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Introduction

  • Type de publication: Article de collectif
  • Collectif: Histoire d’une révolution électorale (2015-2018)
  • Auteurs: Muxel (Anne), Cautrès (Bruno)
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  • Résumé: L’élection d’Emmanuel Macron en 2017 est un événement atypique dans l’histoire de la Ve République : introduction d’une force « centrale » en dehors de la bipartition gauche-droite, victoire d’un candidat non soutenu par les partis traditionnels, création ex nihilo d’un électorat à partir du lancement d’un tout nouveau mouvement politique, En Marche. Basé sur une enquête longitudinale portant sur plus de 7 000 Français, l’ouvrage est une chronique politique de cette révolution électorale.
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  • Pages: 7 à 13
  • Année d’édition: 2019
  • Collection: Rencontres, n° 403
  • Série: Science politique, n° 3

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  • ISBN: 978-2-406-09143-1
  • ISSN: 2103-5636
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09145-5.p.0007
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 29/03/2019
  • Langue: Français

  • Article de collectif: 1/26 Suivant
Accès libre
Support: Numérique
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Introduction

Lélection dEmmanuel Macron est en soi un événement atypique dans lhistoire de la Ve République. Une disruption, un « chamboule-tout », une quasi-infraction du système bipolaire verrouillé pourtant depuis tant dannées par laffrontement entre la gauche et la droite et le jeu des alternances. Les repères et les clivages classiques ont en quelques mois pu voler en éclats. La politique et ses jeux de pouvoir, organisés et institutionnalisés jusque-là au travers des équilibres partisans traditionnels ont été soudainement bousculés par lintrusion dune toute nouvelle force politique, inédite dans sa forme comme dans son recrutement, le mouvement En Marche. Arrivée au pouvoir dune force centrale, affaiblissement des deux forces gouvernementales traditionnelles de gauche et de droite, et polarisation dune partie significative de lélectorat aux extrêmes de léchiquier partisan définissent une nouvelle donne politique1. Un président, le plus jeune sous la Ve, a accédé au pouvoir sans que rien ne puisse larrêter… au seuil dun « nouveau monde » quil voulait incarner et préfigurer.

Comment en est-on arrivé là ? Certes, depuis une bonne trentaine dannées, une crise de la représentation politique et une défiance à légard de la politique institutionnelle, envers ses rouages comme envers son personnel, sétaient imposées. Elles revenaient comme une antienne. Un mécontentement récurrent remontait des votes comme des protestations des Français. Un fort besoin de renouveau simposait. Mais de là à bousculer à ce point tout le système, jusquà ses fondements et ses caciques, on ne pouvait lenvisager. La percée et lascension fulgurante dEmmanuel Macron resteront dans la mémoire électorale et collective du pays un moment totalement inédit. Talent personnel, circonstances favorables, faiblesse du système et des oppositions, quelle quen soit le 8ressort premier, sa victoire reste exceptionnelle. Comme peut lêtre un alignement des planètes auquel elle fut souvent comparée. Reste à savoir si le nouvel univers politique ainsi reconfiguré marquera un changement durable dans le cours de lhistoire politique et électorale du pays ou sil ne sera quun accident, quun soubresaut, quune parenthèse, avant que la force des logiques institutionnelles de la Ve République ne reprennent la main ou que dautres formules plus chaotiques ne viennent décider dautres destinées politiques pour le pays.

