qui dès À rebours simpose à lui comme la forme dexpression vocale la plus élevée, il a accordé un temps son attention à la musique wagnérienne. Arnaud Vareille remarque que pour Huysmans lOuverture de Tannhäuser, tout en participant dun élan vers léther musical, fait retour vers limmanence et sappuie sur un socle concret, synesthésique, à la fois propice au rêve et rassurant car dicté par les règles de la « paraphrase ».

Dans la seconde partie du volume, les auteurs sarrêtent sur lart patrimonial. Lattrait de Huysmans pour Moreau, Redon ou Whistler, est le signe dun besoin de sévader du siècle. Une telle échappée le conduit vers un Moyen Âge épuré par la nostalgie. Sensible dans Là-bas

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où apparaît la figure bientôt récurrente de Grünewald, lintérêt de Huysmans pour la peinture des Primitifs ne va cesser de croître après la conversion, et ce jusquà Trois Primitifs, avant-dernier livre publié de son vivant, où il discerne chez les Primitifs une puissance évocatrice propre à éveiller une méditation qui lamène aussi bien à théoriser quà rêver, voire à divaguer. Mais dès ses tout premiers écrits il se laisse porter du côté paternel avec sa généalogie dartistes, et plonge dans lâge dor dune peinture hollandaise abreuvée de réalisme et de spiritualité. Huysmans est un œil qui voit et qui jouit de voir, il est aussi un corps qui habite, qui aspire à habiter vraiment. À côté de la peinture, son attention desthète est retenue par larchitecture dont le gothique lui apparaît comme le sublime modèle.

Lors dun voyage en Allemagne en 1903, Huysmans est subjugué par les tableaux de deux Primitifs, Bartolomeo Veneto et le Maître de Flémalle. Pour Jérôme Solal, cette contemplation, qui déclenche une longue rêverie sur les pouvoirs de la femme, reste empreinte des impressions du voyageur meurtri par le sentiment dinsécurité que lui a laissé une ville qui lui semble livrée aux juifs, tout-puissants et hostiles.

La tendance « passéiste » opérant dès les premiers textes de Huysmans, avant les années 1880, Bertrand Bourgeois se concentre sur deux critiques dart publiées en revue en 1875 et 1876, ainsi quà un poème en prose de 1876 repris dans les Croquis parisiens, et il souligne la perméabilité des deux genres. Quil rende compte en tant que critique de Hooch ou de Hals, ou quen tant que poète il suggère la plasticité de lunivers de Rembrandt, le jeune écrivain séloigne de tout didactisme et redonne vie à la peinture flamande à son apogée en joignant lexpressivité de la plume à celle des pinceaux. Jonathan Devaux constate que Le Drageoir aux épices met particulièrement à lhonneur deux peintres méconnus du patrimoine hollandais, Bega et Brauwer, et il discerne dans les techniques picturales dont se réclame le programmatique « Sonnet liminaire » les outils aptes à rendre compte de la vie protéiforme.

Lintention de lart est aussi celle de la littérature. Sattachant à lart religieux, Gaël Prigent montre que les considérations de Huysmans sur la peinture font écho à sa réflexion sur les exigences quant à sa propre pratique décrivain. Huysmans esthète circule entre présent et passé : le fait quil fustige linanité spirituelle de lart religieux contemporain, jugé tâcheron et bondieusard, atteste quil sy intéresse. Lorsquil se

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tourne vers le Moyen Âge finissant et la Renaissance, il y trouve une originalité et un sens de la verticalité qui font honneur à lart et à la foi : dans leur représentation de la Passion, Grünewald ou Fra Angelico savent nouer le visible et linvisible.

Ces allers-retours entre les formes contemporaines et patrimoniales, Huysmans en use pour la peinture mais aussi pour larchitecture. Joëlle Prungnaud revient sur son goût pour le gothique tardif et rattache Huysmans au courant médiévaliste. Mais elle rappelle aussi quil nen est pas moins un critique engagé et indépendant, prenant part aux débats contemporains sur les innovations architecturales dune époque qui voit lapogée de la fonte, du fer et de lacier.

Jérôme Solal