Notre ouvrage est une chronique politique de cette révolution électorale, avec ses personnages, ses rebondissements, ses suspens et ses dénouements. Cela à partir de ce quen ont pensé et fait les Français eux-mêmes en tant quacteurs aussi de cette histoire. Comment ont-ils forgé leurs choix ? Quels sont les évènements de campagne qui ont pu les conduire à modifier leurs intentions de vote ? De quel poids ont pesé leur hésitation et leur indécision sur le résultat final ? Quelles sont les catégories délecteurs qui ont été les plus sensibles aux évènements de la folle campagne qui sest déroulée, explosant bien des repères dont ils avaient lhabitude ? Les plus jeunes ? Les plus éduqués ? Les plus politisés ? Comment ont-ils résisté ou cédé à la tentation de labstention qui a touché beaucoup dentre eux, beaucoup plus quen 2012 et en 2007, sans compter le décrochage de la participation qui fut le leur dès le premier tour des élections législatives. Un record ! Comment et pourquoi se sont-ils emparés du vote blanc ? Un record aussi au second tour. Les élections législatives ont concrétisé la transformation de lexploit individuel dEmmanuel Macron en une recomposition partisane de grande ampleur qui nest pas terminée. Cette révolution qui est à lœuvre est-elle un colosse aux pieds dargile ? Que reste-t-il de cette dynamique alors que se profilent les élections européennes de 2019 et bientôt les municipales en 2020 ? Que viennent signifier les Gilets jaunes du quinquennat qui se déroule ? Lampleur de leur mouvement va-t-il orienter le macronisme et lexercice du pouvoir vers un retour à cet « ancien monde » en politique dont Emmanuel Macron, candidat puis tout nouveau président, voulait pourtant si volontairement se défaire ?

Le coup denvoi des Primaires ouvertes de droite puis de gauche pour désigner les candidats des deux camps, une formule inédite dans lhistoire électorale du pays, est un premier « chamboule-tout » ayant abouti à léviction des candidats prévisibles et configurant une offre 9électorale inattendue. Sajoute à cela un autre événement inédit, François Hollande est le premier président sortant sous la Ve République à ne pas se représenter. Sa décision na pas été sans désarçonner dabord son propre camp, mais aussi au-delà. Quant à la campagne, elle restera aussi dans les mémoires par ses multiples péripéties et rebondissements. Jamais des candidats de premier plan ny furent à ce point mis en cause et impliqués dans des affaires juridico-financières. Rien danormal dans ce contexte à lampleur de lincertitude et de la perplexité qui auront taraudé nombre délecteurs et pu peser sur leurs décisions. Face à une offre électorale entièrement bouleversée les Français ont dû sadapter, saligner, se réaligner.

Entre novembre 2015 et avril 2018, les fluctuations des opinions politiques des Français comme leurs atermoiements pour voter, ont pu être suivis à la trace. Il sagit de la seule enquête réalisée en France sur une telle période, permettant de reconstituer le destin politique délecteurs attirés, séduits et fidélisés par Emmanuel Macron ou au contraire délecteurs sopposant, dès le début ou en cours de route, à celui qui est devenu le nouveau Président2.

En retraçant les trajectoires électorales et en examinant à la loupe les dispositions des Français dans le cours de cette « disruption » politique, le livre répond à toute une série de questions passionnantes sur la solidité du « nouveau monde » appelé de ses vœux par Emmanuel Macron. Les plus tardivement acquis le sont-ils durablement ou peuvent-ils revenir vers leurs familles politiques « naturelles », vers celles que le nouveau pouvoir qualifie « dancien monde » ? Voit-on déjà des signes de reclassement électoral ?

À limage dun story telling électoral et politique, nous suivrons les Français dans tous leurs états vis-à-vis du pouvoir politique. Comment ont-ils changé doptions, dattitudes, dopinions au cours de la campagne, et plus largement au cours de cette séquence de plus de deux ans ? Nous suivrons pas à pas, leurs réactions, leurs intentions et leurs décisions. 10Nous montrerons la fabrique dune élection à partir de ceux qui en détiennent le pouvoir de décision, à savoir les électeurs.

Au démarrage de cette histoire, fin 2015, la France est endeuillée par les attentats du 13 novembre. Les élections régionales mobilisent peu et permettent au Front national de marquer des points. Les Français que nous avons pu suivre au fil du temps, désormais considérés comme nos « panélistes », sont dans un état desprit singulier. Leur défiance est bien installée. La quasi-totalité dentre eux (89 %) pense que les responsables politiques ne se préoccupent guère des gens comme eux. Mais une majorité (53 %) témoigne pourtant dun relatif intérêt pour la politique. Dès le mois de janvier 2016, 78 % affirment avoir un intérêt pour lélection présidentielle qui aura lieu lannée suivante. Cet intérêt restera assez stable au fil du temps et de la campagne, et se renforcera encore à lapproche de lélection.

Dès le début de lannée 2016, linsatisfaction à légard de laction de François Hollande commence à creuser son lit : 51 % de nos panélistes lexpriment. Les manifestations contre la réforme du droit du travail et la loi El Khomri vont mobiliser et gagner lopinion. Et cest en avril, depuis sa ville natale dAmiens, quEmmanuel Macron, alors ministre de léconomie, de lindustrie et du numérique depuis 2014, lance un mouvement dun type nouveau, En Marche, ayant pour ambition de dépasser le clivage gauche-droite. Il démissionnera de ses fonctions le 30 août. Durant lété, une autre bataille, celle des Primaires ouvertes de la droite se met en place. Elle aboutira à léviction dAlain Juppé dont tout laisser augurer pourtant de sa destinée de présidentiable et, contre toute attente, à lentrée en scène de François Fillon qui portera désormais les couleurs de la droite dans la course à la présidentielle. Peu avant, le 16 novembre, Emmanuel Macron annonce officiellement sa candidature hors des partis traditionnels. Depuis un centre de formation à Bobigny (Seine St Denis), il déclare : « Lenjeu nest pas pour moi aujourdhui de rassembler la gauche, il nest pas pour moi aujourdhui de rassembler la droite. Lenjeu est de rassembler les Français ». Puis vient la date du 1er décembre. Ce jour-là François Hollande sexprime devant les Français, non sans une certaine émotion, pour dire son renoncement. Autre annonce fracassante, la démission de Manuel Valls, alors premier ministre, qui déclare son intention de se lancer dans la course. Sensuivent en janvier 2016 les Primaires de la gauche organisées dans la précipitation. Là 11aussi, leffet de surprise simpose avec la victoire de Benoît Hamon, qui portera les couleurs de la gauche socialiste.

Pour François Fillon, leffet de grâce ne durera pas longtemps. Le 25 janvier, le Canard enchaîné révèle laffaire autour des rémunérations perçues par son épouse et le jour même le parquet financier ouvre une information judiciaire.

Les semaines qui vont suivre connaîtront de multiples rebondissements et la campagne électorale narrivera pas à se départir du feuilleton politico-judiciaire impulsé par laffaire. Les candidats des forces protestataires y trouveront matière à renforcer leur impact, au sein délectorats déboussolés, gagnés par linquiétude et la tentation de rester hors-jeu de la décision électorale. Cest dans ce contexte, toujours hanté par les menaces terroristes, et fortement ébranlé dans ses repères institutionnels, que se profile le premier tour de lélection présidentielle. Dans les semaines qui précèdent, des panélistes navaient pas arrêté leurs choix et se montraient plus indécis que jamais. Au début du mois de mars, une fois loffre électorale stabilisée, si 55 % des panélistes disent avoir formé leur choix, 45 % sont encore indécis et peuvent changer davis. Mais surtout, 56 % estiment quaucun candidat ne leur paraît convaincant. À la veille du scrutin, le futur président pouvait compter sur 23 % dintentions de vote, talonné par Marine Le Pen, avec 22,5 %, puis par François Fillon et Jean-Luc Mélenchon à quasi égalité (respectivement 19,5 % et 19 %). Les autres candidats sont sous la barre des 7 %3. Beaucoup se sont réfugiés dans labstention qui a progressé par rapport à 2012. Emmanuel Macron arrive donc tout juste en tête, avec un socle électoral qui lui permettra de remporter lélection, mais somme toute assez modeste.

Lentre-deux tours laissera la trace dun débat télévisé au cours duquel la candidate du Front national se sera déconsidérée, mais sans entamer outre mesure sa base électorale. Et la séquence électorale se clôturera quatre semaines plus tard par les élections législatives ayant plus que jamais joué leur rôle délections de confirmation et portant une majorité écrasante de députés de la République en Marche à lAssemblée Nationale.

Depuis, deux années se sont presque écoulées et le climat général est au bilan. Lirruption des Gilets jaunes dans lespace public et linsistance de leurs revendications ont précipité le temps des comptes et marquent indéniablement un tournant dans le mandat du Président.

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Voilà pour la chronique des événements et des circonstances qui forment la trame de cet ouvrage. Bien des détails sont omis, mais les auteurs au fil de leurs pages y reviendront. Loriginalité de leurs analyses tient à la possibilité donnée par cette enquête de suivre les attitudes et les comportements des mêmes panélistes tout au long de cette séquence inédite. Certains en repartant des Primaires (Gilles Finchelstein) et en en suivant les traces dans le vote présidentiel (Jérôme Jaffré). Dautres en sattelant à la compréhension fine des processus de chute irréversibles dans lesquels sont tombés certains candidats comme François Fillon (Brice Teinturier et Amandine Lama ; Mathieu Gallard, Federico Vacas et Stéphane Zumsteeg) ou comme Benoît Hamon (Pierre Bréchon), ont pu prendre la mesure de lampleur des bouleversements partisans engendrés par la percée dEmmanuel Macron. Linstallation dun centrisme électoral bouscule le jeu au cœur des partis de gouvernement de la gauche et de la droite (Luc Rouban) tandis que la tentation populiste saffirme (Gilles Ivaldi). Une dynamique électorale, notamment perceptible au sein des jeunes générations, profite à Jean-Luc Mélenchon (Bruno Cautrès) tandis que Marine Le Pen confirme sa solidité électorale malgré les déceptions quelle peut provoquer (Pascal Perrineau). Les effets dimages produites dans la campagne comme limpact des débats télévisés pèsent sur la décision électorale (Daniel Boy et Arnaud Mercier). Ceux-ci sont perceptibles au travers de la façon dont les panélistes sinforment et utilisent les moyens numériques pour se repérer et orienter éventuellement leurs choix (Thierry Vedel et Madani Cheurfa). Ils suscitent aussi des affects et des émotions qui rencontrent les traits de personnalités des électeurs et qui orientent leurs décisions (Martial Foucault et Pavlos Vasilopoulos). Mais ce qui est sûr, cest que la tentation de rester hors-jeu de la décision électorale a atteint nombre de Français, à la mesure de toute la perplexité qui a pu les saisir (Anne Muxel).

Une fois lélection gagnée, le macronisme doit faire ses preuves et inventer. Les lignes politiques ont été bousculées, mais les fractures sociales persistent (Luc Rouban). Les clivages idéologiques ont été brouillés, mais les positionnements résistent (Gillles Finchelstein). Lancien monde na pas disparu du nouveau monde impulsé par la victoire dEmmanuel Macron. Lédifice qui la porte est plus que jamais fragile, le contexte actuel en est bien le signe (Jérôme Jaffré, Sylvie Strudel). Et une profonde coupure entre le président et son peuple est désormais 13installée. Si une révolution électorale a bien eu lieu, et si le processus de destruction dun ordre ancien a pu changer la donne, lon ne peut que constater toute la fragilité de lordre nouveau qui cherche à se mettre en place. Sil nest sans doute pas question de revenir en arrière, il nest pas non plus question dentériner une stabilisation du changement qui a été initié. Au mieux peut-on parler dune révolution électorale inachevée.

Bruno Cautrès et Anne Muxel

Nous tenons à remercier personnellement et chaleureusement Elodie Rivoalan (IPSOS) pour le suivi et le travail de mise en forme des données de lenquête ENEF2017 qui ont été nécessaires à la réalisation des analyses produites dans cet ouvrage.

Nos remerciements vont aussi à toute léquipe dIPSOS ainsi quà la communauté des chercheurs du CEVIPOF et des réseaux proches qui se sont lancés dans cette étude.

1 Voir Pascal Perrineau (dir.), Le vote disruptif. Lélection présidentielle et les élections législatives de 2017, Paris, Presses de Sciences Po, 2017 ou encore Arnaud Mercier et Philippe Maarek (dir.) 2017, la présidentielle chamboule-tout, Paris, LHarmattan (2018).

2 Léchantillon de Français dont traitera cet ouvrage est constitué par les électeurs ayant participé à lensemble du protocole denquête du Panel électoral 2017 conduit par le CEVIPOF (Sciences Po / CNRS) et ayant répondu a minima aux seize vagues denquête (n=8899) couvrant la période de novembre 2015 à juin 2017 ou aux dix-huit vagues que compte lensemble du dispositif de lenquête (n=7106) jusquen avril 2018. Pour une description détaillée de la méthodologie de lenquête se reporter à lannexe en fin de louvrage.

3 Dernières intentions de vote mesurées à la veille du premier tour et stabilisées par IPSOS.